Dissous, le Bastion social se reconstitue sous de nouvelles identités

Dissous en 2019, le Bastion social, groupuscule d’extrême droite violent, s’est renforcé, passant de six à une quinzaine d’antennes locales. Une procédure judiciaire est en cours pour « reconstitution de groupement dissous ». Révélations.

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Le 24 avril 2019, le Bastion social, groupuscule d’extrême droite violent, est officiellement dissous par décret. Sur les réseaux sociaux du mouvement – décliné localement dans une demi-douzaine de villes françaises –, cette dissolution imposée par le gouvernement semble être accueillie avec une certaine résignation. Pourtant, à l’époque, les services de renseignement notent que certains messages plus ambigus sous-entendent qu’une partie des troupes pourraient poursuivre le combat sous d’autres couleurs. Ses membres avaient d’ailleurs glissé une allusion en ce sens dans leur communiqué actant la dissolution : « Un outil peut défaillir, mais la cause qui l’anime reste intacte et trouve toujours de nouveaux moyens de s’exprimer. »

Un an et demi après sa dissolution, l’enquête de Mediapart révèle que le Bastion social est encore actif, sous d’autres bannières. Les autorités ont fait le même constat : selon nos informations, une procédure judiciaire pour « reconstitution de groupement dissous » est en cours en province. Cette infraction, si elle est constituée, est passible de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. « On regarde où les groupes issus du Bastion se reconstituent, confirme un haut gradé du renseignement. Ils adoptent des nouveaux noms mais, à l’intérieur de ces antennes, on retrouve les mêmes acteurs… »

Le Bastion social lors d'un rassemblement en juillet 2018. © Page Facebook du Bastion social Le Bastion social lors d'un rassemblement en juillet 2018. © Page Facebook du Bastion social

Le 18 avril 2020, sur un tchat d’extrême droite de la messagerie Telegram, un militant qui se fait appeler « Charlemagne » indique : « Je milite dans une structure qui s’est fait dissoute [sic] et maintenant nous avons tous des structures autonomes régionales sans structure mère. » Un autre utilisateur abonde en ce sens et explique que le Bastion social opère désormais en « mode fantôme » : « Le Bastion social a été dissous. Mais il est désormais reformé et organisé par petits groupes locaux. Des groupes officiels. Mais tous les membres sont aussi impliqués dans des groupes parallèles non-déclarés. »

Un mode opératoire qui n’a pas échappé aux services de renseignement. « Leur activité a diminué, voire disparu, sur la voie publique, explique une seconde source au sein desdits services. C’en est fini de leur agit-prop. En revanche, nous constatons un morcellement du Bastion social avec de nouveaux petits groupes qui s’implantent dans des régions où ils n’étaient pas encore. » Enfin, des membres de « la galaxie Bastion » sont suivis par la DGSI car, selon cette dernière source, « leur parcours s’inscrit dans la clandestinité et il y a une crainte de les voir basculer dans l’action violente ».

Réponse de « Charlemagne » dans le tchat d’extrême droite sur l’application Telegram, le 18 avril 2020. © Document Mediapart Réponse de « Charlemagne » dans le tchat d’extrême droite sur l’application Telegram, le 18 avril 2020. © Document Mediapart

Dès le 12 octobre 2019, aux « Journées de synthèse nationale » – un rassemblement national et identitaire –, à Rungis (Val-de-Marne), Tristan Conchon, ex-leader du Bastion social Lyon, officialise cette stratégie : « Nous avons fait le choix de la création d’une multitude de structures locales et indépendantes, plutôt que celui de la création d’un nouveau mouvement national. […] Nous avons récemment créé une nouvelle structure à Lyon nommée ‘’Audace’’. […] Nos camarades alsaciens ont également lancé leur propre organisation ‘’Vent d’Est’’. »

S’il explique que ce choix s’est fait face à la crainte d’une nouvelle dissolution et des risques de poursuites pour reconstitution de ligue dissoute (une « épée de Damoclès » selon ses termes), le jeune militant ne précise pas que ces deux nouvelles structures ont justement réactivé des moyens du Bastion social. En l’occurrence, ce sont plusieurs comptes sur les réseaux sociaux qui, bien que vidés de leurs contenus et rebaptisés, ont préservé l’audience du défunt mouvement et permettent donc à « Audace » et « Vent d’Est » d’en profiter. Leurs logos partagent la même charte graphique, et la communication des deux groupes rappelle celle du Bastion, comme l’avait relevé Slate.

