Politique

Affaire Darmanin: des élus du Nord préparent une contre-offensive brutale

Alors que Gérald Darmanin est encore visé par une enquête préliminaire pour « abus de faiblesse » après le dépôt de plainte d'une femme affirmant avoir fait l'objet de « demandes à caractère sexuel » en échange d'un nouveau logement, des élus de droite du Nord préparent une pétition de soutien sans nuances et qui ignore la parole des plaignantes.

Antton Rouget et Marine Turchi

20 février 2018 à 13h46

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Après le classement sans suite de la plainte pour viol visant Gérald Darmanin puis le passage du ministre de l'action et des comptes publics au micro de Jean-Jacques Bourdin, assurant « les yeux dans les yeux » qu'il n'a « jamais abusé d'aucune femme », ni de son « pouvoir », des élus de droite organisent la défense de leur star locale.

Dans un mail, que Mediapart s'est procuré, Jean-René Lecerf, le président (ex-LR) du département du Nord, demande à des élus locaux de droite comme de gauche de signer une pétition de soutien à Gérald Darmanin. « Nous, les élus du Nord, au-delà de nos différences partisanes, nous souhaitons apporter notre soutien à Gérald Darmanin pendant cette épreuve personnelle que nous devinons très pénible », écrit-il en préambule dans ce texte, co-signé avec Marie Tonnerre, conseillère départementale LR, maire de Neuville-en-Ferrain, commune voisine de Tourcoing, et amie du ministre. Après l'envoi du mail il y a quelques jours, cette dernière a organisé ce mardi une relance téléphonique auprès des élus.

Contacté vendredi par Mediapart, Jean-René Lecerf réclame le respect de la « présomption d'innocence » pour Gérald Darmanin, et demande qu'on « laisse la justice aller au bout de son travail ». Mais c'est loin d'être la tonalité de ce texte, qui évacue la parole des deux femmes qui ont déposé plainte contre Gérald Darmanin – l'une pour « viol » (la plainte a été classée mais elle envisage le dépôt d'une plainte avec constitution de partie civile auprès du doyen des juges d'instruction), l'autre pour « abus de faiblesse » (elle affirme avoir fait l'objet de « demandes à caractère sexuel » en échange d'un nouveau logement – l'enquête préliminaire est en cours).

« Gérald Darmanin est un homme que nous connaissons depuis longtemps dont l'action a toujours été guidée par le sens de l'intérêt général et du service à ses concitoyens », écrit le tandem Jean-René Lecerf/Marie Tonnerre dans ce texte. Les élus se disent « profondément choqués des propos tenus à son sujet » et dénoncent une « chasse à l'homme ». « Tous ceux qui le côtoient savent qu'il ne ressemble en rien à la personne décrite dans certains médias », ajoutent-ils.

Extrait du mail adressé par M. Lecerf à plusieurs élus © Document Mediapart

Dans leur viseur notamment, les articles que La Voix du Nord a consacrés à l'ancien maire de Tourcoing depuis le début de l'affaire, et notamment la une du 16 février, évoquant un Gérald Darmanin « dans la tourmente », avec deux articles portant sur la question de « l'abus de pouvoir » et sur l'« humour lourd envers les femmes » de l'élu. Vendredi, sur Twitter, le président du département avait fait savoir ce qu'il pensait du traitement médiatique de cette affaire par le quotidien régional.

À Mediapart, Jean-René Lecerf raconte être « assiégé de coups de téléphone d’élus du département [lui] disant : “Qu’est-ce que t’attends pour prendre l’initiative d’une pétition pour dire qu’on lui foute la paix cinq minutes, qu’on laisse la justice travailler et qu’on arrête cette débauche de papiers de préjugement jour après jour dans la presse régionale” ».

Le président du département estime qu'une « grande partie du monde journalistique a décidé de se payer un élu dont la carrière avançait un peu rapidement à leur goût » et se plaint de l'effet des articles évoquant l'affaire : « [Gérald Darmanin] ne choisit ni les photos, ni l’importance du temps qu’on lui donne. Pour 95 % des gens qui lisent l’article, l’opinion sera plutôt orientée vers un sens que vers un autre. Et là l’opinion est délibérément orientée vers le sens de sa culpabilité. »

Il juge l'article du Monde dévoilant la première affaire « délibérément à charge » : « Cela vous faisait traduire qu’on avait un homme de pouvoir qui utilisait tout le pouvoir qu’il avait pour faire souffrir une pauvre innocente dont la profession était quand même call-girl, et qui l’avait quand même suivi volontairement. » 

L'élu, ancien enseignant de droit public à la faculté de Lille, fait peu de cas de la parole des deux plaignantes. S'agissant de la première, il insiste sur son ancienne activité de « call-girl », son âge (« il avait 25 ans », elle « 36 [ans] »), et le fait qu'elle ait, selon lui, accepté de le suivre « dans un club puis dans un hôtel ». « Vous accompagneriez un homme dans un hôtel, vous êtes dans le même lit et vous l’accusez de viol ? », interroge-t-il, poursuivant avec cette comparaison : « J’ai un scoop à vous proposer, je vous dis moi “vous êtes charmante, vous venez d’abord avec moi à l’hôtel”, j’aurais du mal à avoir pour vous beaucoup d’estime… Je me forgeais du viol une idée un peu différente. »

Gérald Darmanin le 13 février 2018 à l'Assemblée nationale. © Reuters

S'agissant de la deuxième plaignante – qui a fait le choix de ne pas apparaître dans les médias –, Jean-René Lecerf interroge : « C'est extrêmement curieux, j’aimerais bien savoir qui l’a faite [la plainte] ! Elle habite où ? Elle l’a vu quel jour, à quelle heure ? » L'élu estime carrément que ces plaintes, « ça sent le complot à plein nez ». Un « complot » qui serait « local » selon lui : « Tourcoing est une ville qui a basculé il n'y a pas si longtemps, tout le monde n'a certainement pas été ravi de voir cette ville changer de bord. Gérald Darmanin n’avait pas non plus que des amis dans l’ancienne opposition tourquennoise, il y a peut-être des gens à Lille qui ne souhaitent nullement le voir arriver dans un combat municipal lillois », explique-t-il en prenant soin de préciser qu'il « n’inclu[t] nullement des gens à haut niveau comme la maire de Lille ». 

« Ça n’a rien d’impossible que dans une formation politique qui était hier ultra dominante dans le Nord et qui aujourd’hui connaît des problèmes très lourds, il peut y avoir quelques militants qui se disent effectivement : “On va essayer de se débarrasser de l’adversaire le plus dangereux pour nos couleurs” », poursuit celui qui est aussi conseiller municipal d'opposition à Lille.

Si de nombreux élus ancrés à droite seraient en passe de signer cette pétition, la teneur de ce texte a aussi choqué d'autres élus du département, alors que le ministre est encore visé par une enquête pour « abus de faiblesse ». D'après nos informations, ils sont aussi nombreux à avoir refusé de signer une telle pétition.

Mais parmi les amis du ministre, on ne voit pas le problème. Interrogé par Mediapart, Didier Droart, maire de Tourcoing à la suite de Gérald Darmanin, assure que « la majorité des gens font confiance » au ministre, et que « parmi les élus, c’est une confiance totale ». Comme Lecerf, le maire évoque une possible « machination » derrière les deux plaintes de ces femmes – l'une à Paris, l'autre à Tourcoing. « C’est tellement gros, pratiquement impossible », déclare l'élu. « On attend que la justice fasse la lumière, mais ça ne peut qu’aller dans le bon sens pour M. Darmanin. »

Antton Rouget et Marine Turchi


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