Extrême droite

Plusieurs coups de filet dans les milieux d’ultradroite

Alors que les arrestations se multiplient ces derniers jours dans les milieux d’ultradroite, la DGSI a, selon nos informations, redéployé des moyens humains pour faire face à cette menace. À ce jour, neuf enquêtes judiciaires sont en cours sous une qualification « terrorisme » et 53 militants mis en examen.

Matthieu Suc et Marine Turchi

24 novembre 2021 à 20h25

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Plusieurs coups de filet ont eu lieu ces derniers jours dans les milieux d’ultradroite, confirmant le regain de cette menace qui inquiète les services de renseignement.

Mardi 23 novembre, les gendarmes de l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité (OCLCH) ont interpellé treize membres du groupe « Recolonisation France », en Île-de-France et dans le sud de la France, a révélé BFMTV. Les perquisitions conduites chez les suspects, douze hommes et une femme, âgés de 21 à 52 ans, ont permis de découvrir des armes chez au moins l’un des membres du groupe.

Selon BFMTV, ce groupe compte quelque 110 membres et se définit comme proche de la mouvance survivaliste (qui prédit un inévitable effondrement énergétique, écologique, politique et social) et « faf » (acronyme du slogan « La France aux Français », pour désigner l’extrême droite). Repéré par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) à l’été 2020, il appelle à la constitution de groupes armés, convaincu de la menace d’une guerre civile en raison des flux migratoires. Dans son communiqué, le parquet de Marseille a indiqué que ses membres « échangent et se rassemblent autour d’une idéologie identitaire, raciste et violente, notamment véhiculée à travers les réseaux sociaux ». Autour du fondateur du groupuscule, qui réside à Marseille, quatre factions ont été montées (en Provence, Occitanie, Île-de-France et Bourgogne). À l'heure actuelle, la qualification terroriste n'est pas retenue dans ce dossier.

Un gendarme de l’Office de lutte contre les crimes contre l'humanité, service qui a interpellé les treize membres du groupe "Recolonisation France", en Île-de-France et dans le sud de la France. © Photo Alain Jocard / AFP

Dans l’ouest de la France, une autre affaire : samedi 20 novembre, deux hommes d’extrême droite ont été arrêtés et placés en garde à vue dans l’Eure, après avoir refusé un contrôle douanier. Au cours de perquisitions, menées dans la commune de Mesnil-en-Ouche, les enquêteurs ont découvert une cache d’armes aménagée dans une habitation, contenant un véritable arsenal : 130 armes (dont des fusils d’assaut AR-15 et AK-47, au moins deux pistolets-mitrailleurs, des armes de poing, deux fusils à pompe à canon et crosse sciés), 200 kilos de munitions, des grenades, cinq cartouches de 20 mm pour mitrailleuses d’avion et des éléments de propagande d’extrême droite (écussons, affiches, documentation néonazie, objets portant des croix gammées), comme l’a rapporté Le Monde. Certaines armes étaient détenues légalement, d’autres non.

Troisième dossier, dans le Sud-Ouest : deux hommes ont été arrêtés le 16 novembre par la DGSI à Montauban (Tarn-et-Garonne) et en Gironde. Ils ont été repérés sur la messagerie cryptée Telegram, où ils échangeaient pour effectuer des « achats d’armes », a indiqué une source policière à l’AFP. Ils ont été mis en examen pour « provocation directe par un moyen de communication en ligne à un acte de terrorisme », « apologie d’un acte de terrorisme » et « infraction à la législation des armes en relation avec une entreprise terroriste ».

Lors des perquisitions menées, plusieurs dizaines d’armes de toutes sortes, ainsi que du matériel entrant dans la composition d’explosifs, ont été découverts. L’un des deux hommes est un employé de la mairie de Montauban. Selon France Info, il a reconnu avoir administré plusieurs chaînes Telegram qui relayaient des propos racistes, antisémites et des appels à l’action violente. Parmi les documents partagés à – au moins – plusieurs dizaines d’abonnés, selon France Info : un « manuel du tireur d’élite », un récapitulatif des « fondamentaux de Mein Kampf », un « manuel du militant accélérationniste, écrit par et pour des hommes d’action », des livres de « survie en plein chaos », « combat en zone urbaine » ou « devenir un citoyen soldat ». La deuxième personne interpellée est soupçonnée de lui avoir vendu des armes, mais conteste avoir eu connaissance de son idéologie d’ultradroite.

Dans les deux premières affaires, des militaires figurent parmi les personnes interpellées. Le groupe « Recolonisation France » compte plusieurs militaires, dont un colonel de gendarmerie en poste dans les Yvelines. Dans l’affaire de l’Eure, le complice du propriétaire de la maison est un caporal au 35régiment d’infanterie de Belfort. D’après France bleu, il s’agit du même militaire que celui identifié par Mediapart au mois de mars dans son enquête révélant une cinquantaine de cas de militaires néonazis : il avait posé sur les réseaux sociaux avec un tee-shirt à la gloire de la « division Charlemagne » (une unité de la Waffen-SS composée de volontaires français) et aurait fait l’objet de « lourdes sanctions disciplinaires » et d’une mise à l’écart de toute responsabilité d’encadrement.

