Ce que Podemos dit de l’état de la gauche française

Par et

Soyons lucides, la gauche française est à court terme incapable de faire bon usage des leçons du vote espagnol comme, avant elles, du vote grec.

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D’accord, Podemos n’est pas parvenu à « prendre le ciel d’assaut », comme l’ambitionnait son slogan de campagne. Mais le mouvement est sur un petit nuage. Moins de deux ans après son entrée dans l’arène électorale (européennes de mai 2014, 8 % des voix), une grosse année après son congrès fondateur, Podemos a déjà réussi un exploit : dynamiter le vieux système politique espagnol construit au lendemain de la mort du dictateur Franco. Le bipartisme PP (droite)/PSOE (gauche) est à l’agonie. Ces deux formations ont réuni dimanche à peine plus de la moitié de voix (50,7 %) quand, depuis plus de trois décennies, elles totalisaient 70 à 80 % des suffrages.

Les esprits chagrins en France – et ils sont nombreux à gauche – noteront seulement que l’Espagne est devenue ingouvernable et que Podemos aura loupé son pari : devancer le parti socialiste (PSOE). Peu importe qu’il le talonne (20,6 % des suffrages et 22 % pour le PSOE), peu importe qu’une nouvelle ère politique débute en Espagne, tout aussi passionnante que celles qui se sont ouvertes en Grèce, avec Syriza, ou en Italie avec le Mouvement 5 étoiles, sans parler du Portugal qui expérimente depuis un mois une étonnante coalition des gauches.

Nos conservateurs de droite et de gauche crieront au populisme inepte, promettront un feu de paille, dénonceront démagogie et confusion. Ils avaient fait de même avec Syriza puis avec l’arrivée à la tête du parti travailliste anglais de Jeremy Corbyn. Et ils retourneront aussitôt dans leurs petites cuisines pour y entretenir leur seule obsession : l’élection présidentielle de 2017.

Pablo Iglesias, leader de Podemos. © Reuters Pablo Iglesias, leader de Podemos. © Reuters

C’est une réaction de survie compréhensible, tant le miroir que tendent Podemos et d’autres mouvements progressistes européens est accablant pour les gauches françaises. Voilà que l’Espagne montre à son tour que des alternatives peuvent se forger, que la politique peut être réenchantée, que le seul choix n’est pas entre l’extrême droite raciste et des gouvernements néolibéraux, comme tentent de nous en convaincre aujourd’hui François Hollande et Manuel Valls.

Podemos n’est qu’une histoire espagnole, sans comparaison possible avec la situation française, nous disent encore ceux qui veulent briser le miroir. Oui, pour partie, mais évidemment non. Car ce qui s’est construit en Espagne depuis 2011, depuis le mouvement des indignés et ses prolongements politiques, l’a été sur des bases étonnamment communes aux deux pays :

– D’abord une crise financière et économique sans précédent depuis 1929. Articulée à la bulle immobilière espagnole, sa violence fut certes sans commune mesure en Espagne, où le taux de chômage (20 %) reste aujourd’hui près du double du taux français (10,5 %). Mais nous avons en commun les précarités érigées en règle nouvelle du salariat, les déstructurations en profondeur de l’État et de ses systèmes de protection, l’installation durable dans un chômage de masse sur fond d’évasion fiscale des grandes entreprises et de toute-puissance du système financier.

– Ensuite un rejet massif d’une classe politique minée par les scandales de corruption, par un sentiment d’impunité généralisée. Ajoutons à cela les cumuls de mandat, des carrières politiques qui se comptent en décennies, une incapacité à renouveler les dirigeants comme à représenter des catégories entières de populations, et nous avons ce que Podemos appelle « la caste ». Pour le coup, notre oligarchie typiquement française à laquelle s’ajoutent des dirigeants politiques insubmersibles peut sembler pire encore que cette « caste » espagnole.

– Enfin, une crise institutionnelle tout aussi grave dans les deux pays. Le régime issu de la Transition post-franquiste est à bout de souffle. Il organisait un bipartisme de fer articulé à un centralisme niant les identités régionales : le voilà incapable de répondre aux nouvelles demandes sociales et politiques. Notre Ve République est dans un état pire encore. Le mode de scrutin majoritaire aux législatives, combiné à l’hypertrophie présidentielle, étouffe tout renouvellement et ne parvient même plus à enrayer la progression d’une extrême droite désormais installée au centre du paysage.

Alors que s’est-il passé pour que partant de considérants semblables – crise économique, crise de la représentation politique, crise institutionnelle – une alternative crédible s’installe en Espagne quand les gauches françaises – c’est-à-dire les formations à la gauche du parti socialiste – se réduisent à quelques chapelles en ruines ? Et que peut nous apprendre aujourd’hui Podemos, comme l’avait fait hier Syriza, de ces échecs à répétition ?

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