À Force ouvrière à Brest, « parler de violences sexuelles, c’est s’exposer »

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À l’Union départementale de Force ouvrière à Brest, les salariées ayant dénoncé des violences sexuelles de la part de leur ancien secrétaire général s’estiment victimes de représailles. Toutes les femmes qui ont parlé, et leurs soutiens, se retrouveront sans emploi cet été.

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Brest (Finistère).– Le jeudi 29 avril 2021, Christelle revient tout juste du commissariat de Brest, la mine défaite. Elle y a passé la matinée pour être confrontée à Marc Hébert, l’homme contre qui elle a porté plainte six mois plus tôt, avec trois autres collègues de l’union départementale (UD) de Force ouvrière (FO) dans le Finistère. Elle accuse cet ancien secrétaire général de l’avoir harcelée et agressée sexuellement depuis 1998, alors qu’elle débutait en tant que secrétaire du service juridique. 

Le lendemain, vendredi 30 avril, Christelle reçoit chez elle un courrier recommandé : une lettre de licenciement pour « faute grave » en provenance de l’UD. Comme bon nombre de ses consœurs, actuellement menacées de licenciement, licenciées ou sur le départ, elle dénonce la gestion de cette crise par son syndicat. « Ça nous aura toutes détruites », confie l’une de ses collègues. 

Contacté à plusieurs reprises sur son téléphone portable, Marc Hébert n’a pas répondu à nos sollicitations. En février dernier, un article du Télégramme indiquait que le secrétaire général « dément[ait] tout » et précisait qu’il « ne [pouvait pas] s’exprimer pour le moment ». « J’ai défendu des femmes harcelées tout au long de mes quarante années d’engagement syndical, et aujourd’hui on me retourne ça ? Vous comprendrez que c’est d’une violence extraordinaire », répondait-il au média local, qui évoquait également des plaintes de l’UD pour vol ou encore escroquerie contre Marc Hébert.

« Et les mains au cul, on en parle quand ? »

À l’union départementale, tout a éclaté au début de l’année 2020. Le nouveau secrétaire général Jacques Arnal, nommé dans un contexte de vives tensions, organise une réunion du personnel le 2 mars. Très vite, la discussion porte sur le comportement de Marc Hébert, selon plusieurs témoins. « Et les mains au cul, on en parle quand ? », lance alors Christelle. Elle affirme avoir recueilli, quelques semaines plus tôt, les confidences d’une toute jeune salariée, embauchée en septembre 2019 à l’accueil et au secrétariat juridique de l’UD. Elle aurait raconté qu’il « la matait » et qu’il « lui faisait des remarques sur ses tenues, sur ses seins »... C’est la goutte de trop pour Christelle. 

Au fil des échanges avec ses collègues, elle revisite plus de vingt ans au syndicat.  « Je pense qu'il a dû toucher toutes les parties de mon corps […], souvent il était derrière moi, il caressait les épaules, les seins. Il pouvait me croiser dans les escaliers et me toucher les seins comme ça », raconte Christelle dans le procès-verbal de la plainte qu’elle déposera plus tard contre Marc Hébert.

Lena et Christelle, à Brest devant le local de FO © Rozenn Le Carboulec / Mediapart Lena et Christelle, à Brest devant le local de FO © Rozenn Le Carboulec / Mediapart

La plainte de sa collègue Lena, adhérente à FO depuis 2010 et embauchée à l’UD en 2017, fait état de comportements similaires. L’un remonte à l’automne 2013, sur le retour d’une réunion à Rennes : « Quand on est rentrés en voiture, il m’a dit : “Tu étais hyper provocante tout à l’heure assise, on voyait bien ton sexe” », décrit-elle à l’officier de police.  

Plus loin, elle rapporte de nombreux attouchements, comme le fait qu’il aurait mis « sa main sur [sa] cuisse et [lui] caressait le sexe ». Dans sa plainte, Lena dit encore qu’elle « retirai[t] sa main mais il la remettait ». Ouvertement lesbienne, Lena représentait pour Marc Hébert une sorte de « Graal » à atteindre, selon Christelle. « Il me disait : “J’ai jamais couché avec une lesbienne. Pourquoi tu ne veux pas coucher avec moi, tu as vécu un trauma ?” » 

« Un climat de peur »

Le 13 mars 2020, l’ensemble des salarié·es de l’UD dépose un « préavis de droit de retrait pour cause de harcèlement moral et sexuel ». En cause : la visite de Marc Hébert dans les bureaux, malgré les consignes du nouveau secrétaire général. Trois jours plus tard, une enquête interne est ouverte, et une résolution de l’UD interdit à l’ancien dirigeant de se présenter dans les locaux.                        

En juillet, un cabinet extérieur, nommé Social Solutions et partenaires, rend ses conclusions. Dans un document consulté par Mediapart, sur les quinze personnes interrogées – salarié·es, anciennes salariées et militantes de l’organisation –, sept déclarent avoir vécu des violences psychologiques, quatre des violences psychologiques à caractère sexuel et trois des violences physiques à caractère sexuel. Dix ont par ailleurs témoigné d’un ressenti d’anxiété et d’insomnies, dans ce rapport décrivant « un climat de peur », « un processus d’emprise » et « l’ascendance et l’aura du chef ».

Au total, le cabinet fait plus d’une vingtaine de recommandations à mettre en œuvre pour améliorer la situation. Parmi elles, l’UD est tenue de « veiller à ce que les plaintes ne fassent pas l’objet de représailles ou de dissimulation »

Le 10 septembre, la commission exécutive vote l’exclusion définitive de Marc Hébert et la prise en charge des frais de justice des victimes qui souhaiteraient déposer plainte contre lui.

Des pressions pour déposer plainte

Mais les relations entre les salariées, qui hésitent à porter plainte, et le secrétaire général, se tendent. Dans des mails, que nous avons pu consulter, Jacques Arnal se fait de plus en plus pressant. « Est-ce que ça vaut le coup de se pourrir la vie comme ça à mon âge quand on est là uniquement pour rendre service et justice à des personnes qui ne se décident pas… », écrit-il mi-septembre. Il adresse le 13 octobre un courriel au bureau de l’UD, où il menace de démissionner « dans le cas où […] des plaintes au pénal ne seraient pas posées en bonne et due forme avant la fin de la semaine ».  

Le vendredi 16 octobre, Christelle, Lena, ainsi que deux autres salariées, portent plainte pour harcèlement sexuel et agressions sexuelles contre Marc Hébert. Mais elles décident de changer d’avocat, le leur étant déjà celui de l’UD. Leurs rapports avec Jacques Arnal deviennent alors de plus en plus conflictuels. En novembre, trois d’entre elles sont en arrêt maladie. 

Entre-temps, Lena demande une rupture conventionnelle qui lui est refusée. Elle trouve du travail ailleurs et cumule deux postes. Finalement, le 1er décembre, elle est convoquée à un entretien préalable à un licenciement. 

Les premières sanctions

Le 11 décembre, six salarié.es de l’UD FO-CGT du Finistère adressent un courrier au secrétaire général et aux membres du bureau, ainsi qu’à l’inspection du travail. Ils y accusent Jacques Arnal d’instaurer « un climat de méfiance atteignant la paranoïa », « un dénigrement quotidien du personnel », ou encore « une utilisation quasi systématique de menaces, hurlements, intimidations, brimades… »

Les accusations se retournent contre les personnes qui parlent.

Lena

Le 9 février, la Direccte refuse le licenciement de Lena, considérant que les faits lui étant reprochés ne peuvent être démontrés et que ces motifs ne peuvent être retenus pour justifier son licenciement pour motif disciplinaire. 

Début janvier, c’est sur Christelle que pèsent des menaces de sanctions. Dans des mails qui lui sont transférés par erreur et que nous avons pu consulter, Jacques Arnal écrit à sa responsable du personnel à propos de Christelle : « Là encore : sanction disciplinaire ? Oui-non ? » Puis dans un autre mail : « Avertissement ? »  

Quelques semaines plus tard, le même dirigeant de l’UD prévoit dans une note interne de quatorze pages que « les dossiers aux prud’hommes vont arriver », « entre ces manœuvres et le sureffectif qu’il faut traiter ». Il assure à la fin que les frais engendrés par d’éventuels procès seront avancés par la confédération. 

Parallèlement, le bureau de l’UD adopte un nouveau règlement intérieur le 22 janvier. Il interdit notamment aux salarié·es de l’Union départementale « de détenir dans le département du Finistère un mandat électif interprofessionnel (UD, UL, etc.), dans le bureau d’un syndicat inter-entreprise ou d’isolés, dans le bureau d’un groupement syndical ou d’une section fédérale ». Or Christelle est alors secrétaire du syndicat OSDD 29, adhérents isolés du Finistère, et Lena est pour sa part secrétaire de l’union locale brestoise.  

