France Reportage

Procès des trafics à Drouot: l’embarras des cols rouges

Les anciens commissionnaires de l’hôtel des ventes apparaissent en difficulté lors de leur procès. Viendront ensuite les commissaires-priseurs.

Michel Deléan

19 mars 2016 à 11h52

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Entassés à près de cinquante sur les bancs de la salle des criées du palais de justice de Paris, les fameux Savoyards ont perdu de leur superbe. De retour dans la capitale pour y être jugés en correctionnelle, près de six ans après avoir perdu leur monopole historique à Drouot, les anciens hommes forts de l’hôtel des ventes font grise mine et profil bas. Après avoir littéralement tué la poule aux œufs d’or, les ex-commissionnaires ont connu de sérieux déboires. Ils ont dû verser une caution lors de leur mise en examen, certains de leurs biens ont parfois été cédés, et des assignations et autres demandes d’indemnisation pleuvent, parallèlement au procès à risques qui s’est ouvert lundi, pour trois semaines, devant la XVIe chambre correctionnelle de Paris.

Un col rouge. © DR

Pour la plupart, les anciens cols rouges ont quitté Paris depuis 2010, année où leur société, l’UCHV, a fini par être chassée de Drouot pour cause de scandale (l'hôtel des ventes est aujourd'hui partie civile au procès), et ils sont retournés en Savoie et en Haute-Savoie, pour devenir déménageur, chauffeur routier, magasinier, vigile, chômeur ou retraité. Seuls quelques-uns semblent avoir bien réussi leur reconversion.

Après deux premières journées d’audience, lundi et mardi, consacrées aux incidents de procédure, les robustes montagnards défilent à la barre du tribunal, où ils sont interrogés avec tact, depuis mercredi, par des magistrates attentives. Entre demi-vérités et pieux mensonges, l’embarras des prévenus est manifeste. C’est qu’au cours de leur garde à vue, tous ou presque avaient fini par admettre un système de vol généralisé et institutionnalisé au sein de l’UCHV, le plus souvent lors des enlèvements de meubles et d’objets. Des petits carnets où était soigneusement répertorié le butin quotidien, ainsi que les numéros de col des commissionnaires ayant participé à la « yape » (la fauche) du jour, pour la répartition des gains, ont été saisis lors des perquisitions, sans oublier, dans les entrepôts de l'UCHV, une montagne de 250 tonnes d’objets et œuvres d’art souvent volés ou « récupérés ». Toute la nuance est là.

Face au tribunal, pendant trois jours, tous les commissionnaires ou presque insistent en effet lourdement sur les objets « récupérés » ou « achetés » par leurs soins. Mais cela ne résiste pas toujours à l’examen des faits, ni à l’interrogatoire à l’audience. Ainsi cet aveu, lâché du bout des lèvres par Arnaud, un grand gaillard un peu dégarni, les yeux embués, à propos de bouteilles provenant d’un commerce en liquidation, et de petits objets issus d’un appartement, et d'une pendule. « Oui, souffle-t-il, c’était bien du vol. » « Je parle pour moi, pas pour les autres », s’empresse-t-il d’ajouter.

Arnaud semble rongé par le remords. Il a en effet participé à la « récupération » miraculeuse de deux petits meubles, en 2006, qui ont rapporté la somme incroyable d’un million d’euros à trois cols rouges. Arnaud a d’ailleurs prêté une bonne partie de ce qui lui est revenu, comme si cet argent lui brûlait les doigts.

C’est lors d’un enlèvement dans un appartement de Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), pour une succession, que les Savoyards avaient mis la main sur un guéridon et un petit bureau que le commissaire-priseur n’aurait pas listés. Les récits sur ce point ne sont pas limpides, comme si personne ne se souvenait comment ces meubles se sont retrouvés dans le camion de l’UCHV, puis en salle des ventes. « On ne prenait que ce qui était abandonné, pas les objets de valeur », tentent les cols rouges, sans trop convaincre. Il semble que les deux meubles aient été escamotés avant l’arrivée du clerc, la concierge ayant confié les clefs de l’appartement aux commissionnaires.

« C’était une vente courante, je pensais que ces deux meubles n’avaient aucune valeur, sinon j’aurais fait un catalogue », assure le commissaire-priseur Éric Caudron, qui transpire à grosses gouttes. Mais le 6 octobre 2006, les enchères s’envolent de façon inexpliquée. Deux acheteurs anonymes s’affrontent au téléphone, certainement des marchands d’art qui ont repéré les deux petits meubles pendant leur exposition à Drouot. Il s’agissait en fait de meubles Arts Déco signés Eileen Gray, rarissimes. Ils ont d’ailleurs été rapidement revendus à l’étranger pour 1,5 million, selon un avocat. Les héritiers n’en savaient rien, et n’avaient reçu que 1 000 euros chacun sur la vente des biens officiellement répertoriés.

