Alizée Porto: «Le sexisme est toujours un sujet majeur dans le milieu hospitalier»

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L’an dernier alors qu’elle était interne en médecine, Alizée Porto a coordonné une vaste enquête sur le sexisme à l’hôpital. 3 000 internes y avaient répondu, pour des résultats éloquents. Aujourd’hui chirurgienne cardiaque à Marseille, elle juge qu’« on est encore loin d’une prise de conscience nationale » face aux ratés de l’égalité hommes-femmes à l’hôpital.

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Alizée Porto est cheffe de clinique à l’hôpital de la Timone, à Marseille. Cette jeune chirurgienne cardiaque était l’an dernier l’une des responsables du syndicat national des internes de médecine. À ce poste, elle a coordonné une enquête sur le sexisme chez les internes, qui avait été largement relayée. Près de 3 000 internes y avaient répondu. Cette enquête concluait notamment que 60,8 % des internes femmes se déclaraient victimes de sexisme, présent tout au long de leurs études.

Un an après, Alizée Porto explique que dans le monde hospitalier, « on progresse très doucement ». Le sujet est peu à peu considéré, mais « on est encore loin d’une prise de conscience nationale », juge la chirurgienne.

 © 19/20 de France 3 - 13 octobre 2017 © 19/20 de France 3 - 13 octobre 2017

L’enquête que vous avez coordonnée a eu un large écho l’an dernier, vous y attendiez-vous ?
Alizée Porto :
Nous avons été largement écoutés et reçus par les médias, et non, on ne s’y attendait pas du tout. Cela a permis que la communauté médicale s’intéresse un peu plus à ce sujet. Les résultats de l’étude ont été finalisés au moment même de l’éclosion du mouvement #MeToo. Nous sommes tombés au moment d’une forte médiatisation autour de ces questions et nous avons donc eu l’opportunité d’être bien entendus.

Pourquoi avoir lancé cette enquête ?
Quand on a envisagé de le faire, on a beaucoup entendu qu’il n’y avait pas de sexisme à l’hôpital, parce que c’est un univers où il y a plus de femmes que d’hommes. Je répondais toujours qu’il fallait le vérifier, qu’on ne pouvait pas affirmer quoi que ce soit avant d’avoir fait une étude sérieuse. Les résultats ont montré que le sujet est majeur : le sexisme, le harcèlement à l’encontre des jeunes femmes médecins et la discrimination dans l’accès aux postes hospitalo-universitaires, existent très largement.

On parle souvent des fresques très sexualisées qui ornent certaines des salles réservées aux internes, mais c’est loin d’être le seul problème, ou le problème principal. À Marseille, par exemple, il n’y en a pas, et le sexisme est tout de même présent. On ne peut pas réduire la question à ce point précis, il ne suffit pas d’acheter des pots de peinture pour la régler !

Avez-vous poursuivi votre démarche ?
Aujourd’hui, nous avons finalisé la rédaction d’un article scientifique, qui sera publié, nous l’espérons, dans un journal médical reconnu. Nous l’avons soumis à plusieurs de ces journaux. Nous pensons que la publication de notre article est une étape indispensable pour que le milieu hospitalier prenne conscience du phénomène. Souvent, nos chefs considèrent seulement des résultats scientifiques, qui suivent les principes de « l’evidence based medicine ».

Votre travail a-t-il eu un impact dans le milieu hospitalo-universitaire ?
Je ne pense pas qu’il y ait eu de gros changements en un an. Mais il y a des avancées, pas à pas. À Paris, par exemple, nous avons appris qu’un stage qui était dangereux pour les jeunes étudiantes, où il y avait un harcèlement sexuel régulier, a été fermé aux étudiants cette année. Cela montre que les facultés, et certains chefs de service, comprennent qu’on ne peut plus tout accepter, mais on progresse très doucement.

Nous travaillons aussi en relation avec des directeurs d’hôpitaux. Certains établissements font figure de modèle, comme le centre hospitalier de Thuir (Pyrénées-Orientales), à côté de Perpignan. Le CHU de Nice s’en inspire et travaille beaucoup pour corriger les discriminations contre les femmes et devenir un hôpital modèle dans les relations hommes-femmes. Cet été, j’y ai été invitée pour participer à un colloque, et il y en aura d’autres.

Quelle conséquence cette étude a-t-elle eue dans la pratique de votre métier ?
À mon niveau personnel, je me suis rendu compte que j’évoluais dans un milieu très sexiste. Désormais, je n’accepte plus aucune blague de ce type, de la part de mes confères ou de mes consœurs, mais aussi des étudiants que je côtoie. Travailler sur ces questions a été une prise de conscience pour moi.

J’ai aussi réalisé qu’il existe des comportements sexistes de patients envers les internes ou les jeunes médecins. Comportements qui sont très compliqués à gérer : dans une relation entre malade et médecin, il faut avant tout installer de la confiance, il est donc délicat de reprocher une remarque ou une attitude sexiste d’entrée de jeu.

Dans mon cas, il est très fréquent que lorsque je viens me présenter, les patients me disent qu’ils pensaient que le « Docteur Porto » était un homme. Ils viennent voir un chirurgien cardiaque et ils se retrouvent devant une jeune femme, ils sont déstabilisés. C’est un modèle que les patients ont en tête, il est difficile de se battre contre ça.

Vous a-t-on reproché votre engagement ?
J’ai entendu que j’étais hystérique ou que je voulais me mettre en avant. Que c’était un sujet à la mode sans grand intérêt. Mais aujourd'hui, mon chef de service comprend mon engagement et me soutient, et j’ai une parole libre. Il y a aussi des patients qui me reconnaissent parce que je me suis beaucoup engagée, notamment dans les médias, et ils approuvent ma démarche. Parfois, j’ai des consultations très particulières…

Pensez-vous avoir fait évoluer les mentalités de vos confrères et consœurs ?
Je crois qu’on est encore loin d’avoir fait comprendre ce qu’est le sexisme. Parfois, quand j’en discute avec des étudiantes, je réalise qu’elles peuvent en souffrir quotidiennement sans forcément le comprendre, sans s’en considérer victimes. Leur faire réaliser cela nécessite des discussions personnelles poussées. On est encore loin d’une prise de conscience nationale. Il faut d’abord montrer, raconter, identifier le phénomène. C’est le premier pas.

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