En Polynésie française, Emmanuel Macron reconnaît une « dette » de la France

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Le président de la République a achevé mercredi son voyage de quatre jours dans la collectivité ultramarine d’Océanie. Face aux attentes de la population, notamment sur le sujet ultrasensible du nucléaire, il a annoncé que les « délais de dépôt des dossiers seront prolongés » pour les ayants droit.

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Le président Emmanuel Macron a déclaré mardi à Papeete (mercredi matin à Paris) que la France avait « une dette » envers la Polynésie française pour les essais nucléaires réalisés de 1966 à 1996 dans le Pacifique.

Devant les responsables polynésiens, il a déclaré au dernier jour de son déplacement sur l’archipel que « la nation [avait] une dette à l’égard de la Polynésie française. Cette dette est le fait d’avoir abrité ces essais en particulier ceux entre 1966 et 1974, dont on ne peut absolument pas dire qu’ils étaient propres ». S’il n’a pas prononcé le mot de « pardon » réclamé par des associations de victimes de ces essais, il a reconnu ces dernières devaient être mieux indemnisées.

Ci-dessous, notre article publié vendredi 23 juin, sur les attentes de la population de Polynésie française.

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C’est une visite dont les Polynésiens finissaient par penser qu’elle n’aurait jamais lieu : reporté à de multiples reprises depuis plus d’un an en raison de la crise sanitaire et de ses nombreux rebondissements, le voyage officiel d’Emmanuel Macron en Polynésie française débute finalement ce samedi 24 juillet.

À force d’être annoncé puis annulé à la dernière minute, ce voyage présidentiel a suscité de fortes attentes, notamment sur la question, ultrasensible sur place, des conséquences contemporaines des essais nucléaires français.

Entre 1966 et 1996, dans l’archipel des Tuamotu, 193 tirs aériens et sous-marins ont secoué les atolls de Mururoa et Fangataufa. Nuages toxiques, irradiations, acculturations et changements sociétaux : les activités du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP) ont produit des changements irréversibles et souvent catastrophiques – en particulier sur le plan sanitaire – désormais bien documentés.

Des rapports parlementaires puis des investigations de la presse et plus récemment encore les enquêtes du site Disclose ont peu à peu permis au peuple polynésien de prendre la mesure du fléau nucléaire qui s’est abattu sur les îles au fil des années.

Bien au fait de cette prise de conscience progressive, mais peu désireux de s’engager dans un processus perçu à Paris comme de la « repentance », le président de la République et les services de l’Élysée ont tenté de déminer le sujet en organisant à Paris au début du mois de juillet une « table ronde sur les conséquences des essais nucléaires ».

Cet événement, organisé conjointement avec Édouard Fritch, président de l’exécutif local de Polynésie française – la collectivité de quelque 350 000 habitants dispose d’un gouvernement, d’une large autonomie, en particulier fiscale, et de nombreuses compétences non régaliennes – a déçu. Pas question, notamment de remettre en cause les critères d’indemnisation des victimes des essais atteintes de maladies « radio-induites », c’est-à-dire de cancers dus à l’exposition aux nuages toxiques, aux rayons ionisants.

Le président de la Polynésie française, Édouard Fritch, et Emmanuel Macron en 2019. © Photo Régis Duvignau / Pool / AFP Le président de la Polynésie française, Édouard Fritch, et Emmanuel Macron en 2019. © Photo Régis Duvignau / Pool / AFP

Pour l’instant, en raison de critères extrêmement restrictifs et d’une charge de la preuve trop lourde à porter par les victimes, le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (Civen) n’a dédommagé qu’une soixantaine de Polynésiens ou ayants droit pour leur cancer, sur une population exposée que des estimations raisonnables situent autour de 150 000 personnes.

« Le président aura l’occasion d’évoquer cette question du nucléaire, il aura une parole pour le peuple polynésien, dans la continuité des échanges qui ont commencé lors de la table ronde » parisienne, a fait savoir l’entourage d’Emmanuel Macron, peu avant son départ pour l’Océanie.

« Mao’hi lives matter »

Pas de quoi convaincre les militants antinucléaires et en particulier les politiques indépendantistes, à l’origine de la mobilisation populaire de longue date sur ce sujet. Avec les églises protestantes et les associations de victimes – tout aussi opposées à la table ronde et à la politique actuelle d’indemnisation de la France – le parti Tavini huiraatira a organisé une grande manifestation à Papeete, le 17 juillet, intitulée « Mao’hi lives matter » (« Les vies du peuple polynésien comptent »).

Rassemblant plus de deux mille personnes sur le front de mer de la capitale polynésienne, ce rassemblement visait surtout à envoyer un message clair à Emmanuel Macron. « Ce n’est pas la peine de venir si tu ne respectes pas le peuple polynésien, si tu n’es pas prêt à faire des excuses et à demander pardon : nous ne voulons pas de toi pour faire ta communication sur le dos des souffrances de notre peuple », s’est par exemple indigné le député de Polynésie Moetai Brotherson.

Contacté par Mediapart, ce dernier va plus loin encore et dénonce « une confirmation de la mascarade de la soi-disant table ronde de haut niveau organisée à Paris alors qu’elle aurait dû avoir lieu à Papeete puisque c’est [là] qu’ont eu lieu les essais et pas à Matignon ». « Le 17 juillet, à Papeete, lors de la manifestation, nous avons recueilli, comme nous l’avait demandé la Cour pénale internationale (CPI) plus de cinq cents plaintes individuelles, poursuit-il. Elles seront transmises avant octobre 2021 et alors le travail de la CPI, qu’Oscar Temaru a saisi en 2018 pourra réellement démarrer ».

La « stratégie indo-pacifique », cet axe géopolitique d’affirmation de la puissance occidentale face à la Chine dans cette partie du monde, le changement climatique et la montée des eaux ou encore la culture avec la candidature des îles Marquises au patrimoine mondial de l’Unesco : le président de la République a envie de parler de tout autre chose que des conséquences des essais lors de son voyage polynésien.

Il se rendra aux Tuamotu mais pas sur un atoll « nucléarisé » et concentrera sa parole à ce moment-là sur des actions « innovantes » et de « beaux projets » en faveur de la « neutralité climatique ». Lors de son passage aux Marquises, le chef de l’État devrait également se rendre sur la tombe de Jacques Brel.

Le Covid ne sera pas oublié, en revanche, du voyage présidentiel. Plusieurs prises de parole à ce sujet sont prévues, dont une bonne part doit mettre en avant le soutien de la France à l’économie de la Polynésie. L’archipel a été fortement éprouvé par la crise sanitaire, en raison de la fermeture des frontières à l’échelle globale et de sa dépendance à la mono-industrie touristique.

L’ouverture ou non des frontières de ce territoire grand comme l’Europe est une compétence assumée par Paris et non par le gouvernement local. Les conditions de circulation entre Papeete et Paris ont fait l’objet de nombreuses négociations parisiennes, tout comme l’envoi de vaccins dans les archipels dont l’entourage du président de la République aime à rappeler qu’il ne s’agit « pas d’une compétence de l’État ».

Le plan de relance post-Covid dont le gouvernement et la présidence de la République se félicitent et font la promotion, consiste essentiellement en une série de prêts de l’Agence française de développement (AFD), pour un montant global d’environ 600 millions d’euros.

Présentée comme un voyage organisé en contact étroit avec l’armée – Emmanuel Macron va rencontrer plusieurs familles de soldats polynésiens tombés au champ d’honneur – cette séquence océanienne s’annonce comme une « carte postale » élyséenne tout à fait classique. C’est surtout la dernière fenêtre du calendrier d’Emmanuel Macron pour honorer sa promesse de venir au fenua (la patrie en langue polynésienne) avant l’élection présidentielle de mai 2022.

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