Croquis: Bayrou et le fantôme du vote utile

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François Bayrou tient un point de presse ce mercredi après-midi. Au-delà de sa candidature, ou de son ralliement à un autre candidat, c’est la question du vote utile qui se pose au maire de Pau. Elle taraude aussi la gauche.

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Si nous étions en Sixième République, la question qui se pose à tous les candidats ne s’imposerait à aucun. L’élection d’un homme providentiel, censé représenter la France à lui tout seul, appartenant au passé, François Bayrou pourrait y inscrire son MoDem sans se demander si la présence de son parti avantage Fillon ou handicape Macron ; Benoît Hamon pourrait en faire autant sans accuser Jean-Luc Mélenchon de torpiller l’union et Jean-Luc Mélenchon pourrait proposer son programme sans être interrogé en permanence sur les risques d’élimination de la gauche au premier tour.

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Chacun pour soi et la France pour arbitrer. Des forces différentes avanceraient leurs nuances ou leurs oppositions, et le peuple choisirait. Débarrassés du scrutin majoritaire et de son verrouillage, les chefs de parti n’auraient plus à se demander, comme Bayrou depuis trois mois, s’il faut s’allier pour exister ou partir seul au risque de sombrer. Les coalitions éventuelles ne seraient plus bâties avant les élections mais après, une fois connu le résultat, comme en Allemagne. Le jour J, les électeurs décideraient et chacune des formations saurait combien elle pèse. Le pouvoir serait alors réparti entre des forces vérifiées, et plus des forces supposées.

Mais nous sommes en Cinquième République et le débat s’attarde moins sur les programmes que sur les hommes ou les femmes qui sont en lice. L’obsession, pour ainsi dire obligée, ne porte pas sur les idées mais sur la projection du nom des finalistes. Qui sera qualifié et qui sera éliminé ? C’est comme une course par élimination. Un dérivé du tiercé : le duo.

Jusqu’en 2012, la focalisation portait sur les deux finalistes, les autres étant considérés comme des réserves de voix en vue du second tour. En mai 2017, la tendance est encore plus restrictive et elle atteint un degré stupéfiant. Marine Le Pen est donnée en tête au premier tour, et comme cette hypothèse est conforme à toutes les élections depuis trois ans, la course devient surréaliste. Avec une certaine légèreté, voire une irresponsabilité certaine, l’hypothèse de son élection n’est pas prise au sérieux. On se fait peur entre amis, on ne parle que d’elle partout, on se sert de la menace qu’elle représente pour des avantages tactiques, mais on continue de penser qu’on jouera entre soi, c’est-à-dire entre ceux qui participent au pouvoir depuis près de soixante ans.

Le résultat est confondant. Le réel, tel qu’il nous est brossé par les entreprises de sondages, devient carrément absurde. Il ne s’agirait plus, dans les projections et les stratégies, de s’inscrire dans un duel mais dans un solo. Le futur président de la République serait celui qui arriverait second derrière Mme Le Pen au premier tour. Attachez vos ceintures : l’élection à deux tours se jouerait sur un seul, celui du premier dimanche.

À ce jeu, le principe du vote utile, quoi qu’en disent les candidats, devient encore plus contraignant. Il ne consiste pas, comme d’habitude, à décider ou à refuser de se reporter au second tour sur l’un ou l’autre des finalistes, mais carrément à s’effacer avant le premier, qui serait en fait le seul (le second tour n’étant qu’une formalité).

De fait, si François Bayrou considère qu’il se trahit en rejoignant Emmanuel Macron, et refuse de le faire en s’inscrivant dans l’élection, il sera immanquablement accusé de compromettre une victoire potentielle du centre-droit au nom de son obsession présidentielle. Et s’il le rejoint au nom de l’efficacité, il sera soupçonné d’avoir vendu son âme pour un groupe à l’Assemblée.

À gauche, entre Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon, le débat est encore plus électrique. Il est évident depuis longtemps que les démarches politiques des deux hommes sont parfaitement antagonistes, même si elles peuvent s’inscrire dans un même ensemble électoral. Mélenchon veut dépasser le Parti socialiste en le jugeant moribond (d’où l’image du corbillard) et Hamon le restaurer. Mais compte tenu des forces et de la configuration exceptionnelle du premier tour, la division politique qui préserverait l’identité de chacun aurait des chances d’aboutir à l’effacement de tous et, disons-le, à l’avènement du candidat le plus démonétisé : François Fillon.

Naturellement, les candidats et leurs militants s’indigneront devant cette anticipation arithmétique, et dépolitisée. En détaillant leur programme, ils placeront leur ambition au-delà des préoccupations purement électorales. Mais l’élection approche, ils le savent bien, et les électeurs comme les abstentionnistes se demandent forcément à quelle sauce ils seront mangés et par quel président. Le vote utile qui consiste à choisir « le moins pire » a créé tant de déceptions qu’il agit de moins en moins. Mais sa mise au rencart pourrait avoir, dès le 23 avril au soir, des conséquences très lourdes.

La campagne se poursuit donc dans une incertitude inédite. C'est un train qui fonce dans le noir. Et la situation est si paradoxale, avec cette élection à deux dimanches qui se jouerait sur un seul, que deux débats seront organisés par TF1 et France 2 avant le premier tour. Ce sera la première fois. Les candidats que les sondages ne placent pas en position de favoris y mettront de grands espoirs. Ils se souviennent que dans ce climat « dégagiste », les débats des primaires de la droite et du PS ont bousculé les certitudes et les positions acquises.

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