En deux ans, la casse du marché du travail accomplie

Avec la réforme de l’assurance-chômage et la mise en place du revenu universel d’activité, Emmanuel Macron termine de dynamiter le marché du travail, œuvre  débutée avec les réformes du droit du travail et de la formation professionnelle. Sous couvert d’émancipation et de responsabilité, les droits des salariés et des chômeurs ont été implacablement réduits.

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« Je ne crois pas un instant que nous pourrons construire la prospérité de demain en réduisant de manière unilatérale les droits de tous les salariés. Mais je ne crois pas davantage qu’on puisse réussir dans la mondialisation avec des règles rigides et parfois totalement inadaptées. » Révolution (XO éditions), le livre programme d’Emmanuel Macron, recèle de ces pépites qui, dès novembre 2016, disent tout de la politique qui sera mise en place après la présidentielle pour aboutir à cette « transformation » radicale du modèle social.

Emmanuel Macron à la tribune de l'Organisation internationale du travail, le 11 juin 2019. © REUTERS/Denis Balibouse

Que faut-il lire dans ces lignes ? Non pas qu’il ne faut pas réduire les droits des salariés, mais qu’il convient de ne pas le faire de « manière unilatérale ». En revanche, il est important de revenir sur « des règles rigides et parfois totalement inadaptées ». C’est donc, dès le début du quinquennat, cette apparence de dialogue social qui est utilisée, où la concertation remplace la négociation, dans un tour de passe-passe qui n’est pas que sémantique. Sous Macron, on consulte, on prend avis, on dit écouter pour mieux ensuite imposer. C’était écrit.

Sur les sujets sociaux – d’abord sur la réforme du droit du travail, puis sur la formation professionnelle, sur l’assurance-chômage et enfin sur les minima sociaux –, il s’agit de donner l’illusion du dialogue quand l’objectif est déjà clair et affirmé, et de ne laisser que des miettes aux acquis des salariés et des plus démunis.

Une scène datant du 25 mai 2017 éclaire, dès l’accession d’Emmanuel Macron au pouvoir, la méthode utilisée. Sortant à pied du palais de l’Élysée avec le premier ministre Édouard Philippe et le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, le président de la République évoque sa première rencontre avec les partenaires sociaux en prévision des futures discussions sur les ordonnances réformant le code du travail. Emmanuel Macron confie, se croyant hors micro, que tout s’est bien passé. Pour une excellente raison : « Je ne leur ai rien dit », lâche-t-il à deux pas d’une équipe de télévision.

Écouter sans rien dire, avancer masqué ou, a minima, se jouer des mots pour vendre un nouveau modèle social, la technique d’Emmanuel Macron, puis de sa majorité, aboutit aujourd’hui à ce que chaque brique de la déconstruction du marché du travail a été méthodiquement appliquée dans une cohérence implacable et sans soulever les foules.

En quatre séquences bien délimitées et programmées, Emmanuel Macron achève le dynamitage du marché du travail. L’été 2017 marque le point de départ de cette entreprise. Muriel Pénicaud, ancienne DRH de Danone, est nommée rue de Grenelle. Secondée par l’ancien directeur chargé des relations sociales au Medef, Antoine Foucher, elle va avancer à marche forcée pour boucler en un été le vote des ordonnances transformant profondément les règles qui régissent le droit du travail, par essence construit pour protéger les plus fragiles.

« Une ampleur inégalée », avait déclaré Édouard Philippe fin août 2017 pour qualifier les textes définitifs soumis au vote des députés. De fait, ce jour-là, le premier ministre fait preuve d’une totale honnêteté. Mise en place de barèmes d’indemnisation aux prud’hommes liés à une extrême facilitation des modes de licenciement, règles assouplies pour les départs collectifs et dilution du dialogue social interne… Le projet gouvernemental achève celui initié un an auparavant par la loi travail de Myriam El Khomri qu’Emmanuel Macron, lorsqu’il était ministre de l’économie, aurait voulue plus radicale.

Il faut, selon Muriel Pénicaud, et avant elle le président de la République et le premier ministre, « casser la peur d’embaucher » en permettant finalement aux entreprises de mieux licencier. Crainte forgée par un imaginaire néolibéral largement diffusé, dont une étude de l’Insee avait pourtant grignoté la véracité.