À gauche, le logo du Bastion social ; à droite celui du groupe relancé à Lyon, "Audace". À gauche, le logo du Bastion social ; à droite celui du groupe relancé à Lyon, "Audace".

Selon notre décompte, alors que le Bastion social comptait six sections locales, son ersatz décentralisé s’est implanté dans plus d’une quinzaine de villes en l’espace d’un an et demi. Et les annonces de création de nouveaux groupes s’enchaînent, chacun pouvant systématiquement compter sur le soutien et le relais de l’ensemble du mouvement sur les réseaux sociaux.

À Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), c’est un groupe baptisé « Tenesoun » qui s’est créé. Sur les neuf personnes qui prennent la pose de dos sur la photo de lancement de l’organisation, tous et toutes sont des ex-membres du Bastion social. Y figure même Stanislas Garel, l’ex-responsable de la section locale du Bastion. Mêmes militants donc, et mêmes méthodes : Tenesoun inaugure dans la foulée un local loué au nom de l’association Cercle Claude-Forbin dont le nom n’est pas sans rappeler le Cercle Frédéric-Mistral qui servait de structure légale à la branche aixoise du Bastion social.

Des militants du Bastion social devant le bâtiment désaffecté qu’ils avaient investi à Lyon, le 27 mai 2017. Une occupation qui avait marqué la création du groupuscule. © Bastion social Des militants du Bastion social devant le bâtiment désaffecté qu’ils avaient investi à Lyon, le 27 mai 2017. Une occupation qui avait marqué la création du groupuscule. © Bastion social
La dissimulation est dans l’ADN même du Bastion social. Créé en 2017, le groupuscule a maquillé ses actions violentes d’un vernis social. Derrière ses distributions alimentaires, ses nettoyages de lieux publics, ses maraudes de soutien aux personnes sans domicile, un seul critère (la nationalité française) et une source d’inspiration (les néofascistes italiens de CasaPound). Ce vernis lui a assuré, un temps, un certain intérêt médiatique. Mais le groupuscule, héritier du Groupe Union Défense (GUD), a rapidement été rattrapé par ses actions violentes, ses multiples ennuis judiciaires et ses coulisses financières peu reluisantes (lire nos enquêtes ici et ).

Les services de renseignement avaient enquêté sur l’origine des fonds du Bastion, sans trouver d’éléments pénalement répréhensibles. Mais ils avaient continué à suivre de près ce groupuscule, seule structure « classique » de l'ultra-droite à ne pas être, selon un haut responsable des services de renseignement questionné par Mediapart, « moribonde ».

Le mouvement a été miné par des conflits internes, notamment entre Steven Bissuel, son leader à Lyon, et Logan Djian, ex-patron du GUD à Paris, le premier ayant été accusé, en interne, de malversations financières. Au point que le grand frère italien CasaPound avait été appelé à la rescousse pour intervenir.

En septembre 2018, une série de réunions locales avaient préparé l’éviction de Steven Bissuel au profit d’une direction collégiale, menée par le chef de l’antenne strasbourgeoise, Valentin Linder, épaulé par cinq cadres âgés d’une vingtaine d’années (Mathias Jacquet, Tristan Conchon, Stanislas Garel, Thibault Monteux, Emma Kerdoncuff). Six mois plus tard, le mouvement sera dissous par le gouvernement. Après la publication de cet article, Mme Kerdoncuff nous a fait savoir qu'elle contestait avoir été « cadre du Bastion Social » et nous a assuré n'avoir « occupé aucune fonction ». « Je n’ai jamais été au fait de décision prise au sein du noyau du Bastion Social, ni décisionnaire. Je n’ai également été présente à aucune des "réunions locales préparant l’éviction de Steven Bissuel", ni été au fait de ces réunions », ajoute-t-elle.

