A Quimper, la « fâcherie avec la gauche » menace le conseiller du président

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Pour les socialistes, Quimper fait figure de test. Le maire sortant, Bernard Poignant, conseiller à l’Élysée, s’y présente pour un quatrième mandat. Mais l’abstention rend le résultat très incertain dans une ville tranquille où plane l’ombre de Vincent Bolloré.

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De notre envoyée spéciale à Quimper (Finistère).

C’est une indifférence courtoise. Pas de violence, parfois du dégoût, plus souvent de la distance. À Quimper, préfecture du Finistère, sept listes se disputent la mairie, dont le sortant, conseiller du président de la République, Bernard Poignant. Rien qu’à gauche, elles sont quatre. Toutes partagent la même inquiétude : celle, difficile à mesurer, de l’abstention.

« Les électeurs aujourd’hui ont une fâcherie avec la gauche. Ils ont des interrogations, des déceptions. Mais dans l’ensemble, ils n’ont pas envie des autres. Ils n’ont pas envie de retrouver Sarkozy, Copé, Estrosi, Balkany… Et ils ne croient pas aux extrêmes. Il y a donc un risque d’éloignement des urnes », dit d’emblée Bernard Poignant, depuis le centre social les Abeilles, au cœur d’un quartier “Castors” de Quimper, du nom de cette coopérative d’autoconstructeurs née après guerre pour les ménages modestes. « On n’a pas d’adversaire, mais on a un ennemi : l’abstention. Il n’y a pas de rejet. Il y a de l’agacement. Mais c’est surtout un sentiment d’impuissance », confirme Jean-Jacques Urvoas, député PS de la ville.

Bernard Poignant en réunion publique à Kerfeunteun © L.B. Bernard Poignant en réunion publique à Kerfeunteun © L.B.

Il y a des signes qui ne trompent pas. Surtout pas Bernard Poignant, qui se présente, à 68 ans, pour la 17e fois devant les électeurs tous mandats confondus – il a notamment été maire de 1989 à 2001, et réélu en 2008. Lundi, le nombre de procurations enregistrées était de 280 seulement. À titre de comparaison, les Quimpérois en avaient fait 2 800 pour le premier tour de la présidentielle, selon le maire sortant. Cette année, la campagne est plutôt morne. Le mouvement des Bonnets rouges, qui a agité l’automne, est retombé et, si Quimper en a été le réceptacle le temps d’une manifestation, ses partisans n’y sont pas implantés. Le porte-à-porte est poli, mais sans passion. Les réunions publiques ne drainent pas les foules. La seule petite guerre, bien dérisoire, est celle des affiches que, presque tous les matins, tous les militants recollent les unes par-dessus les autres.

Lundi et mardi soir, Bernard Poignant n’a rassemblé qu’une quarantaine de personnes, dont une large majorité de colistiers et de militants socialistes, pour deux réunions publiques. Son discours s’en ressent : du local, rien que du local, pas de polémique et, en guise de programme, un « tour de ville » des projets d’aménagement en cours. Les questions sont à l’avenant : quid de l’éclairage de l’échangeur du Loc’h, de la médiathèque de Kerfeunteun, d’un espace vert à l’abandon, et du projet d’accession à la propriété « derrière la boulangerie ».

Cela va très bien aux socialistes, soutenus par le PCF et qui ont choisi de ne faire apparaître aucun logo sur leur matériel de campagne. Personne à Quimper n’a eu l’idée de faire venir un ministre – présenter le conseiller du président suffit. Et quand il le faut, jouer le local contre le national ne nuit pas. « Dans les porte-à-porte, les gens ne sont pas forcément d’accord avec tout, par exemple la réforme des retraites. Mais ils ajoutent : “le local, par contre, c’est autre chose.” », témoigne Karim Ghachem, 37 ans, responsable fédéral du PS dans le Finistère et candidat. « On ramène à l’enjeu local », dit aussi son camarade Jean-Marc Tanguy, candidat en 5e position. Mardi soir, à une habitante qu’il tutoie et qui réclamait une médiathèque, Poignant en a souri : « Je ne vais pas promettre. Les finances des six prochaines années ne seront pas reluisantes. C’est la faute de l’État, avec un grand É ! Et c’est M. le député Urvoas (présent dans la salle, ndlr), qui vote ça ! »

L’ancien professeur d’histoire, défenseur acharné de son ami François Hollande, partage la ligne « sociale-démocrate » du pouvoir. Il ne voit pas d’alternative. Il est convaincu que les électeurs, même dépités, le savent. « Tout le monde sait qu’il faut réformer. Il y a les colères parfois, les déceptions, les doutes, mais aussi une certaine lucidité. » « Je suis allé faire du porte-à-porte pour me rassurer. Il n’y a pas de rejet de Bernard (Poignant), comme on aurait pu le craindre », dit aussi le député Urvoas. Les militants socialistes rencontrés répètent que la campagne se passe bien, que l’accueil est bon, l’équipe enthousiaste. On les croit volontiers, même si cela ne prédit rien du résultat.  

Un militant socialiste en collage, mardi 18 mars © L.B. Un militant socialiste en collage, mardi 18 mars © L.B.

On les croit d’autant plus que l’UMP est divisée – elle a présenté Ludovic Jolivet, un « copéiste », soutenu par l’UDI mais loin de la tradition démocrate-chrétienne chère à la Bretagne, qui a fait polémique en déclarant la chasse aux « marginaux » et en appelant à « libérer la ville ». Le Modem présente aussi une candidate. Tout comme le FN qui, signe des temps, a réussi à déposer une liste, même si c’est en forçant la main, selon Le Télégramme, à plusieurs candidats. Leur candidat Alain Delgrange est peu visible en ville, le résumé de son programme est plus que sibyllin et il dit être candidat parce que « le FN nous l'a demandé ». « Le problème, c’est qu’ils n’ont pas besoin de faire campagne », soupire le socialiste Karim Ghachem, dans une ville où Marine Le Pen avait réussi à recueillir 9,2 % des voix à la présidentielle.

Prudent, toujours, Bernard Poignant dit « dormir d’un œil ». Mais il jure aussi que cette campagne, et son faux rythme, n’ont rien à voir avec l’atmosphère de 1993, année de débâcle du PS aux législatives. « Cette campagne-là était un calvaire. Cette fois, on ne sent pas d’hostilité ou de rejet », affirme Poignant. Mais lui qui tient tant à son langage finit par lâcher dans un sourire : « Putain, que c’est dur ! »

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J’ai passé deux jours à Quimper, lundi 17 et mardi 18 mars. J’ai rencontré des représentants des quatre listes de gauche pour essayer de comprendre quel climat règne dans l’électorat de gauche (dans toutes ses sensibilités). J’ai aussi suivi plusieurs actions de campagne, dont deux réunions publiques du maire sortant Bernard Poignant.

Contacté, le candidat UMP Ludovic Jolivet n’a pas retourné notre appel dans les délais. Il m'a rappelée vendredi à 18H30, après la publication.