Les revenus des ménages baissent, mais le système social limite la casse

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Le revenu des ménages a reculé entre 2008 et 2016, selon l’OFCE. En cause, notamment : le vieillissement de la population et le nombre de familles monoparentales. Cela dit, le système de redistribution sociale a limité la casse, contrairement à d’autres pays européens.

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Alors que le débat sur le pouvoir d’achat et la fiscalité est au cœur du débat public, le chiffre a beaucoup fait parler de lui. Selon l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), qui a publié une étude intégrée dans le portrait social de l’Insee, le revenu disponible brut moyen, qui comptabilise le revenu effectivement disponible pour les dépenses des ménages français, a reculé entre 2008 et 2016 de 440 euros, soit un recul de 1,2 %.

Or l’impact des mesures fiscales sur cette évolution est important, puisqu’elles ont ôté 750 euros en moyenne de revenu disponible brut sur la période, soit une ponction de 2 %. Bref, de quoi alimenter a priori le « ras-le-bol fiscal ».

L’image n’est cependant que partielle. D’abord, il convient de se souvenir que le pays, comme le reste du monde, a vécu durant cette période une crise économique profonde qui a été double : en 2008-2009 d’abord, après l’effondrement de Lehman Brothers, et en 2011-2013 ensuite, dans la continuité de la crise de la zone euro.

Cette crise a pesé sur les revenus des ménages et sur le déficit budgétaire, compte tenu de l’activation des « stabilisateurs automatiques » qui ont permis d’amortir le choc. Au bout du compte, sur la période, en grande partie en raison de ces stabilisateurs, la croissance française a été supérieure – on l’oublie souvent – à celle du reste de la zone euro.

Néanmoins, la France a engagé à partir de 2010 une phase de consolidation budgétaire, trop timide pour certains, mais réelle compte tenu de la difficulté de la conjoncture économique (la rechute de 2011-2013 a évidemment pesé sur les comptes publics). Le choix politique a alors été celui de faire peser l’essentiel de la réduction des déficits sur les ménages et non sur les entreprises, au nom de la défense de la compétitivité externe.

C’est ce qui se traduit par le chiffre cité plus haut : les ménages ont payé lourdement cette politique. Certes, une partie de ces 750 euros a été redistribuée sous forme de hausse des prestations sociales, mais en termes nets, l’impact reste important : 510 euros en moyenne sur la période. Autrement dit : il y a bien eu en France une « austérité » fiscale, qui a été assumée par les ménages.

Impact des mesures sociales et fiscales sur le revenu disponible brut par tranche de 5 % de revenus. © OFCE et INSEE Impact des mesures sociales et fiscales sur le revenu disponible brut par tranche de 5 % de revenus. © OFCE et INSEE

La particularité française, et celle des deux quinquennats qui ont précédé celui d’Emmanuel Macron (qui a entièrement inversé la tendance), c’est que l’impact de ces mesures fiscales a pesé plus lourdement sur les revenus hauts et moyens. L’impact net des mesures fiscales est positif pour les couches les plus pauvres de la société et très négatif pour les couches les plus riches.

Pour les 5 % les plus pauvres, le gain de revenu disponible est de 3,9 % (soit 450 euros), tandis que la perte pour les 5 % les plus riches est de 5,1 % (soit 5 640 euros).

Le choix politique a donc été de compenser les effets négatifs de la crise pour les plus fragiles par des transferts de richesse. On constate en effet que non seulement l’impact négatif du chômage est le plus élevé pour les plus pauvres, mais aussi que l’évolution « non expliquée » par l’étude, relevant principalement des revenus d’activité (salaires notamment), a fortement frappé les plus pauvres.

Ces revenus ont ainsi reculé de 4,4 % (ou 620 euros) pour les 10 % les plus pauvres contre une progression de 3,1 % (ou 2 610 euros) pour les 10 % les plus riches. Bref, à la différence de plusieurs pays voisins, la France a cherché à atténuer l’impact de la crise sur les inégalités. Avec un certains succès, puisque c’est l’un des rares pays à avoir vu son niveau d’inégalités se réduire légèrement durant cette période (à la différence de certains pays comme la Suède, par exemple). Autrement dit, la solidarité nationale a joué à plein sur la période.

Évolution sur vingt ans des revenus des 10 % les plus riches, des 10 % les plus pauvres et des 10 % moyens. © Centre d'Observation de la Société Évolution sur vingt ans des revenus des 10 % les plus riches, des 10 % les plus pauvres et des 10 % moyens. © Centre d'Observation de la Société

Du reste, cette contribution importante des couches les plus aisées doit être relativisée au regard de l’évolution passée. Ce sont évidemment elles qui, sur la période 1999-2007, ont le plus profité de la croissance, notamment en raison de la hausse des revenus du capital et de la déformation de la hausse des salaires à cette époque.