Dès l’automne 2017, la DGSI avait alerté les pouvoirs publics de la proportion grandissante de militaires ou de membres des forces de l’ordre ayant intégré des groupuscules d’ultradroite. En 2018, parmi les « objectifs de la DGSI » suivis pour leurs liens avec « l’extrême droite violente », on recensait une cinquantaine de policiers, gendarmes et militaires, comme Mediapart l’avait relaté.

C’est aussi vrai à l’échelle européenne : en octobre 2019, un rapport confidentiel d’Europol révélait que l’ultradroite européenne tentait « de recruter des membres des services militaires et de sécurité », « dans l’objectif de renforcer leurs capacités physiques et leur aptitude au combat ». Le rapport indiquait aussi qu’elle était en train de s’armer, investissant dans l’achat d’armes et la confection d’explosifs. Les services de renseignement français estiment à 350 le nombre de membres de l’ultradroite qui, dans l’Hexagone, possèdent légalement une ou plusieurs armes à feu, comme nous l’avions révélé.

Face à ce constat, le nombre d’arrestations a plus que triplé sur le sol de l’Union européenne, passant de 12 en 2016 à 44 en 2018.

Ces derniers mois, les magistrats et officiers de renseignement rencontrés insistent tous sur leurs craintes vis-à-vis des terroristes d’ultradroite. Selon nos informations, la DGSI a redéployé des moyens humains pour faire face à la menace.

Sur les réseaux sociaux, les services s’inquiètent de constater que l’ultradroite est bien plus virulente et velléitaire, ces derniers mois, que la djihadosphère traditionnelle. Et ce, alors que le procès des attentats du 13-Novembre a commencé il y a bientôt trois mois. 

À l’heure actuelle, neuf enquêtes en cours concernent le contentieux d’ultradroite : une préliminaire diligentée par le parquet national antiterroriste et huit informations judiciaires pilotées par des juges d’instruction. Un contentieux qui a quasiment doublé en moins d’un an. Quatre enquêtes sur les neuf ayant été ouvertes en 2021.

Cinquante-trois militants sont mis en examen dans le cadre de ce contentieux. Ce qu’il convient de relativiser selon une source judiciaire, qui nous précise que cela représente près de 15 % des mis en examen du pôle antiterroriste. En comparaison, cinquante enquêtes en matière de terrorisme djihadiste ont été ouvertes depuis le début de l’année pour 78 mis en examen.

La menace d’ultradroite est réelle : ces quatre dernières années, six projets d’attentats attribués à cette mouvance ont été déjoués avant le passage à l’acte : en 2017, des projets d’assassinat du candidat à la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon, et du maire de Forcalquier, Christophe Castaner ; en 2018, un projet d’empoisonnement de nourriture halal et un autre voulant viser le président de la République, Emmanuel Macron ; en 2019, ce sont des lieux de culte musulmans et juifs qui devaient être pris pour cibles ; en 2020, la communauté juive était de nouveau visée ; en 2021, un groupuscule néonazi voulait attaquer une loge maçonnique.

Enfin, en 2019, l’octogénaire Claude Sinké, un ex-candidat du Front national aux départementales, avait tenté de mettre le feu à la mosquée de Bayonne, avant de tirer à plusieurs reprises sur deux fidèles, les blessant grièvement. Cette attaque n’avait pas obtenu la qualification terroriste, mais elle y ressemblait à s’y méprendre (lire notre enquête).

Le groupe AFO. © Document Mediapart

Parmi les coups de filet les plus importants en France, le démantèlement en 2018 de l’Action des forces opérationnelles (AFO), qui s’entraînait au maniement d’explosifs artisanaux, projetait des attentats contre des musulmans, et, pour certains de ses membres, nourrissait un projet d’empoisonnement de nourriture halal. Les perquisitions avaient mené à la découverte d’armes airsoft et d’une grande quantité de livres à la gloire du IIIReich et des unités SS, chez un des membres, ainsi que sept armes à feu chez un autre. L’un des suspects s’était constitué dans son domicile un laboratoire de fabrication d’explosifs. 

Dans la foulée, une autre cellule d’ultradroite, devenue le groupe dominant de la mouvance, a été démantelée dans l’Hexagone : les « Barjols ». Une partie de ses membres s’entraînent à la manipulation d’armes et au cryptage des moyens de communication, lors d’ateliers réalisés sur un terrain agricole, dans la Meuse. Certains sont soupçonnés d’avoir pris part au projet d’attaque contre Emmanuel Macron.

En mars dernier, un rapport du parquet général de Paris avait alerté sur le retour de la menace terroriste d’ultradroite. S’appuyant sur sept affaires, il détaillait la professionnalisation des groupes, leur facilité à s’armer et les profils hétéroclites des activistes, pour partie bien insérés (lire notre enquête en quatre volets). Dans tous les dossiers en cours d’instruction, notait le parquet général, « la vision du monde des militants est déterminée par l’obsession de la guerre civile interraciale ».

Matthieu Suc et Marine Turchi


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