Les militants de La République en marche confient leurs déceptions

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Au fil des mois, de plus en plus de militants du parti présidentiel expriment leur colère, dénonçant pêle-mêle un parti trop centralisé, des équipes désorganisées, un manque de démocratie... 

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« D’abord, je voudrais tout de suite vous rassurer. Tout l’été, La République en marche a continué à travailler. » Lors de sa conférence de presse de rentrée le 14 septembre, le délégué général de La République en marche (LREM) Christophe Castaner a voulu d’emblée tordre le cou à « la petite musique mortifère » qui voudrait faire passer le mouvement fondé par Emmanuel Macron comme déjà moribond, délaissé par ses militants et pas encore structuré.

« La petite musique mortifère » n’est peut-être pas aussi anecdotique que cela pour qu’il faille absolument tenter de la déminer dès les premières minutes d’un discours censé lancer le coup d’envoi de la saison 2 de LREM au pouvoir et vanter « le dynamisme » du parti présidentiel. Ces dernières semaines, Mediapart a été témoin des doutes et de colères de plusieurs dizaines de militants LREM, profondément déçus par le fonctionnement du parti qui promettait de rénover profondément la vie politique française.

Des déceptions que confirme l'instabilité qui règne dans l'organigramme de LREM. Depuis le renouvellement post-élections de septembre 2017, Mediapart a comptabilisé un minimum de 20 démissions sur 130 référents départementaux en France. Soit plus de 15 % de turn-over sur une année.

Christophe Castaner, délégué général de La République en marche, lors de sa conférence de presse de rentrée le 14 septembre 2018. © DR (capture d'écran / LREM) Christophe Castaner, délégué général de La République en marche, lors de sa conférence de presse de rentrée le 14 septembre 2018. © DR (capture d'écran / LREM)

« Il n’y a plus de base militante sur le terrain », affirme tout de go Jacques Toustou. Animateur d’un comité local dans la Nièvre, cet ancien militant au PS avait rejoint dès 2016 la campagne du candidat Macron. Il a démissionné de son collectif en mai 2018 en compagnie de trois autres militants, écœuré par l’absence de démocratie dans le mouvement au niveau local.

« Sur le département, nous n’avons eu qu’une seule réunion en mars 2018, nous n’étions même pas 15 dans la salle, bien loin des 1 200 militants revendiqués », témoigne le retraité. Au niveau national, Christophe Castaner chiffre à 400 000 le nombre « d’adhérents » chez LREM – en réalité, aucune cotisation n’est demandée et il suffit de s’inscrire avec son adresse email sur la plate-forme internet pour intégrer ces statistiques élogieuses.

Un membre du bureau exécutif, interrogé par Mediapart sur cette donnée, reconnaît que le noyau de militants s’établirait plutôt aux alentours de 40 000, soit ceux qui ont participé au seul rendez-vous d’ampleur après la présidentielle, c’est-à-dire la « grande marche pour l’Europe » au printemps 2018. Pour mémoire, malgré la déconfiture du Parti socialiste, l’élection d’Olivier Faure à sa tête en mars 2018 a réuni à peu près le même nombre de votants, à jour de cotisation.

Certains militants vont encore plus loin et estiment que même le chiffre de 40 000 serait surestimé. « C’était une vaste blague, dénonce Laurent*, un militant de Loire-Atlantique, à propos de la « marche pour l'Europe », une opération de porte-à-porte sur le sentiment des Français à l'égard de l'Union européenne. Dans ma circonscription, on était quatre ou cinq à y participer. Tout au plus 80 personnes se sont mobilisées dans le département. Le chiffre de Castaner, c’est du pipeau. »

Cinq mois après, la restitution des questionnaires, annoncée pour le 26 septembre, se fait d’ailleurs attendre, donnant à voir un mouvement incapable de valoriser les quelques actions de ses « marcheurs ».

Au fil des mois, depuis les élections présidentielle et législatives, les déceptions se font jour et les langues se délient. C’est le cas notamment à travers des « boucles » ou groupes de discussion sur la messagerie sécurisée Telegram. Pendant l’été a ainsi été créée « SOS En Marche! », qui compte 131 membres, dans le sillage d’une boucle plus ancienne intitulée « Marcheurs critiques constructifs » (132 membres), lancée dès la fin 2017.

Ces espaces de discussion sont les seuls, selon des participants, qui permettent de partager regrets et doléances, ressentiments et propositions. « Le seul espace pour discuter aujourd’hui, ce sont les boucles Telegram », confie Thérèse*, une militante parisienne qui, souriant par avance de son jeu de mots, dit de son mouvement « ne pas comprendre comment ça marche ».

Car la communication se révèle compliquée dans un cadre plus officiel avec les salariés du siège. « Dans les Hauts-de-France, je croise des permanents sur le terrain. Ils ne sont pas dans l’écoute et la bienveillance mais juste là pour nous présenter ce qu’il faut faire et non pour recueillir ce que l’on peut suggérer », regrette Élisabeth, une ancienne bénévole au QG pendant la campagne. Elle dit avoir pris ses distances avec le mouvement après avoir arrêté de militer dès les élections terminées.

Sur Telegram, des paroles multiples confirment ce sentiment d’abandon et d’indifférence. « C’est le parti des pouces levés et des ravis de la crèche où tout esprit critique est prohibé », écrit un militant de l’ouest de la France. « Les référents [désignés par le siège – ndlr] ont droit de vie et de mort sur les comités locaux », estime un autre « marcheur » de Paris. L’absence d’organigramme officiel – en dehors de celui du bureau exécutif, l’organe politique du mouvement – est également dénoncée, tout comme celle de réponses aux sollicitations, qu’elles soient matérielles ou d’ordre plus politique.

Un militant écrit : « Les moyens financiers sont faibles ? La manne post-élections atteint pourtant environ 12 millions [le budget est en fait de 20 millions d’euros – ndlr], mais aucun retour local pour vivre un peu autre chose que la diffusion sur commande de tracts nationaux. Se réunir une fois par mois dans un café n’est pas un fonctionnement. [...] À croire qu’il y a une volonté de musellement. » Une volonté – du moins la perception d’une volonté – qui parcourt les témoignages recueillis.

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