Sarkozy-Kadhafi: l’enquête de la justice accable le réseau Djouhri

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Le clan Sarkozy a des raisons de s’inquiéter. Les derniers développements de l’enquête judiciaire dans l’affaire des financements libyens montrent combien les policiers et les juges ont avancé dans leurs investigations sur l’homme d’affaires Alexandre Djouhri, visé par un mandat d’arrêt. Son bras droit, l’ex-banquier Wahib Nacer, a été mis en examen.

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Il ne manque presque plus que lui. Menacé d’une extradition par la Grande-Bretagne, contre laquelle il ferraille de toutes ses forces devant les tribunaux de Londres, l’homme d’affaires Alexandre Djouhri est désormais l’un des rares acteurs centraux du dossier des financements libyens à ne pas être passé dans le cabinet des juges d’instruction en charge de cette affaire d’État à tiroirs.

Car il est peu de dire que l’affaire libyenne recèle, à la manière des poupées gigognes, plusieurs volets comme autant d’histoires imbriquées qui forment au bout du compte la trame d’un grand soupçon, celui des compromissions systémiques d’un clan politique français (les sarkozystes) avec une dictature étrangère (la Libye de Mouammar Kadhafi).

Alexandre Djouhri, à Londres, où il se bat contre une possible extradition. Alexandre Djouhri, à Londres, où il se bat contre une possible extradition.

Sur ce grand échiquier où se mêlent des suspicions de financements politiques et d’enrichissements personnels, l’enquête judiciaire a, depuis son déclenchement en 2013, la lourde tâche de remonter plusieurs filières tortueuses. Celles-ci sont pour l’essentiel incarnées par deux hommes de l’ombre, appelés pudiquement « intermédiaires », qui ont la particularité de se haïr bien que travaillant au service du même clan politique : Ziad Takieddine et Alexandre Djouhri.

Les derniers développements de l’enquête, dont Mediapart a pu prendre connaissance, montrent combien les policiers et les juges ont avancé dans leurs recherches visant Alexandre Djouhri – pour ce qui est de Ziad Takieddine, voir ici –, réclamé par la justice française pour une longue liste de délits présumés : « corruption active », « faux et usage de faux », « complicité de détournement de fonds publics », « recel et blanchiment de détournement de fonds publics » et « blanchiment de fraude fiscale ».

Parmi les éléments récemment rentrés dans la procédure du pôle financier du tribunal de Paris figure l’audition menée par le juge Serge Tournaire, le 19 février dernier, à Djibouti, d’un pivot du réseau Djouhri, l’ex-banquier Wahib Nacer. L’homme de l’ombre de l’homme de l’ombre, en quelque sorte.

Visé dans un premier temps par un mandat d’arrêt, Wahib Nacer a été mis en examen pour « complicité de corruption active et passive », « blanchiment de corruption en bande organisée », « blanchiment de fraude fiscale en bande organisée », « complicité de détournements de fonds publics » et « recel ».

Au fil des 36 pages de son interrogatoire, les questions du juge et les réponses de Wahib Nacer, le plus souvent embarrassées quand elles ne sont pas incohérentes, dessinent le tableau de la future mise en cause pénale d’Alexandre Djouhri si les autorités anglaises venaient à confirmer sa remise à la France, déjà validée une première fois par la justice – Djouhri a fait appel de la décision.

Né en 1944 à Djibouti, Wahib Nacer a fait l’essentiel de sa carrière au sein de la banque Indosuez, qui sera avalée au milieu des années 1990 par le Crédit agricole, pour le compte duquel il a travaillé ensuite à Genève. Longtemps domicilié en Suisse, tout en étant propriétaire d’un vaste patrimoine en France, Wahib Nacer vit désormais dans son pays natal, où le juge Tournaire est donc allé l’interroger et le mettre en examen.

Wahib Nacer dit connaître Alexandre Djouhri depuis le début des années 2000. Leur relation d’affaires pouvait ressembler au départ, au pire, à un trou noir et, au mieux, à un palais des glaces financiers, jusqu’à ce que l’enquête des policiers de l’Office anticorruption (OCLCIFF) et des juges d’instruction fasse émerger plusieurs « opérations suspectes » désormais au cœur du dossier libyen.

Les voici.

500 000 euros pour Claude Guéant, bras droit de Nicolas Sarkozy

Ce fut, en 2013, l’étincelle de l’incendie judiciaire. Quand les policiers ont découvert lors d’une perquisition au domicile de Claude Guéant un bordereau bancaire retraçant l’arrivée de 500 000 euros en mars 2008 sur son compte à la BNP, l’éternel bras droit de Nicolas Sarkozy a raconté aux enquêteurs une histoire qui, six ans plus tard, est à dormir debout pour les juges. Ou, pour reprendre leur expression consignée dans plusieurs actes d’instruction, relève d’une « justification mensongère ».

Claude Guéant, le 28 septembre 2015, au tribunal de Paris. © Reuters Claude Guéant, le 28 septembre 2015, au tribunal de Paris. © Reuters
La somme prodigieuse, qui a permis à Claude Guéant, alors secrétaire général de la présidence de la République, de s’acheter un joli appartement à 715 000 euros derrière l’Arc de triomphe, à Paris, proviendrait officiellement de la vente de deux petites toiles de peinture hollandaise à un avocat de Malaisie.