Ce surplus de « souplesse », de « pragmatisme » et d’« efficacité », selon les mots slogans utilisés par l’exécutif, devait trouver son équivalent du côté de la protection sociale. C’est chose faite depuis le 18 juin, avec l’annonce par le premier ministre lui-même de la réforme de l’assurance-chômage. Les salariés ont été rendus plus précaires et fragiles avec les ordonnances travail, il fallait donc adapter les règles d’indemnisation selon le même schéma.

Les mots sont choisis dans le même registre. Il s’agit de « responsabiliser », de faire du travail la seule issue « émancipatrice », et donc d’abaisser les protections qui enliseraient dans le chômage et empêcheraient la reprise d’emploi. Dégressivité des indemnités pour les cadres et restriction des conditions pour être indemnisé enfoncent ce clou de la précarisation commencée en mai 2017 pour cause de besoin de modernité et d’adaptation.

Peu suspect de radicalité contre les réformes engagées, Laurent Berger a interpellé le premier ministre, et finalement résumé ces deux ans de politique sociale. Évoquant le discours prononcé le 11 juin pour les cent ans de l’Organisation internationale du travail par Emmanuel Macron, pour qui « nos concitoyens veulent plus de sens, de proximité et plus d’humanité », le secrétaire général de la CFDT rappelle que ces mots cachent des actes : « Eh bien, nous y sommes, et de justice sociale il n’y en a point. D’humanité pas davantage. »

Entretemps, à mi-chemin, le gouvernement avait déjà posé sa deuxième pierre transformatrice en réformant la formation professionnelle, usant toujours des mêmes arguments qui masquent la réalité. La nouvelle loi permet « d’établir une société de l’émancipation par le travail et la formation qui donnera à chacun, jeunes, salariés et demandeurs d’emploi, la capacité de se projeter sereinement dans l’avenir ». Muriel Pénicaud avait usé et abusé du vocabulaire macronien lors du vote de la loi à l’Assemblée. Notons que pour mettre en musique cette réforme, le conseiller historique du Medef sur ces questions, Alain Druelle, a intégré le cabinet de la ministre du travail à l’automne 2018.

Une fois encore, le travailleur, avec ou sans emploi, est appelé à être « acteur » de son avenir, « responsable » de son destin. La solution principale : une appli, une simple appli, qui décompte en euros les droits à la formation. Ce qui était comptabilisé en heures à la création du compte personnel de formation (CPF) – tous les stages n’ont pas le même coût – devient un mini porte-monnaie virtuel où chacun est laissé libre – seul, disent certains syndicats – de faire son marché pour « upgrader » ses compétences. Salariés ou chômeurs deviennent consommateurs de formation, avec un service après-vente réduit comme peau de chagrin. La « start-up nation » se dévoile dans sa plus pure expression.

« Tous les individus doivent pouvoir bénéficier des mêmes droits », indiquait Emmanuel Macron dans Révolution, comme métaphore de l'affadissement desdits droits. Bon sens ? Générosité ? Plutôt rationalité gestionnaire, puisque accorder les mêmes droits à tous implique de donner moins de droits à chacun en fonction de sa situation. De ce mantra présidentiel naît une quatrième brique, avec le revenu universel d’activité (RUA).

« Lutter contre la pauvreté, c'est au cœur du pacte républicain, il doit réunir universalité, responsabilité et efficacité. » Du Macron pur jus, dispensé devant les acteurs de la lutte contre la pauvreté en septembre 2018. Ce discours présidentiel lance la première réflexion sur le RUA, cette fusion des minima sociaux, qui sera non seulement conditionné, comme aujourd’hui, aux revenus, mais également à une activité.

Tout sauf universel donc, avec une responsabilité extrêmement cadrée et une efficacité – autre que budgétaire – à prouver. Les laissés-pour-compte du travail, sauf à devenir bénévoles, se retrouvent encore plus précarisés. Logique implacable déjà mise en œuvre par les trois réformes précédentes sous couvert de « réformisme » et de « transformation ».

« Je veux que mon pays redresse la tête et, pour cela, retrouve le fil de notre histoire millénaire : ce projet fou d’émancipation des personnes et de la société. Ce dessein est le dessein français : tout faire pour rendre l’homme capable. » Quelques lignes avant de conclure Révolution, Emmanuel Macron synthétisait sa pensée. Il l’a mise en œuvre sans dévier. « L’homme capable » n’a plus qu’à prouver son utilité économique, c’est son « dessein ». Dans le cas contraire, il ne pourra plus compter sur les digues sociales héritées de cette histoire que le président semble pourtant tant chérir.

Manuel Jardinaud

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