La gauche peut-elle (et veut-elle) vraiment remporter le Sénat?

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Les listes de candidatures aux sénatoriales sont rendues publiques ce lundi. Jamais la gauche n'a eu, sous la Ve République, autant de chances de l'emporter. Mais pour quoi se bat au juste le PS?
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Jamais un socialiste n'a posé son séant dans le fauteuil de président du Sénat. Mais pour la première fois, au lendemain des élections du 25 septembre, le siège pourrait échapper à la droite et au centre. «Ce serait assez sismique», admet Gérard Larcher, l'actuel occupant UMP, interrogé par l'AFP.

Mathématiquement, c'est possible; mais le groupe PS s'est récemment tiré des balles dans le pied, et en rafales, en refusant de condamner publiquement les sénateurs Mahéas (convaincu d'agression sexuelle), Pastor (rattrapé par des fausses factures), puis Guérini (mis en examen pour «association de malfaiteurs»). Au point qu'on finit par s'interroger: les socialistes veulent-ils vraiment l'emporter? Et surtout, avec quel projet de rénovation pour cette coûteuse institution (346 millions d'euros)?

«L'enjeu, ça n'est pas d'avoir un président qui roule en Smart, lance Bernard Frimat (PS), vice-président, qui ne se représente pas. C'est de faire sauter un verrou historique, qui a entravé l'action de la gauche à chaque fois qu'elle a gouverné». Entre 1997 et 2002, majoritaire à l'Assemblée, minoritaire au Sénat, Lionel Jospin en a bavé. Cette fois, la gauche peut rêver d'avoir en 2012 les deux chambres derrière elle, les deux mains libres pour légiférer.

  • Quelles sont ses chances ?
A lire la Constitution, la victoire devrait être mécanique: le Sénat est censé «représenter les collectivités territoriales», or le PS et ses alliés dirigent 21 régions métropolitaines sur 22, 61 départements sur 101, et une majorité des villes de plus de 3.500 habitants. En réalité, la gauche est depuis toujours handicapée par le mode de scrutin: les petites entités rurales, historiquement favorables à la droite, sont sur-représentées dans le corps électoral (composé à 95% de délégués des communes). «Le combat est inégal», dénonce urbi et orbi Jean-Pierre Bel, le patron des sénateurs socialistes. Quelque 72.000 «grands électeurs» sont appelés aux urnes.

Pour devenir majoritaire dans l'hémicycle, la gauche doit empocher un gain net de 22 sièges, sur les 170 fauteuils remis en jeu. «On est raisonnablement optimiste, confie l'entourage de Jean-Pierre Bel, qui prédit une progression dans une dizaine de départements ainsi qu'outre-mer, mais des pertes dans le Loiret, la Manche ou encore le Morbihan. En voulant re-étatiser, la droite s'est attiré le ressentiment des élus; ils digèrent mal la suppression de la taxe professionnelle, le gel de leurs dotations, la fermeture de services publics, et la réforme des collectivités qui autorise les préfets à créer des intercommunalités au forceps.» Le hic? Gérard Larcher, lui aussi, se voit gagnant: l'actuel président parie que l'UMP, associée aux centristes, conservera «6 à 12 sièges» de majorité.

L'arithmétique électorale, de fait, n'est pas une science exacte: dans les petits départements où persiste le scrutin majoritaire à deux tours entrecoupés d'un déjeuner, des deals improbables se concluent à l'heure du digestif. Quant aux gros départements, où règne le scrutin proportionnel, les dernières places sont réparties «à la plus forte moyenne». En clair? Le dernier fauteuil peut basculer à quelques voix près.

Conscients d'être au coude à coude, les deux camps se sont démenés pour éviter les dissidences. Au final, «il y a quand même plus de listes à droite qu'à gauche», se félicite l'entourage de Jean-Pierre Bel. Pour l'UMP, c'est notamment la cacophonie en Ile-de-France: à Paris, l'ancien conseiller de l'Elysée, Pierre Charon, rivalise avec la liste officielle de Chantal Jouanno; dans les Hauts-de-Seine, le sortant Jacques Gautier marche sur les plates-bandes de Roger Karoutchi, qui a l'imprimatur du parti; dans le Val-d'Oise, l'étiquette UMP a été accordée à deux candidats en même temps! La guerre fratricide n'a été évitée qu'en Seine-Saint-Denis, et de justesse: le sortant Christian Demuynck, qui prétendait rempiler aux dépens du candidat officiel, s'est vu offrir une mission auprès du gouvernement.

Autre épine dans le pied de l'actuelle majorité: ses différentes écuries centristes (Morin, Borloo, Bayrou) s'affrontent ici ou là pour se jauger, au risque d'une dispersion des voix.

En comparaison, la gauche a limité les dégâts – même si l'ancien président PS du conseil général de l'Essonne persiste à défier la liste d'«Union de la gauche» menée par l'écologiste Jean-Vincent Placé dans son département, ou que deux communistes s'entretuent dans le Nord. Longtemps menaçant, le parti de Jean-Luc Mélenchon est ainsi rentré dans le rang, après avoir négocié des circonscriptions aux législatives de juin prochain.

En bref, la droite n'a jamais été aussi menacée. Si elle s'autorise à y croire, c'est aussi qu'elle a opportunément modifié le mode de scrutin dans les départements qui désignent trois sénateurs: à la place de la proportionnelle, elle a rétabli le scrutin majoritaire, moins favorable à la gauche. Ça n'a l'air de rien, mais dans le Loiret, ce «détail» devrait coûter son mandat au socialiste Jean-Pierre Sueur. Et si dimanche, ce petit siège faisait toute la différence?

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