Souci : les deux peintures, des marines du peintre flamand Andries van Eertvelt (1590-1652) acquises pour 500 000 euros, n’en valaient en réalité pas plus de 30 000. Double souci : la facture produite par l’acheteur n’a rien d’un document authentique au regard du nombre d’erreurs qu’il contient (fautes d’orthographe grossières sur le nom des peintures et du peintre, le symbole monétaire accolé au prix de vente n’était pas en euros, aucun élément concret d’identification sur le vendeur, etc.).

L’argent venait donc d’ailleurs et, pour l’enquête judiciaire, cet ailleurs s’appelle aujourd’hui Alexandre Djouhri. Avec le recul, le circuit emprunté par l’argent de Claude Guéant ressemble à un labyrinthe à l’échelle planétaire, qui semble avoir été conçu pour perdre la trace de ceux qui s’y aventureraient.

En vain.

Le service de renseignements économiques Tracfin a d’abord établi que quelques jours avant de verser 500 000 euros à Claude Guéant, l’avocat de Malaisie (le soi-disant acheteur des toiles) avait perçu exactement la même somme en provenance du compte d’un membre d’une famille de milliardaires saoudiens, les Bugshan. Or, Khaled Bugshan, interrogé et « ne variant jamais dans ses déclarations », selon les juges, a affirmé ne pas connaître Guéant et n’avoir réalisé aucun investissement en Malaisie en 2008.

En revanche, il a assuré que ce virement a été opéré à la demande de Wahib Nacer, un proche de la famille, qui a la main sur plusieurs comptes des Bugshan tout en étant en lien d’affaires avec le directeur de cabinet de Kadhafi, Bachir Saleh. Un intime de Djouhri, aussi.

Finalement interrogé en février 2019 sur les déclarations de Bugshan au sujet des 500 000 euros de Guéant, Wahib Nacer a livré une réponse qui ne manque pas de souplesse : « Je ne lui ai pas demandé, mais je n’irai pas jusqu’à dire qu’il ment. »

Faut-il comprendre que quelqu’un d’autre que lui a formulé cette demande ? Le fait est que le RIB du compte à la BNP de Claude Guéant, sur lequel sont arrivés les 500 000 euros suspects, a été retrouvé en perquisition au domicile suisse… d’Alexandre Djouhri. Devant les juges, Claude Guéant n’a pas su expliquer ni comment ni pourquoi son RIB s’était retrouvé chez Alexandre Djouhri, qui est « clairement à la manœuvre », d’après les magistrats.

Les Bugshan, qui ont déposé une plainte en Suisse en 2016, affirment avoir été abusés. Cela paraît aussi être l’avis des juges d’instruction, qui notaient en 2017 dans une demande d’entraide pénale avec Djibouti : « Il semblerait que Wahib Nacer ait abusé de ses relations de confiance avec Khaled Bugshan pour utiliser son compte saoudien dans le cadre d’une opération de blanchiment visant à faire parvenir discrètement, avec la complicité de l’avocat malaisien [ …], à Claude Guéant des fonds d’origine indéterminée, mais qui ne sauraient correspondre à la vente de deux tableaux et qui sont plus vraisemblablement la contrepartie de services rendus par Claude Guéant à un moment où il occupait une place centrale dans l’appareil étatique français. »

Durant son audition devant le juge Tournaire, au cours de laquelle il a beaucoup répété des phrases comme « je ne sais pas », « je n’en sais rien » et « je n’ai pas d’observation », Wahib Nacer a en revanche assuré ne pas être « gestionnaire des comptes [des Bugshan – ndlr] au sens strict. Je n’avais pas accès aux ordinateurs ni aux mots de passe ».

Contacté par Mediapart, Claude Guéant a indiqué pour sa part avoir déjà répondu aux juges et ne souhaite pas « en dire davantage pour l’instant ». « Je souligne seulement que les constructions intellectuelles qui ont pu être échafaudées ne correspondent pas à la vérité », a-t-il ajouté, maintenant sa version initiale sur l’origine de ses 500 000 euros. Lors de sa dernière audition par les juges, qui l’ont mis en examen notamment pour « corruption », Claude Guéant a surtout opposé son droit au silence à cinquante et une reprises.

La vente surfacturée d’une villa de Djouhri à un fonds libyen

Le 23 janvier 2008, deux mois avant l’arrivée miraculeuse de 500 000 euros sur son compte bancaire personnel, Claude Guéant recevait dans son bureau de la présidence de la République Bachir Saleh, le directeur de cabinet de Kadhafi, qui est venu accompagné d’Alexandre Djouhri ; ce dernier a rendu visite cinquante-neuf fois à Guéant à l’Élysée entre 2007 et 2011, et quatorze sur la même période à Nicolas Sarkozy.

Or, Alexandre Djouhri et Bachir Saleh vont se retrouver cette même année 2008 au cœur d’un incroyable montage financier qui va permettre, selon les juges, au premier de vendre à un prix exorbitant un bien immobilier à un fonds souverain libyen dirigé par le second (lequel conservera une partie des sommes).

Le bien en question, cédé pour 10 millions d’euros alors qu’il n’en valait tout au plus « que » 1,8, est une villa située à Mougins (Alpes-Maritimes), propriété depuis 1998 de Djouhri.

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