Que faire de ce magot inouï ? Jalousés par leurs collègues, alors que tout l’hôtel des ventes bruissait de cette affaire, les trois cols rouges auteurs de ce coup du siècle ont tenté de blanchir les fonds, plus ou moins discrètement. Stéphane, l’un d'eux, s’est offert un bar-restaurant dans Paris, et a remboursé le prêt de son appartement. Cheveux courts, regard clair, l’air très sûr de lui à la barre, il avance qu’il disposait d’assurances-vie et de parts dans un café pour expliquer sa bonne fortune, alors que l’enquête l’accable.

« De toute façon, j’avais décidé de quitter le système Drouot, je ne m’y reconnaissais plus avec ces nouveaux arrivants », assure crânement le restaurateur. « Ce qui s’est passé ce jour-là, c’était très occasionnel, et pas du tout généralisé. Les enlèvements, ça devait représenter 3 à 5 % de notre activité », maintient-il.

« On se retrouve dans une spirale »

Tous s’accordent en effet sur un point : associés au sein de l’UCHV, payés à la journée, les cols rouges ne ménageaient pas leur peine, et travaillaient parfois de 6 heures du matin jusqu’à 23 heures, pour des revenus officiels oscillant entre 4 000 et 10 000 euros mensuels. En retour, la plupart des commissaires-priseurs de Drouot fermaient souvent les yeux sur les disparitions d’objets, qui étaient remboursés à l’amiable par les assurances ou par l'UCHV… et parfois revendus à Drouot après quelque temps. Tenant littéralement l’hôtel des ventes, l’UCHV empêchait la concurrence d’accéder aux quais de déchargement, et pouvaient bloquer les ascenseurs au besoin de façon dissuasive, ont raconté plusieurs témoins pendant l’instruction.

Le vol, une coutume généralisée chez les commissionnaires ? Tous ou presque l’ont reconnu en garde à vue. Mais certains se rebiffent à la barre, et suggèrent qu’on les a forcés à avouer.

La vente des biens du mime Marceau à Drouot © Reuters

Alain, un retraité prolixe, droit comme un « I », chemise à carreaux, jure ainsi, interrogé sur un bronze du XIXe siècle provenant d’un enlèvement dans un château à Saint-Estèphe (Gironde), et retrouvé dans son container à l’UCHV, à Bagnolet : « Je ne me l’explique pas. Je ne sais pas comment ce bronze est arrivé dans mon box. » S’enhardissant un peu, c’est même lui qui se met à questionner le tribunal : « Si on était tous des voleurs, alors pourquoi Drouot a continué à nous faire travailler pendant neuf mois quand l’affaire a éclaté ? »

L'hôtel des ventes de Drouot © Reuters

Les plus jeunes, eux, disent avoir été « aspirés » par le système. « Quand on arrive, on achète ses parts 50 000 euros, et il faut se loger à Paris », raconte Rémi, barbe et cheveux longs, qui a quitté la Haute-Savoie à vingt ans pour entre à l’UCHV. « Alors on prend un emprunt, et puis on se retrouve dans une spirale. » Une façon polie de suggérer qu’on y voit des choses pas très claires. « On se pose des questions, savoir si on reste ou pas, mais il faudrait trouver un remplaçant et lui revendre ses parts », souffle Rémi. Pour sa part, il assure ne jamais avoir volé, mais seulement acheté et vendu des objets, comme les commissionnaires avaient le droit de le faire.

Beaucoup de cols rouges – jugés pour vols, recel et association de malfaiteurs – se défaussent sur les commissaires-priseurs quand les questions du tribunal se font insistantes. « On ne prenait que ce qui n’était pas listé, et laissé de côté pour le débarras », répètent-ils. Mais vendredi, l’examen d’un enlèvement effectué à Paris, boulevard Saint-Germain, dans l’appartement d’une antiquaire décédée, en présence de ses héritiers et de clercs de commissaires-priseurs très attentifs, a montré que des objets avaient tout de même disparu comme par enchantement, pour se retrouver dans les box des Savoyards. Onze caisses d’objets volés, parmi beaucoup d’autres.

« C’est une dame qui nous a donné des objets », assure Fabrice, l’un des cols rouges, un peu énervé. « Vous savez, cette étude de commissaires-priseurs faisait un boulot super, je vous le garantis, c’était top ! », insiste-t-il, comme pour dédouaner tout le monde. « On a certainement récupéré deux ou trois trucs, bougonne-t-il, mais moi je n’en sais rien, j’emballais des objets fragiles »

Les Savoyards serrent donc les rangs, après s'être dénoncés les uns les autres en garde à vue. « Un gendarme m'a dit : les rats quittent le navire ! », raconte Gilles, un petit retraité râblé. « Vous vous rendez compte, se faire traiter de rat après 31 ans de service »

Michel Deléan


29 commentaires

Nos émissions

À l'air libre
par à l’air libre
À l'air libre
par Berenice Gabriel et Célia Mebroukine
Grand entretien
par Justine Brabant
Ouvrez l’Élysée
par Usul et Ostpolitik

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne