Civils tués au Yémen: le «secret défense» contre le journalisme

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Deux journalistes, animateurs du collectif Disclose à l’origine de révélations sur l’emploi massif d’armes françaises dans la guerre au Yémen, qui fait depuis 2015 d’innombrables victimes civiles, sont convoqués par la DGSI pour « compromission du secret de la défense nationale ». Une enquête judiciaire a été ouverte après un dépôt de plainte du ministère des armées.

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C’est une déclaration de guerre contre le journalisme et l’information libre des citoyens. Deux journalistes, animateurs du collectif Disclose à l’origine de révélations sur l’emploi massif d’armes françaises dans la guerre au Yémen, qui fait depuis 2015 d’innombrables victimes civiles, sont convoqués par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) pour « compromission du secret de la défense nationale ».

Une enquête préliminaire a été ouverte par le parquet de Paris à la suite d'une plainte déposée par le ministère des armées, selon une source judiciaire.

Geoffrey Livolsi et Mathias Destal doivent être entendus, en mai prochain, par des enquêteurs du service de renseignement intérieur sous le statut de « suspects libres », selon la convocation dont ils ont été les destinataires. L’officier de police précise dans cette même convocation que le délit reproché aux journalistes est « puni d’une peine d’emprisonnement », en l’occurrence cinq ans de prison (et 75 000 euros d’amendes).

Leur « crime » ? Avoir fait leur métier. Plus précisément : avoir rendu public le 15 avril dans plusieurs médias, dont Mediapart, un rapport classifié de la Direction du renseignement militaire (DRM) faisant l’état des lieux exhaustif des armes françaises employées au Yémen par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis contre des rebelles, dans un conflit particulièrement meurtrier pour les populations civiles.

Extrait du tableau complet des armes françaises, mais aussi américaines, anglaises, britanniques ou allemandes, figurant dans la note «Confidentiel défense». © Disclose Extrait du tableau complet des armes françaises, mais aussi américaines, anglaises, britanniques ou allemandes, figurant dans la note «Confidentiel défense». © Disclose

Avec au moins 10 000 morts déplorées depuis quatre ans et des millions de civils yéménites au bord de la famine, la guerre au Yémen a été qualifiée par les Nations unies de pire crise humanitaire actuelle sur la planète.

La note de la DRM, qui a été transmise à l’exécutif français en octobre dernier, est capitale : elle vient contredire les déclarations récurrentes du gouvernement qui assurait jusque-là que les armes vendues à Riyad et Abou Dhabi n’étaient utilisées que de manière défensive et « pas sur une ligne de front ».

Or, le rapport du renseignement militaire obtenu par Disclose montre qu’une cinquantaine de canons Caesar, fabrication de l’industriel français Nexter, ont été déployés le long de la frontière séparant l’Arabie saoudite et le Yémen pour « appuyer les troupes loyalistes, épaulées par les forces armées saoudiennes, dans leur progression en territoire yéménite », selon la note.

Des navires français participent également au blocus naval qui freine le ravitaillement des civils et au moins l’un deux contribue, toujours selon le même rapport confidentiel, « à l’appui des opérations terrestres menées sur le territoire yéménite ».

Par ailleurs, une carte de la DRM annexée à ce rapport évalue à près de 450 000 le nombre de personnes civiles placées « sous la menace des bombes » et « potentiellement concernées par de possibles frappes d’artilleries ».

Extrait de la note «Confidentiel défense». © Disclose Extrait de la note «Confidentiel défense». © Disclose

En résumé, les révélations de Disclose ont permis de documenter de manière irréfutable un mensonge d’État : le rôle des armes françaises dans la sale guerre menée au Yémen par la coalition des armées de l’Arabie saoudite et des Émirats.

Ainsi que Mediapart l’a indiqué dans la « Boîte noire » accompagnant les articles de Disclose, nous avons décidé de publier le rapport de la DRM pour deux raisons :

1) son contenu est d’intérêt public ;
2) sa publication n’est aucunement susceptible de mettre en danger l’armée française, ses engagements ou ses militaires – il y est seulement question de l’utilisation par des pays tiers d’un matériel d’armement qui leur est vendu par la France.

Contacté, un haut fonctionnaire du ministère de l’intérieur informé de l’enquête contre les journalistes a déclaré : « Pas de commentaire sur la procédure. Juridiquement, personne ne peut contester, je crois, qu’une note secret défense a été consultée et publiée par quelqu’un qui n’est pas habilité. »

Des canons Caesar en Arabie saoudite. © DR Des canons Caesar en Arabie saoudite. © DR

Un journaliste de la cellule investigation de Radio France, Benoît Collombat, associé aux révélations de Disclose, a également été convoqué par la DGSI pour le même délit supposé.

« Cette procédure pénale n’a d’autre objectif que de tenter de connaître nos sources », s’insurge Geoffrey Livolsi, l’un des animateurs du collectif Disclose. « C’est de fait une atteinte à la liberté de la presse qui suppose le secret des sources. Le pouvoir exécutif a donc choisi de répondre à nos révélations par la menace juridique », ajoute-t-il. Selon nos informations, l'enquête a été ouverte le 13 décembre 2018 – soit quatre mois avant que les révélations de Disclose soient rendues publiques – du chef de « compromission par personne dépositaire et compromission par un tiers »

Mediapart apporte évidemment son soutien plein et entier aux journalistes de Disclose, victimes d’un nouvel épisode de « criminalisation » du journalisme en dehors du cadre légal prévu à cet effet, à savoir la loi du 29 juillet 1881. Un contournement du droit de la presse qui n’a qu’un objectif : assécher les sources d’un journalisme qui, parfois, dérange [voir par ailleurs sous l'onglet Prolonger de cet article le communiqué des rédactions partenaires de Disclose].

Les révélations de Disclose ont déjà eu plusieurs conséquences. La ministre des armées, Florence Parly, sera entendue par la commission de la défense de l’Assemblée nationale le 7 mai prochain, à la demande de plusieurs députés. Et une dizaine d’ONG, dont Human Rights Watch, Amnesty International ou la FIDH, ont diffusé un appel commun pour réclamer l’arrêt immédiat de tout transfert d’armement français à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis.

À Mediapart, ce n’est pas la première fois que le « secret défense » est utilisé contre l’information du public. En 2016, notre collaborateur Clément Fayol avait révélé un rapport du Secrétariat général de la défense nationale (SGDN) montrant la complaisance et les compromissions géopolitiques de la France avec le dictateur Idriss Déby, au Tchad.

Le journaliste, ainsi que le directeur de la publication de Mediapart, Edwy Plenel, avaient été entendus comme suspects, en présence d’un avocat, pour « compromission du secret de la défense nationale ». L’affaire s’est close, le 2 octobre 2018, pour Clément Fayol par un rappel à la loi du parquet de Paris.

Dans le document final d’enquête, il lui a été rappelé par le procureur de l’époque, François Molins, aujourd’hui procureur général de la Cour de cassation, qu’il lui était interdit de récidiver dans les six prochaines années, faute de quoi il pourrait être renvoyé devant le tribunal correctionnel pour y être jugé. Ou comment affaiblir le journalisme par le glaive de la loi.

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