Gilets jaunes: la recherche aussi s’est mobilisée

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Face au caractère inédit du mouvement des « gilets jaunes », qui organise une nouvelle journée de manifestation ce samedi, les chercheurs en sciences sociales se sont organisés avec beaucoup d’engagement et, souvent, très peu de moyens.

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Sociologues, politistes, historiens ou géographes, la mobilisation des « gilets jaunes » a très tôt interpellé le monde de la recherche en sciences sociales. Surpris par son caractère inédit, en dehors des structures habituelles de mobilisation, de nombreux chercheurs ont décidé de s’organiser – souvent au-delà des structures existantes – pour parvenir à cerner ce mouvement social si particulier.

« Pour tous ceux qui travaillent sur les questions sociales, la démocratie directe, l’impact des réseaux sociaux, les communautés virtuelles ou encore les classes populaires, c’est une matière en or », souligne Olivier Fillieule, qui mène actuellement une enquête sociologique auprès des gilets jaunes varois.

Campement de gilets jaunes dans le Haut-Rhin. © MG Campement de gilets jaunes dans le Haut-Rhin. © MG

Au lendemain du 17 novembre dernier, Magali Della Sudda, qui travaille sur les mouvements conservateurs féminins au Centre Émile-Durkheim (Bordeaux), raconte comment elle a vu apparaître sur les fils Facebook qu’elle suit les premiers appels à manifester. Elle se souvient dès le lendemain de discussions animées avec ses collègues sur la mobilisation. « Nous n’avions pas forcément les mêmes interprétations du mouvement. Avec ma collègue Camille Bedock, spécialiste de la méthode quantitative, nous nous sommes dit que le mieux était d’aller faire une enquête de terrain », raconte-t-elle.

Alors qu’elle est sur le point de soutenir son habilitation à diriger des recherches, Magali Della Sudda décide de mettre ses travaux en suspens pour se consacrer à cette enquête. Beaucoup de chercheurs mobilisés ont considéré devoir bousculer leur agenda pour rendre compte de cet événement.

Alors que les journalistes s’interrogent eux aussi sur les contours de ce mouvement si particulier, évoluant hors des partis et des syndicats, sans représentant légitime, la presse commence à l’automne à solliciter et publier rapidement des tribunes d’universitaires qui tentent, chacun de son point de vue, une lecture du mouvement (voir sur la querelle des interprétations cet article de Joseph Confavreux). Est-ce une jacquerie ? Une mobilisation poujadiste ?

Pour beaucoup de chercheurs en sciences sociales, ces analyses, pour pertinentes qu’elles soient, risquaient de réduire ce mouvement à des grilles de lecture déjà connues en faisant l’économie d’un travail de terrain. Qui sont ces gilets jaunes qui refusent de s’effacer derrière un leader ? Ont-ils été infiltrés (voir à ce sujet cet article du Monde sur les réseaux militants préexistant au 17 novembre) ? Que veulent-ils vraiment ? « Moi, je ne fais pas de la science politique dans un fauteuil », souligne Magali Della Sudda, qui lance donc, avec deux autres consœurs, Camille Bedock et Tinette Schnatterer, un appel à contributions pour aller enquêter sur le terrain sur une liste nationale de chercheurs.

« Nous avons fait le choix de faire un appel interdisciplinaire pour ne pas avoir de biais épistémologique et avoir des points de vue variés », détaille Magali Della Sudda. L’autre parti-pris méthodologique est d’avoir, explique-t-elle, une approche « inductive plutôt qu’hypothético-déductive, car le risque est alors de poser des questions qui ne sont pas forcément en phase avec le terrain ». Le collectif élabore un questionnaire à faire passer dans les manifestations en s’appuyant sur celui utilisé par le Cevipof et d’autres équipes de recherche à l’étranger. Pour elle, il fallait aussi sortir de la seule observation des réseaux sociaux, « car on sait bien que la mobilisation virtuelle est très spécifique ».

