Hollande est sommé d'entendre la gauche

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Les résultats du premier tour des municipales signent, sans surprise, le divorce d’une partie de l’électorat de gauche avec la politique du gouvernement. Une rupture progressive depuis deux ans, à laquelle l’exécutif veut répondre par plus de « justice sociale », tout en préparant 50 milliards d’euros d’économies.

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Jusqu’au bout, les socialistes ont espéré contenir la défaite prévisible. Sur le terrain, leurs électeurs ne leur jetaient pas d’œufs, ils leur ouvraient la porte. Personne, ou presque, ne les insultait. Dans les salons des ministères, certains se prenaient même à rêver d’une acceptation bien plus grande, que ne le prédisaient les sondages, de la politique de François Hollande. Aux journalistes pessimistes, ceux-là répondaient que la presse parisienne était déconnectée de la réalité du pays et de la force du « socialisme des territoires », ou que Mediapart était « l’ultra-gauche ».

Dimanche, le premier tour des municipales confirme pourtant l’évidence : en deux ans, François Hollande a profondément démobilisé son électorat. La « désertion des urnes » dont parlait la semaine dernière l’ami et conseiller du président, Bernard Poignant, en est la preuve. L’abstention a atteint un niveau record, à plus de 38 %, soit une hausse de cinq points par rapport aux municipales de 2008, et elle touche d’abord les électeurs socialistes. Sans surprise, ce sont les quartiers populaires et les jeunes qui ont massivement boudé le scrutin. Marseille en a fait la démonstration éclatante.  

Dans un bureau de vote parisien, le 23 mars 2014 © Nicolas Serve Dans un bureau de vote parisien, le 23 mars 2014 © Nicolas Serve

Et quand ils sont allés voter, les électeurs ont sévèrement sanctionné les candidats socialistes. En six ans, ils ont souvent perdu un nombre très impressionnant de voix. C’est par exemple le cas à Limoges, bastion de gauche, où la tête de liste perd 26 points par rapport à 2008 ! Le maire sortant Alain Rodet, élu au premier tour en 1995, en 2001 et en 2008, devra cette fois subir un second tour. Dans l’Ouest, Niort, dirigée par la gauche depuis 1957, bascule à droite dès le premier tour ; Quimper pourrait échapper à Bernard Poignant ; Lorient, fief de Jean-Yves Le Drian, voit le Front national se qualifier au second tour… (lire en cliquant ici l'article d'Hubert Huertas détaillant les scores électoraux du PS).

La gauche n’est pas non plus assurée de conserver Toulouse, Strasbourg, Metz, Reims, Auxerre, La Roche-sur-Yon, Angoulême, Angers, Laval, Sens, plusieurs villes de banlieue parisienne comme Bobigny… En Corrèze, le département que dirigea François Hollande, Tulle, dont il fut le maire, fait figure d’exception avec la réélection au premier tour d’un conseiller du président de la République, Bernard Combes. À Brive-la-Gaillarde et à Ussel, la droite est grande favorite du second tour et elle l’a même emporté au premier tour à Argentat, la ville de feu René Teulade.

La poussée du Front national en est la conséquence logique. Partout, ou presque, il progresse, en pourcentage et en voix (lire notre article). Pour la première fois de son histoire, il a même remporté une ville, Hénin-Beaumont, dès le premier tour.

Cette fois, le gouvernement ne peut pas esquiver : c’est lui, et François Hollande, qui sont sanctionnés. Les ministres, bien peu nombreux à courir les plateaux de télévision dimanche soir, ont dû le reconnaître avec, à chaque fois, les mêmes éléments de langage. « L’électorat de gauche a envoyé un message. Il est parfaitement compris », a promis Stéphane Le Foll, un proche du président de la République. « Il y a des inquiétudes, des attentes, peut-être du mécontentement. Il y a un climat national de tension, parfois de défiance », a dit la ministre des affaires sociales Marisol Touraine.

Lundi, après un tête-à-tête entre Jean-Marc Ayrault et François Hollande, les piliers de la majorité invités à déjeuner à Matignon ont plaidé pour un réajustement du discours gouvernemental. Selon plusieurs sources, les participants ont tous plaidé pour arrêter de marteler uniquement que le cap choisi est le bon, et de n’insister que sur la compétitivité et la baisse des dépenses publiques.

À la sortie, Najat Vallaud-Belkacem, porte-parole du gouvernement, a résumé le sentiment général : « On entend notamment le désir des électeurs français d’avoir davantage encore de justice sociale dans le redressement que nous sommes en train d’opérer, ce message est entendu. » Avant d’insister, devant la presse : « Le message, c’est une demande de justice sociale encore plus forte. Nous avons fait en sorte depuis deux ans de remettre de la justice sociale dans tout ce que nous faisons, soyons clairs, mais ce qui nous est envoyé par les électeurs, c’est cette demande accrue de justice sociale dans le redressement et les réformes que nous menons depuis maintenant deux ans. »

Ce discours était porté depuis des mois, jusque-là en vain, par des ministres aussi divers que Vincent Peillon, Benoît Hamon, Arnaud Montebourg, les écologistes ou Stéphane Le Foll. Mais François Hollande avait choisi depuis début janvier de concentrer son discours politique sur le « pacte de responsabilité », avec une terminologie qui parle bien plus aux énarques du VIIe arrondissement qu’aux électeurs des quartiers populaires. Une démarche qui signait l’aboutissement de l’éloignement du président de la République vis-à-vis d’une partie de l’électorat qui l’a porté au pouvoir.  

Ces derniers mois, celui-ci s’est profondément déstructuré, sous l’effet, parfois confus et difficile à démêler, de la crise économique et sociale, des promesses non tenues, d’une politique économique plus libérale qu’annoncé, de la désorganisation manifeste de l’exécutif… Par cercles concentriques, la désaffection a peu à peu atteint le cœur de l’électorat socialiste.

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Toutes les personnes citées ont été interrogées dimanche et lundi. La plupart ont demandé à être anonymes ou bien à n'être pas citées du tout.