Valentin Linder, le 18 janvier 2018. Valentin Linder, le 18 janvier 2018.

Parmi ces anciens cadres du Bastion social, Stanislas Garel et Tristan Conchon ne sont d’ailleurs pas les seuls à s’être investis dans de nouvelles structures. On retrouve ainsi à « Lyon populaire » Clément Dubois, ex-responsable du Bastion social à Marseille, à « Audace Lyon » Thibault Monteux, ou bien encore à Vent d’Est Valentin Linder, ex-responsable du Bastion social à Strasbourg.

Jérémy Palmieri, ex-coordinateur des branches du Bastion social à Aix-en-Provence et Marseille, était quant à lui présent à une conférence organisée par Tenesoun en janvier dernier, tandis que Steven Bissuel semble s’être rabiboché avec certains de ses anciens camarades. Il a ainsi assisté à un événement de la mouvance à Marseille en juin et était à proximité de Lyon en septembre pour fêter la sortie de prison de Clément Dubois.

Dernier événement en date : l’annonce par L’Alvarium – un local et bar associatif d’extrême droite inauguré en janvier 2018 à Angers –, de l’occupation d’un immeuble pour loger des SDF. Outre le mode opératoire, les banderoles déployées sur la façade du bâtiment sur lesquelles on peut lire « La France aux Français » ou bien « Logement : appliquons la préférence nationale » rappellent sans équivoque l’acte fondateur du Bastion social à Lyon en 2017.

Le fondateur de L’Alvarium est un certain Jean-Eudes Gannat, 26 ans, fils d’un ex-conseiller régional du Front national, et ancien candidat frontiste lui-même aux élections municipales en 2014, puis aux départementales en 2015, à Angers. Il fut aussi proche du GUD et responsable Nord-Ouest de l’équipe de Riwal en 2017, la société de Frédéric Chatillon, un ex-chef du GUD devenu le prestataire phare des campagnes de Marine Le Pen et du FN. Tout en conservant « de bonnes relations avec certains de ses militants ou cadres » du Rassemblement national, nous assure-t-il, le jeune homme a pris ses distances avec le parti, dont il pointe aujourd’hui le « conformisme » et l’« absence d’idées ». Fin septembre, il s’est présenté à une élection législative partielle dans le Maine-et-Loire, « avec le soutien de L’Alvarium, afin de proposer aux électeurs un choix de droite authentiquement national, social et populaire ».

Lors de l'occupation de l'immeuble, évacué le 29 septembre 2020. D'après le collectif "La Grande Ours" (marqué à gauche), leur banderole, qui apparaît sur la façade, avait été volée par des militants d'extrême droite. © Compte Facebook public de Jean-Eudes Gannat. Lors de l'occupation de l'immeuble, évacué le 29 septembre 2020. D'après le collectif "La Grande Ours" (marqué à gauche), leur banderole, qui apparaît sur la façade, avait été volée par des militants d'extrême droite. © Compte Facebook public de Jean-Eudes Gannat.

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Mise à jour : cet article a été modifié le 24 novembre à 11h57 puis 13h avec la réaction d'Emma Kerdoncuff, qui nous a fait savoir qu'elle contestait avoir été « cadre du Bastion Social ».

Mediapart a contacté, le 16 octobre, tous les militants cités dans l’article au sujet de l’ex-Bastion social. Trois d’entre eux (Jean-Eudes Gannat, Tristan Conchon, Stanislas Garel) nous ont répondu par écrit, leurs réponses figurent dans l'article et en intégralité sous notre onglet « Prolonger ». Les autres n'ont pas donné suite.