Le nombre d’évêques ayant couvert des abus sexuels passe à 27

Par Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere et Mathieu Périsse (We Report)

Le compteur de la honte continue de tourner. Selon nos informations, ce sont désormais 27 évêques qui ont couvert des faits d’abus sexuels. Alors que l’archevêque de Besançon, Mgr Bouilleret, est au cœur d’une nouvelle affaire, l’institution reste paralysée face aux dérives de ses évêques.

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Après un an d’enquête, nous pensions avoir défriché le terrain. Mais deux mois après les révélations de Mediapart et de l’ouvrage Église, la mécanique du silence (JC Lattès), les témoignages ont de nouveau afflué. Des dizaines de victimes, partout en France mais aussi dans certains pays d’Afrique, nous ont contactés. Et le compteur du silence, ces « chiffres de la honte » que nous avions publiés en mars dernier, a continué de tourner.

Selon nos informations, ce sont désormais 27 évêques qui ont couvert des faits d’abus sexuels en France, ou à l’étranger lorsqu’il s’agissait de clercs français. Six sont toujours en poste : Mgr Barbarin, archevêque de Lyon ; Mgr Bouilleret, archevêque de Besançon ; Mgr Aillet, évêque de Bayonne ; Mgr Le Saux, évêque du Mans ; Mgr Fellay, supérieur de la fraternité Saint-Pie X et Mgr Atanga, archevêque de Bertoua (Cameroun). Des années 1960 à nos jours, ce sont 34 agresseurs, prêtres, religieux ou laïcs, accusés d’abus sexuels sur mineurs ou majeurs, qui ont été couverts par l’Église sur le territoire français, ou à l’étranger lorsqu’il s’agissait de nationaux. Ces affaires concernent au total 342 victimes présumées, oubliées par l’Église de France.

Cliquez sur les bulles pour en savoir plus. © Mediapart

Depuis nos révélations, deux nouveaux évêques sont apparus dans notre liste. Le premier, Mgr Joseph Atanga, est l’actuel archevêque de Bertoua, au Cameroun. En effet, comme l’ont révélé Mediapart et « Cash Investigation », la communauté des frères de Saint-Jean, basée en Saône-et-Loire, a brusquement fermé en 2014 son prieuré de Bertoua. En cause, de lourds soupçons d’agressions sexuelles d’au moins un religieux français sur de jeunes adolescents. Informé, l’archevêque de Bertoua, Mgr Joseph Atanga, a fait pression sur la justice locale pour couvrir les faits.

Le second a été glissé en avril dernier dans un article du Monde, qui a eu accès au journal crypté d’un prêtre pédophile. Selon le quotidien du soir, Mgr Gérard Daucourt, évêque d’Orléans entre 1998 et 2002 et aujourd’hui évêque émérite de Nanterre, a eu connaissance des abus sexuels de l’abbé de Castelet par le père de l’une des victimes en 2001. Il n’en informera pas la justice.

Mgr Jean-Luc Bouilleret, archevêque de Besançon. © CIRIC Mgr Jean-Luc Bouilleret, archevêque de Besançon. © CIRIC
Une troisième affaire, que nous révélons aujourd’hui, concerne l’ancien évêque d’Amiens, Mgr Bouilleret, déjà présent dans nos données pour ne pas avoir dénoncé le père Gotoghian. Deux autres évêques sont concernés : Mgr Noyer, évêque émérite d’Amiens, et Mgr Gusching, évêque de Verdun et à l’époque vicaire général du diocèse d’Amiens. En effet, selon nos informations, entre l’été et l’automne 2008, une victime contacte l’évêque d’Amiens, Mgr Bouilleret, son prédécesseur, Mgr Noyer, ainsi que le vicaire général, Jean-Paul Gusching. Elle affirme avoir subi les agressions sexuelles d’un prêtre du diocèse, Dominique Guillot, dans les années 1990. Il faudra attendre une plainte de la victime pour que le procureur soit saisi en avril 2009. Le prêtre sera finalement condamné au civil en 2012.

Cette nouvelle affaire intervient alors que l’association lyonnaise La Parole libérée s’apprête, ce mardi 23 mai, à relancer la procédure pour non-dénonciation, classée sans suite en août dernier, contre le cardinal Barbarin. Les victimes du père Preynat, ces pourfendeurs du silence, ne veulent pas en rester là. « Notre recours judiciaire n’était pas une fin en soi », explique à Mediapart François Devaux, le président de La Parole libérée. « Si Barbarin avait pris ses responsabilités, on n’en serait pas là. Mais aujourd’hui, on a une opportunité d’aller approfondir l’argumentation, d’alimenter un débat juridique sur cette notion de non-dénonciation qui ne fonctionne pas. »

L’Église de France va-t-elle sanctionner les évêques en poste accusés de non-dénonciation ? Va-t-elle interdire aux évêques émérites négligents de siéger à l’assemblée générale de la Conférence des évêques de France (CEF) ? Celle-ci n’a pas souhaité répondre à nos questions, estimant par retour de mail que nos interrogations « sonnaient comme des injonctions » que nous n’avions « aucune légitimité à formuler ».

Parmi la vingtaine de témoignages sérieux que nous avons reçus dernièrement, c’est le cas de l’abbé Dominique Guillot, dans le diocèse d’Amiens, qui a particulièrement attiré notre attention. L’affaire remonte à l’été 2008. Guillaume*, victime du père Dominique, alerte Mgr Bouilleret, évêque d’Amiens à l’époque, Mgr Noyer, évêque émérite, et Mgr Jean-Paul Gusching, alors vicaire général et actuel évêque de Verdun, de faits d’agressions sexuelles au début des années 1990. « L’évêque en place ne m’a pas cru et je me suis senti rejeté. J’ai rencontré Mgr Noyer aussi, l’évêque émérite, qui m’a juste répondu “je ne sais pas quoi faire”. C’était d’une violence pour moi ! », déplore la victime, contactée par Mediapart.

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Depuis plus d’un an, le collectif de journalistes indépendants We Report réalise une enquête sur les abus sexuels dans l’Église catholique de France. Ce travail d’investigation a pris la forme d’un ouvrage, Église, la mécanique du silence (JC Lattès), publié le 22 mars dernier.

Avant publication, des questions ont été envoyées à la Conférence des évêques de France, à Mgr Bouilleret et à Mgr Gusching. Aucun n’a répondu à nos questions à ce jour.

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Daphné Gastaldi, Mathieu Martinière et Mathieu Perisse

Église, la mécanique du silence

JC Lattès, 2017, 378 p., 20 euros