Près d’une centaine de chercheurs répondent à cet appel. Les premiers résultats du collectif qui rassemble donc des chercheurs d’horizons différents à travers toute la France sont publiés dans Le Monde fin décembre, sur la base de 166 questionnaires. Un point d’étape qui montre notamment qu’il existe parmi les gilets jaunes une sur-représentation d’employés, et nombre d’artisans, commerçants et chefs d’entreprise, mais aussi beaucoup de retraités.

Ils ont dans l’ensemble des revenus modestes et les femmes y sont quasiment aussi nombreuses que les hommes. Près de la moitié sont des primo-manifestants et leurs revendications, loin du point de départ de la taxe sur le carburant, portent principalement sur la justice sociale et fiscale, avec, en plus, des revendications d’ordre démocratique. Selon ces tout premiers résultats, la question de l’immigration est en revanche très marginalement évoquée.

Cette première publication va susciter d’importants débats dans la communauté scientifique. Un collectif anonyme Athénée Nyctalope publie, par exemple, une violente charge dans un texte raillant la faiblesse de l’échantillon ou le fait que la représentativité des personnes interrogées ne soit pas établie. La formulation des questions ou les biais d’entretiens réalisés en manifestation sont aussi soulignés. Avec en filigrane l’accusation d’avoir dépeint ce mouvement tel que ces chercheurs voulaient le voir plus que tel qu’il est.

« Bien sûr que la méthode n’est pas parfaite, mais cela reste des indicateurs qui ont d’ailleurs été corroborés par les travaux des chercheurs de Toulouse ou ceux du collectif Quantité critique », précise Magali Della Sudda, qui souligne que ces critiques ont été très mal vécues, compte tenu de « leur faiblesse argumentative » mais aussi de l’engagement personnel important pour mener ces travaux. « Cela fait cinq mois que je ne passe aucun week-end avec mes enfants », rappelle aussi cette chercheuse.

Après des échanges avec d’autres groupes de recherche, le questionnaire du collectif de Bordeaux évolue. La question, très sensible, du vote est finalement intégrée à la demande du collectif Quantité critique, un groupe de chercheurs qui a commencé à travailler sous la direction de Yann Le Lann, sociologue spécialiste du travail, en faisant passer des questionnaires dans les groupes Facebook de gilets jaunes (voir l'article que ce collectif publie sur Mediapart)

Barricades près de l'Arc de triomphe le 16 mars. © CG Barricades près de l'Arc de triomphe le 16 mars. © CG

La faible évocation de thèmes liés à l’immigration dans cette première photographie est aussi interrogée. « On voulait comprendre s’il y avait une forme d’autocontrôle. En interrogeant les gens mobilisés sur les ronds-points, on s’est aperçus qu’il y avait un côté stratégique à ne pas évoquer ce sujet, car il est source de division dans le mouvement », raconte Yann Le Lann.

Nombre de chercheurs interrogés reconnaissent qu’ils ont dû ajuster leurs outils au fil des semaines. « Il y a un tâtonnement nécessaire sur la problématisation, car les gilets jaunes sont un objet mouvant tant dans ses revendications que dans ses acteurs », avance Yann Le Lann qui estime par ailleurs que « pour étudier le cœur du mouvement, il faut laisser de côté les outils quantitatifs et faire de l’ethnographie ».

Tout en identifiant les biais inhérents à ce type d’enquête en face-à-face. « Tous les ronds-points ne sont pas aussi faciles à enquêter. Et l’on peut présupposer que ceux où l’extrême droite est majoritaire sont plus difficiles à informer », assure ce sociologue, qui fait aussi l’hypothèse que si certains gilets jaunes ont voté Macron, ils préfèrent sans doute ne pas trop le mettre en avant aujourd’hui.

Pour le politiste Luc Rouban qui a publié une enquête au Cevipof sur les soutiens aux gilets jaunes dans la population française, tenter une sociologie des personnes physiquement mobilisées reste très compliqué. « On peut aller à la rencontre de gilets jaunes en manifestation, sur les ronds-points mais le problème est qu’on n’a pas d’échantillon représentatif. Pour avoir un échantillon représentatif, il faut un échantillon de référence. Or, qu’est-ce qui nous dit que la population interrogée sur un rond-point sera globalement la même sur le rond-point d’à côté ? » souligne-t-il.

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