Après deux jours de garde à vue, les «interpellés d’Arago» au tribunal

Une centaine de personnes ont été interpellées mardi soir lors d’une tentative d’occupation du lycée Arago, à Paris, dont de nombreux mineurs. Après 48 heures de garde à vue, et d’angoisse pour les parents, nombre d’entre elles se sont retrouvées au tribunal jeudi.

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Dans les couloirs du tout nouveau palais de justice situé porte de Clichy, jeudi 24 mai en début d’après-midi, des groupes de jeunes gens errent. Des policiers fébriles les suivent des yeux, quand ils ne les suivent pas carrément physiquement. À l’accueil, au rez-de-chaussée, on ne sait pas dire où se trouvent les « gardés à vue d’Arago ».

Devant la chambre des comparutions immédiates, au sixième étage, un couple d’une cinquantaine d’années interroge les quelques personnes présentes. Leur fils, Thomas, majeur et lycéen à Montreuil, fait partie de la centaine de personnes arrêtées mardi soir dans ou devant le lycée Arago, place de la Nation à Paris. « Nous avons d’abord reçu un coup de fil pour nous dire que notre fils se trouvait en garde à vue, puis un second, hier soir, pour nous dire qu’il était transféré au dépôt en vue d’une comparution aujourd’hui », explique Francis, le père. Mais à quelques minutes du début des audiences de comparution immédiate, ils ne savent toujours pas où se trouve leur fils – celui-ci sortira quelques heures plus tard, avec un simple rappel à la loi.

Une policière en uniforme s’agace devant la salle d’audience : « C’est inutile de laisser rentrer les jeunes, il n’y a aucune comparution immédiate des jeunes d’Arago cet après-midi. Et encore moins pour des mineurs qui seront de toute façon jugés à huis clos. » Les quelques lycéens qui se laissaient fouiller pour entrer dans la salle renoncent, d’autres ressortent au bout de quelques minutes. Retour à la case départ, c’est-à-dire à l’extérieur du tribunal, où une centaine de jeunes se sont réunis peu après midi, en provenance pour certains de la place de la Nation où un premier rassemblement a eu lieu à 11 heures.

Une centaine de lycéens manifestent devant le tribunal de justice de Paris, jeudi 24 mai. © CG Une centaine de lycéens manifestent devant le tribunal de justice de Paris, jeudi 24 mai. © CG

Le flou total qui entoure cette journée au tribunal arrive comme une suite logique aux dernières 48 heures.

Tout commence à l’issue de la manifestation de la fonction publique du 22 mai. Après la dispersion, aux alentours de 18 heures, une centaine de personnes décident de tenir une AG d’occupation à l’intérieur du lycée Arago. Selon la préfecture de police de Paris, « une réquisition » a alors été « établie par le chef d’établissement ». Les forces de l’ordre sont intervenues et n’ont pas fait dans la dentelle : 102 personnes interpellées et placées en garde à vue (à quoi s’ajoutent 26 personnes placées en garde à vue en marge de la manifestation elle-même). Parmi elles, beaucoup de mineurs. Selon certains récits, le proviseur a laissé partir plusieurs élèves de son établissement qui n’ont pas été arrêtés.

Les personnes interpellées ont ensuite passé, pour une soixantaine d’entre elles, près de 5 heures dans un bus, sans lumière, sans boisson et sans possibilité d’aller aux toilettes, devant le commissariat du XVIIe arrondissement. La centaine de personnes arrêtées a ensuite été répartie dans une dizaine de commissariats.

Alex*, 16 ans, a passé moins de 48 heures en garde à vue. L’adolescent, mobilisé contre Parcoursup et la future réforme du lycée, chemine à proximité du lycée Arago quand il découvre qu’une assemblée générale est en préparation et souhaite voir ce qu’il va s’y raconter. L’ambiance est alors festive. « Très rapidement, nous sommes évacués, au bout d’une heure, je dirais. La porte est défoncée par les forces de l’ordre. Nous sommes coincés dans une salle. Nous devons descendre trois par trois, nos identités sont vérifiées, nous sommes fouillés et transférés dans un bus. Nous sommes environ 70 dont beaucoup de mineurs », raconte le jeune homme qui ignore alors ce qui va advenir de lui et ses camarades d’infortune.

« Nous allons attendre cinq heures dans un bus surchauffé, sans eau, sans nourriture, sans possibilité de se rendre aux toilettes, sans savoir si nous allions être placés en garde à vue. Nous étions tous stressés. » Il sera notifié de sa garde à vue aux alentours de 4 h 30 du matin. Après son arrivée rue de l’Évangile dans le XVIIIe arrondissement, il ne verra l’avocat missionné par ses parents qu’à 15 h 30.

Le jeune homme achève sa mésaventure avec une convocation devant le substitut du procureur pour un rappel à la loi. « J’en sors démoralisé, je ne suis pas quelqu’un qui tente des coups dangereux mais tout a été fait pour nous dissuader de nous mobiliser. C’était stressant d’être maintenus dans ces conditions inacceptables. » Sa mère craint qu’il ne soit choqué et condamne une réponse disproportionnée et « punitive ».

Il est 19 h 30 le mardi 22 mai lorsque Isabelle* commence à s’inquiéter de ne pas voir son jeune fils de 16 ans rentrer à la maison à l’heure habituelle. Alex n’a pas de téléphone portable, il est injoignable. Elle reçoit un appel d’un de ses amis lui expliquant qu’il l’a vu être emmené par la police à la suite de la tentative avortée d’occupation du lycée Arago. « Mon sang n’a fait qu’un tour. Nous avons sauté dans le métro avec mon conjoint direction Nation pour espérer le voir dans le bus. »

Arrivés là-bas, quelqu’un leur conseille de se rendre au commissariat rue de l’Évangile dans le XVIIIe arrondissement, alors que le bus s’éloigne. Une fois devant, avec d’autres parents eux aussi en quête de nouvelles, ils patientent, toujours sans la certitude que leurs enfants soient bel et bien ici. « On a attendu en se disant que si on restait, ils allaient peut-être les relâcher, même tardivement. À 1 h 30 du matin, on nous dit qu’ils vont être placés en garde à vue. On est rentrés chez nous et à 4 h, nous avons reçu un coup de téléphone pour nous notifier la garde à vue d’Alex. »

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Les prénoms suivis d'un astérisque ont été modifiés à la demande des parents et des enfants. 

Cet article a été modifié vendredi 25 mai au soir. De fausses informations nous ont fait écrire que la proviseur du lycée Hélène Boucher aurait menacé les élèves interpellés de sanctions. Ce n'est pas le cas, a-t-elle fait savoir dans un mail aux parents et élèves du lycée.