Sur une période plus longue, depuis 1996, les 10 % les plus riches ont connu une croissance de leurs revenus de 25 %, contre 20 % pour les 10 % les plus pauvres, comme l’indique le Centre d'observation de la société. Sur ces vingt années, la hausse du revenu des plus riches est supérieure de 1,3 fois à celle des plus pauvres. Autrement dit, malgré l’importance des chiffres de la « ponction fiscale » sur la période 2008-2016, les plus aisés pouvaient parfaitement se permettre cette contribution à un moindre creusement (sur vingt ans) des inégalités.

L’important facteur démographique

Reste que l’appauvrissement est général sur la période 2008-2016. Les 10 % les plus pauvres, malgré ces transferts, ont vu leur revenu disponible brut reculer de 1 %, soit 140 euros. Certes, c’est moins que la moyenne et que les 10 % les plus riches, pour qui la baisse est de 2,2 %, mais cela reste un recul.

Tout le spectre social français, à l’exception de ceux dont le revenu se situe entre 60 % et 70 % des plus riches (le « 7e décile », qui a vu son revenu progresser de 0,2 %), a connu un recul de son revenu disponible brut. C’est que la principale raison de cette dégradation est à chercher dans un phénomène partagé par l’ensemble des couches sociales : l’évolution démographique.

Les départs à la retraite et le développement des familles monoparentales ont ainsi fragilisé les revenus des ménages. C’est aussi ce qui explique que la baisse des revenus est beaucoup plus faible lorsqu’elle est calculée par unité de consommation ou par tête : – 0,6 % sur la période pour le premier cas, – 0,1 % dans le second. La structure démographique des ménages a donc fortement joué sur le chiffre des revenus moyens par ménage.

Effet de la législation, de la démographie et de l'emploi sur le RDB des ménages. © OFCE et INSEE Effet de la législation, de la démographie et de l'emploi sur le RDB des ménages. © OFCE et INSEE

Selon l’OFCE, en excluant cet impact « démographique », la baisse du revenu disponible brut moyen des ménages ne serait que de – 0,1 %. Autrement dit, les mesures sociales et fiscales ont presque intégralement compensé les effets négatifs liés à l’évolution économique. Mais les effets démographiques ont fini par dégrader les revenus moyens des ménages sur l’ensemble du spectre social, de manière quasiment uniforme.

Cet élément reste donc le talon d’Achille du système français. Malgré le sort jugé parfois « privilégié » des retraités français (qui a justifié la hausse non compensée de la CSG en 2018), on constate que l’entrée dans la retraite provoque évidemment toujours une forte chute de revenus des ménages, qui va croissant avec l’âge. D’autant que l’Insee a identifié une forte chute du niveau de vie des 30 % les plus pauvres parmi les plus de 65 ans entre 2008 et 2015. Bref, la prise en compte de l’âge et des situations de type famille monoparentale est sans doute encore insuffisante dans le système social français.

Que retenir in fine de cette étude, au-delà de la baisse d’une moyenne qui est toujours un indicateur à prendre avec précaution ? Principalement que le système social français a plutôt bien fonctionné pendant la crise, ce qui a permis d’amortir l’effet de cette dernière sur la répartition des revenus, à la différence de ce que l’on a vu dans d’autres pays européens. Mais cet amortissement n’a pas permis de combler des inégalités en forte hausse au cours des dernières décennies. Il n’a pas non plus permis d’effacer certaines évolutions démographiques.

Dans un contexte de baisse généralisée des revenus, l’étude montre certes que les classes moyennes inférieures, celles dont les revenus sont compris entre 20 % et 50 % les plus faibles, sont celles qui ont été le plus touchées, avec des baisses de revenu moyen comprises entre 1,6 % et 2 %. Non pas tant par les mesures fiscales qui leur ont été plutôt favorables (la contribution nette devient négative pour les 50 % les plus riches) que par les changements familiaux que le système social ne peut prendre en compte, mais aussi par les évolutions du marché du travail.

Pour elles, le « ras-le-bol fiscal » peut s'entendre. Pour les plus riches, un tel « ras-le-bol » ne peut s’expliquer que par une volonté de renoncer à un système de solidarité sociale qui, loin d’être parfait, joue pourtant parfaitement son rôle.

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