 © Alain Pitton / NurPhoto / NurPhoto via AFP © Alain Pitton / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Sept salariées en arrêt maladie  

Le 7 janvier, une autre salariée de l’UD fait un malaise au bureau à la lecture d’un courriel de la responsable du personnel. Le jour même, quatre employées de l’UD exercent de nouveau leur droit de retrait. Elles adressent, quatre jours plus tard, un autre courrier d’alerte au secrétaire général. « Le bureau qui s’est réuni jeudi 14 janvier a considéré que votre droit de retrait n’était pas légitime », répond la responsable du personnel une semaine plus tard.

Le 18 janvier, cinq salariées de l’UD écrivent à l’inspection du travail. Elles décident d’alerter l’opinion publique et les médias et distribuent un premier tract le 4 février : « Aujourd’hui, celles qui ont parlé, et celles qui les soutiennent, sont victimes de représailles de la part de la direction actuelle et de l’organisation, à tel point que sur huit salarié·es, nous sommes sept – sept femmes  – en arrêt maladie depuis plusieurs semaines », écrivent-elles, s’estimant victimes de « harcèlement moral »

Depuis, c’est l’hécatombe à l’union départementale. Six des sept employé·es ayant signé le préavis de droit de retrait pour cause de harcèlement moral et sexuel, daté du 13 mars 2020, ont quitté ou vont quitter leurs fonctions dans les prochaines semaines. Le seul homme signataire, qui a depuis pris ses distances vis-à-vis des revendications de ses consœurs, reste en poste et a été promu à une position hiérarchique. « Les accusations se retournent contre les personnes qui parlent », dénonce Lena. 

Dans un courrier daté du 27 avril et s’étalant sur neuf pages, Christelle, a été officiellement licenciée. Il lui est notamment reproché d’avoir « porté atteinte à l’image et à la réputation [du] syndicat ». Lena a, elle, reçu un nouveau courrier pour un entretien préalable à un licenciement, cette fois pour « inaptitude », qui a pris effet en juin. Une autre salariée a appris qu’elle allait également être licenciée pour le même motif. Les trois autres partent via des ruptures conventionnelles.

Des mesures ont été prises à maintes reprises.

Yves Veyrier, le patron de FO

Vesna Nikolov, juriste de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT) en contact avec les salariées, n’est pas très surprise par la tournure des événements. « On sait que parler de violences sexuelles c’est s’exposer. Ce que l’on constate, c’est qu’il y a là une vague de licenciements et de départs de toutes les salariées qui ont dénoncé un supérieur. C’est quelque chose de très récurrent : systématiquement, les femmes qui dénoncent finissent par perdre leur emploi. Le fait qu’elles étaient plusieurs à le faire ne les a pas protégées de cette règle », observe-t-elle. 

Elle ajoute : « Là, je pense qu’il y a la particularité qu’elles travaillent dans un syndicat et qu’il est particulièrement délicat pour les syndicats de se remettre en question sur ces thématiques. On travaille avec un certain nombre de confédérations syndicales qu’on forme régulièrement, ce qui n’est pas le cas pour FO. »

FO jure avoir fait le « nécessaire »

Sollicité par mail à plusieurs reprises, Jacques Arnal n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien. 

Le secrétaire général de la confédération FO, Yves Veyrier, nie pour sa part tout soutien financier pour les prud’hommes et assure que l’UD a fait « ce qui était nécessaire » pour protéger les salariées : « Des mesures ont été prises à maintes reprises, y compris lorsque cet automne les salariées ont fait état de ces situations de mal-être au travail. »

Concernant le fait que les salariées de l’UD aient estimé, notamment dans un tract, être victimes de harcèlement moral, Yves Veyrier botte en touche en l’absence de plainte pour ce motif, avant d’évoquer une possible « diffamation ». Pour lui, il n’existe aucun lien entre la vague actuelle de départs et la manière dont est gérée l’UD. Il n’y a pas non plus, selon lui, lieu de parler de représailles contre les femmes qui ont parlé : « Il n’y a pas de représailles de quoi que ce soit en la matière. »

En mars 2021, FO mettait en ligne une campagne de lutte contre les violences sexistes et sexuelles au travail. Celle-ci rappelait notamment : « Une femme sur cinq est victime de harcèlement sexuel et 15 % des salariées victimes déclarent, à terme, avoir perdu leur emploi. » Il mentionnait également « les obligations de l’employeur », parmi lesquelles l’interdiction « de sanctionner les victimes de harcèlement sexuel comme les témoins ».

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