Le père D., ancien curé à Lyon, est mis en examen pour agression sexuelle sur mineur

Par Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere Et Mathieu Périsse

Disparu dans la nature puis retrouvé par les gendarmes, le père D. a avoué en garde à vue des attouchements sur mineur. Il a été mis en examen ce samedi 23 avril, et une information judiciaire pour agression sexuelle sur mineur a été ouverte à Montauban.

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Lyon (Rhône), Tarn-et-Garonne, de nos envoyés spéciaux.– Nous l’avions rencontré le 12 avril dernier, chez lui, dans le Tarn-et-Garonne, pendant près de trois heures. « J’assume tout ce que j’ai fait. Je n’ai pas le sentiment d’avoir imposé des gestes », nous confiait-il alors. « Vous pouvez embrasser quelqu’un qui ne vous embrassera pas en retour, ce n’est pas nécessairement qu’il était contre. » Quelques jours plus tard, le père D. disparaissait dans la nature. Partis à sa recherche, les gendarmes, de peur d’un acte de désespoir, fouillaient même le lac du village. Car depuis quelques jours déjà, la justice s’intéressait de près à cet ancien curé lyonnais. Début avril, une enquête préliminaire pour emprise psychologique sur mineur était ouverte au parquet de Montauban.

Le prêtre est finalement réapparu dans la nuit du 20 au 21 avril. Fatigué, il a « indiqué qu’il était parti de chez lui à Finhan, petite commune proche de Montauban, suite à l’article du samedi 16 paru sur Mediapart », a expliqué Alix-Marie Cabot-Chaumeton, la procureure de Montauban, lors d’un point presse le 22 avril. « Il a laissé une lettre chez son voisin et il est parti à pied à travers champs et cela durant trois jours. »

Après des heures d’errance, le père D. a été finalement placé en garde à vue, jeudi 21 avril. Devant les gendarmes, il a avoué des faits d’agressions sexuelles sur un mineur de 15 ans « en 2005 et peut-être même en 2009 » selon la procureure, confirmant le témoignage d’une victime recueilli par Mediapart. Selon une source judiciaire, l’ex-curé lyonnais a été déféré dans la matinée devant un juge d’instruction de Montauban, ce samedi 23 avril, et mis en examen pour agression sexuelle sur mineur de 15 ans.

Cette nouvelle affaire de prêtre pédophile, désormais sous information judiciaire, met aujourd’hui à mal la défense de Mgr Barbarin. Car après sa nomination en 2002, le cardinal a été prévenu à plusieurs reprises, à Lyon et à Lourdes, de la dangerosité de ce prêtre. Sans alerter la police ou la justice. Sans imposer de suivi. Dans un communiqué du 15 avril, répondant aux révélations de Mediapart, le diocèse de Lyon indiquait même avoir eu connaissance, au sujet du père D., de « fragilités psychologiques qui l’empêchent d’assumer sa mission de prêtre ».

Or, le curé, né en 1954 et ordonné à Lyon en 1983, apparaît toujours en 2016 dans l’annuaire du diocèse de Lyon, dans la rubrique « prêtres en ministère extra-diocésain ». C’est dans la précipitation, face aux multiples affaires de pédophilie qui secouent le diocèse, qu’une démarche a été entreprise par Mgr Barbarin en 2016 pour renvoyer ce prêtre à l’état laïque.

Pourtant, comme l’a révélé Mediapart, voilà plus de vingt ans que l’Église a été informée de la dangerosité du père D. pour les jeunes. Dès 1994, des alertes de paroissiens et de laïcs remontent jusqu’au bureau du diocèse de Lyon. Le père D., alors prêtre à la Croix-Rousse et aumônier au lycée Saint-Exupéry, est accusé d’emprise psychologique sur les jeunes. Le mot « gourou » revient régulièrement dans les témoignages. « On posait un peu son cœur et ses tripes sur la table. C’était douloureux », raconte aujourd’hui Alice*, jeune lycéenne à l’époque et membre du « cercle » autour du père D. 

Le prêtre est alors exfiltré dans le Tarn-et-Garonne, dans la commune de Castelsarrasin, où il officiera jusqu’en 2002. Jusqu’à ce courrier envoyé au diocèse de Montauban. Cette année-là, une victime de la région affirme avoir été « sous l’emprise captative » du prêtre, se souvient Mgr Housset, alors évêque du diocèse, qui décide « de lui retirer tout ministère, car son comportement n’était pas digne d’un prêtre ». Dans la foulée, le père D. est interdit de tout ministère en 2005 par Mgr Barbarin. La même année, une rencontre est organisée à Lourdes, entre Philippe Barbarin, Bernard Housset et le père D. Un suivi psychiatrique ainsi qu’une aide à l’emploi lui sont proposés sans être imposés. Le curé les refusera. À cette occasion, un renvoi à l’état laïque est également évoqué. Il n’interviendra que onze ans plus tard, en 2016, en pleine « affaire Barbarin ».

Désormais lâché par ses supérieurs, sans réel suivi, le prêtre va faire d’autres victimes. Retiré dans sa maison familiale du Tarn-et-Garonne, le curé continue dans les années 2000 à recevoir des jeunes, originaires de Lyon ou du Sud-Ouest. Certains, comme le fils de Jacques F., vont être détruits psychologiquement. « Mon fils va très mal aujourd’hui. Il est tombé sous son emprise », nous a confié il y a quelques semaines le père de famille à l’origine de l’enquête préliminaire. « Et il a de gros problèmes de santé, des douleurs généralisées. Il peut à peine marcher. Il n’y a aucune explication médicale », poursuivait-il, abattu.

Isolé, fragile psychologiquement, l’ex-curé lyonnais va aller encore plus loin. Et il ne s’agit plus seulement d’emprise morale. Comme l’a révélé Mediapart, au moins un mineur, originaire de la région toulousaine, a été victime d’agressions sexuelles de la part du père D. entre 2005 et 2009. Les faits se sont déroulés pendant plusieurs années, à Toulouse et en camp de vacances. « Son truc, c’était de dire qu’il allait me “pacifier”, raconte Laurent*, 25 ans. C’était horrible, j’étais toujours prostré. Je ne vois pas comment il aurait pu penser que j’appréciais ça », confie-t-il aujourd’hui, la voix un peu tremblante.

Jeudi 21 avril, lors de sa garde à vue, le père D. a finalement admis des faits d’attouchements, à la suite des aveux d’une proche. Samedi 23 avril, il a été mis en examen à Montauban pour agression sexuelle sur mineur. Mais l’enquête ne fait que commencer. Pour l’heure, ni Laurent, qui ne souhaite pas porter plainte, ni ses amis, n’ont été auditionnés par les gendarmes. Pas plus que le cardinal Barbarin, qui pourrait de nouveau être entendu par la justice. Une nouvelle affaire pour le primat des Gaules, qui fait déjà face à six plaintes de victimes à Lyon pour « non-dénonciation » et « mise en danger de la vie d’autrui ».

*Les prénoms ont été modifiés pour respecter l’anonymat des victimes.

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