Après un nouveau suicide à l’AP-HP, des médecins dénoncent «la machine à broyer»

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Le 3 février, un chirurgien s’est suicidé en se jetant du 5e étage de l’hôpital Avicenne, à Bobigny. La direction explique ce suicide par « une maladie grave ». Scandalisés, des médecins témoignent de sa souffrance professionnelle, et de la leur, au fur et à mesure que s’accélère la restructuration de l’AP-HP.

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« Le dimanche 3 février 2019, le professeur Christophe Barrat, mon ami, s’est rendu à son bureau à l’hôpital Avicenne de Bobigny, s’est habillé en chirurgien et s’est jeté du 5e étage. Qu’on ne me dise pas que ce suicide est en rapport avec une maladie ! » C’est ainsi que commence une lettre que nous a confiée Jean-Louis Germain, anesthésiste-réanimateur. Il l’a écrite après le suicide du chirurgien Christophe Barrat, qu’il connaissait depuis trente ans. « Quand on se jette du 5e étage, avec la blouse de l’AP-HP, on envoie un message. C’est tellement évident pour tous ceux qui ont travaillé avec lui. L’attitude de la direction est honteuse. Il faut dénoncer toutes les choses qu’on a subies, pour sa mémoire », dit la chirurgienne digestive Manuela Bossi. Elle a travaillé pendant quatre ans en tant que cheffe de clinique dans le service de Christophe Barrat. « Je suis scandalisée par l’attitude de la bureaucratie. C’est tellement facile de dire qu’il était malade », ajoute Carmen Molina, infirmière à la retraite. Elle a également travaillé avec Christophe Barrat et le connaissait depuis vingt-cinq ans.

L'hôpital Avicenne. © AP-HP L'hôpital Avicenne. © AP-HP
Honte, scandale : les mêmes mots reviennent dans les propos des amis et des collègues du professeur Barrat pour dénoncer l’attitude de la direction de l’hôpital. Celle-ci a communiqué très vite, dès le lendemain du suicide, sur « la maladie grave » du chirurgien, qui éclairerait ce geste. Dans un second communiqué, la direction de l’hôpital affirme avoir communiqué « en plein accord avec la famille », et précise que « Christophe Barrat disposait de l’entière confiance et du plein soutien de la gouvernance du groupe hospitalier ». De « nouvelles responsabilités » devaient lui être confiées, et il aurait exprimé à ce propos sa « pleine satisfaction ». Point par point, les collègues et amis du professeur Barrat contredisent cette thèse. Ils décrivent un engrenage infernal et familier, dont les rouages tournent de plus en plus vite, au fur et à mesure que s’accélère la restructuration hospitalière de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP).

L’hôpital Avicenne est l’un des 39 hôpitaux de l’AP-HP, la plus grande institution hospitalière de France. C’est la seconde fois que cette institution connaît un suicide spectaculaire dans ses murs. En 2015, le cardiologue Jean-Louis Mégnien se jetait du 7e étage de l’hôpital européen Georges-Pompidou. Pour l’inspection générale du travail, le suicide de Jean-Louis Mégnien est un homicide involontaire : il serait l’aboutissement d’un harcèlement professionnel au sein de son service. La direction de l’hôpital a été mise en cause, le procureur de la République a été saisi (lire ici et).

Il y a de nombreux autres points communs entre les suicides de Jean-Louis Mégnien et Christophe Barrat : ils ont tous les deux été les victimes de luttes médicales intestines. Pour Christophe Barrat, ces conflits sont apparus lors de la restructuration de l’hôpital Jean-Verdier, à Bondy. Le professeur y dirigeait le service de chirurgie viscérale. Il y a développé une activité renommée de chirurgie bariatrique, qui consiste à réduire la taille de l’estomac de personnes en obésité massive ou sévère.

« C’était un pôle d’excellence au niveau national », loue le chirurgien Gérard Champault, aujourd’hui en retraite, qui a formé Christophe Barrat et lui a transmis son service. « Nous étions une équipe solide, qui travaillait bien ensemble », se souvient un des chefs de clinique du service, le chirurgien Sergio Carandina. « Le professeur Barrat avait réussi à concilier une activité de pointe avec ses valeurs, explique la psychologue du service de 2013 à 2017, Céline Schwob. Son équipe était à taille humaine, les gens travaillaient depuis longtemps ensemble. Et même quand il y avait des conflits, la parole circulait. Et il y avait un réel intérêt des patients. »

Mais Jean-Verdier a été pris dans le vaste mouvement de restructurations de l’hôpital public. Les 39 hôpitaux de l’AP-HP ont été regroupés au sein de douze groupes hospitaliers. Jean-Verdier fait partie du groupement « Paris Seine-Saint-Denis », avec les deux autres hôpitaux du département : René-Muret à Sevran, et Avicenne à Bobigny. L’objectif de ces réorganisations est de développer les complémentarités, les filières de soins, etc. Elles se traduisent à l’AP-HP par la fusion des services, la suppression de lits et de postes. « À l’hôpital, un plus un font toujours moins de deux », explique Christophe Prudhomme, médecin urgentiste à Avicenne et syndicaliste CGT.

Dans le groupe hospitalier, c’est l’hôpital Jean-Verdier qui fait les frais de la restructuration. Le premier concerné a été le service de chirurgie viscérale de Jean-Verdier, qui a déménagé pour se fondre dans le service de chirurgie digestive d’Avicenne, au printemps 2015. Le professeur Barrat y a perdu au passage son poste de chef de service, mais est devenu chef de pôle. Autrement dit, il s’est retrouvé sous l’autorité d’un chef de service, dont il était aussi le supérieur hiérarchique. « Ubuesque », juge le chirurgien Gérard Champault.

« Les fusions hospitalières ébranlent toujours. J’estime qu’il n’y a eu aucun accompagnement », dit la psychologue Céline Schwob, qui a vécu cette restructuration. « Cela s’est très mal passé », selon le chef de clinique Sergio Carandina. Un an et demi plus tard, ce dernier a quitté le service « en catastrophe ». « Je voulais continuer à travailler avec le professeur Barrat, mais je n’en pouvais plus. Les conflits étaient quotidiens, les humiliations continues, pour tout le monde. J’ai expliqué au professeur Barrat que j’allais péter un câble. Il a admis que je n’avais pas d’avenir dans cet hôpital. Je lui ai dit qu’il risquait un infarctus. Mais je ne m’attendais pas à son suicide. C’était un mec très fort. »

L’autre cheffe de clinique du service, Manuela Bossi, assure qu’ils étaient nombreux dans le service à « aller dans son bureau pour pleurer, comme dans un confessionnal. Il m’a aidée à partir. Aujourd’hui, on réalise qu’il a aidé beaucoup de monde à partir ». « J’appelle cette période “le radeau de la méduse”. Tout le monde partait, dans un élan de survie », complète Céline Schwob.

« Voir son équipe décimée l’a mis dans un état psychologique très difficile », complète son ami Jean-Louis Germain. Fin 2017, Christophe Barrat a été victime d’un malaise cardiaque. Jean-Louis Germain a reçu un SMS de son ami. Il lui écrit : « Je n’ai qu’un facteur de risque : Avicenne !!!! » ; puis « mon équipe se réduit à un tandem ». Jean-Louis Germain estime qu’il ne « peut pas se taire, y compris pour la famille de Christophe, qui a beaucoup à perdre si son suicide n’est pas reconnu en accident du travail ». Le chirurgien laisse derrière lui une femme, qui est infirmière, et deux jeunes enfants.

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