Présidentielle: Hollande embourbé, Valls accélère

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Les répercussions du livre « Un président ne devrait pas dire ça… » n'en finissent pas de miner l'éventuelle candidature du président sortant. Son premier ministre s'engouffre chaque jour un peu plus dans la brèche, passant d'une loyauté à François Hollande à une loyauté à sa famille politique.

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Survivre à la déroute hollandaise. Depuis la sortie du livre des journalistes du Monde, « Un président ne devrait pas dire ça… », les chances du président de la République de prétendre à un nouveau mandat, déjà réduites auparavant, apparaissent quasi nulles. Chez les socialistes, tout le monde cherche le plan B. En se posant publiquement en recours « au cas où » dès la fin août à Colomiers, le premier ministre Manuel Valls a un temps d’avance. Que ces derniers jours ont encore accentué, samedi à Tours, où il participait à une université de l'engagement du PS, et lors son intervention ce mardi devant le groupe PS de l’Assemblée. Tous les vallsistes le disent, en off ou en on : « La situation a changé. » Le président de l'Assemblée, Claude Bartolone, ou le premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, sortent eux aussi de leur réserve.

Samedi à Tours, le premier ministre a insisté : « Je ne laisserai jamais tomber ma famille politique » ou encore « aujourd’hui mon rôle est de rassembler ». Le calcul du premier ministre est simple : la défaite à l’élection présidentielle étant actée, il faut tout faire pour éviter la débâcle aux élections législatives qui suivront. Double avantage de la manœuvre : contourner le président et se présenter en garant de l’unité de la famille. C’est aussi comme cela qu’il faut comprendre l’appel lancé par le premier ministre à Montebourg et Hamon lors de ce même discours de Tours : « Je demande à Arnaud [Montebourg], à Benoît [Hamon], à Aurélie [Filipetti], à Emmanuel [Macron], qu'est-ce qui nous sépare ? Qu’est-ce qui nous rapproche ? »

Manuel Valls n’est pas seul sur ce créneau. La ministre de l’écologie, Ségolène Royal, pose elle aussi ses jalons depuis quelques semaines. D’abord en rendant publique son opposition avec le premier ministre, par exemple sur les boues rouges en Méditerranée ou sur Notre-Dame-des-Landes. Puis à travers une vaste mise en scène dimanche dernier, dans le JDD, en un article tout entier consacré à l’hypothèse Royal (« Si c'était gagnable, on ne viendrait pas me chercher », explique la ministre dans l'article). 

Mais pour elle comme pour Valls, il s’agit d’avancer sans aller trop loin. La ministre de l’écologie insiste ainsi lourdement dans le JDD : « Pour l'instant, c'est François Hollande qui est candidat. Je l'ai dit aux entourages qui poussaient : il faut arrêter de lancer une campagne avant l'heure. C'est absurde d'anticiper la primaire. Le moment n'est pas venu, il ne faut pas accélérer. Pour quoi faire ? Il faut résister aux pressions, rester tranquille, garder l'échéance de décembre. » Du côté de Valls, le discours est semblable : « Valls n’a pas l’intention d’être candidat contre le président, explique le député Pascal Popelin. Il a une double loyauté : il sait qui l’a nommé premier ministre et est dans une relation de totale confiance avec le président, et il a en plus une lecture très traditionnelle de la Ve, dans laquelle le premier ministre n’a pas à savonner la planche du président. »

Toute la difficulté consiste à tenir cette ligne de crête : résister aux injonctions des proches qui poussent à franchir le cap, et continuer de cheminer vers ce qui finira par apparaître comme naturel. Le premier ministre peut compter sur une corde sensible au PS : les terribles élections législatives de 1993, quand le PS avait fini avec 52 députés à l’Assemblée. 

La semaine passée, Patrick Menucci, député proche de Ségolène Royal, le disait à sa façon : « Ce qui est en jeu, c’est la place de la social-démocratie dans ce pays, c’est “est-ce qu’il restera des sociaux-démocrates en France après les élections ?” » Même Jean-Christophe Cambadélis, le premier secrétaire du PS, longtemps très favorable à une nouvelle candidature de François Hollande, en convient désormais. « Ce que nous devons faire pour que la social-démocratie survive aux législatives, c'est 18 % à la présidentielle », aurait-il lancé à Patrick Mennucci, selon le JDD

Mardi, à la réunion de groupe des députés socialistes, Valls a poursuivi son œuvre. « J’ai été loyal [au président], je l’ai été, a-t-il déclaré, usant d’un passé composé remarqué, mais je veux d’abord l’être à ma famille politique. » Pascal Popelin décrypte : « Valls a le devoir de servir son pays, de faire en sorte que son camp ait un présent et un avenir. » Ce proche insiste bien : « Le changement de paradigme [la sortie du livre – ndlr] n’est pas le fait de Manuel Valls », mais le premier ministre en prend tout de même acte. « Ce qu’il fait est utile, utile pour tout le monde et le cas échéant pour lui-même », poursuit Popelin.

Valls « a décidé d’accélérer sur le fond », confirme le député Malek Boutih, un autre de ses soutiens. « La politique peut changer l’équation, s’il n’y a pas de politique, en revanche, c’est impossible », poursuit-il. Boutih, qui pousse le premier ministre depuis longtemps, n’est pas tendre avec le président : « Dire que François Hollande est le maître des horloges, ce n’est pas tout à fait exact. Quand Mitterrand le disait, oui, mais là, Hollande est décrédibilisé. »

Signe que les temps ont bien changé, Jean-Christophe Cambadélis, le patron du PS, a semblé lundi matin sur Inter prendre lui aussi acte de l’impossibilité Hollande. « Il y a beaucoup de personnalités, pas énormément, mais il y a quatre ou cinq personnalités qui peuvent se présenter. La principale, vous le savez bien, c'est Manuel Valls », a déclaré Camba. « Il est premier ministre et c'est l'un de nos présidentiables. C'est celui sûrement qui a aujourd'hui le plus de possibilités. Mais il y a d'autres candidats possibles », a-t-il tenu à ajouter, sans citer d’autres noms. Outre ceux de Valls et Royal, celui du président de l’Assemblée, Claude Bartolone, circule plus ou moins sérieusement. Ce dernier a peu apprécié, c’est un euphémisme, les propos du président sur son compte dans le livre de Davet et Lhomme. 

D’abord parce qu’il y est décrit comme un homme qui n’a pas « l’envergure ». Surtout parce qu’il y est accusé d’avoir tenté de faire pression sur la justice. François Hollande révèle ainsi l’appel qu’il a reçu le 6 octobre 2015 du président de l’Assemblée, quand le parquet de Bobigny a ouvert une enquête préliminaire pour une affaire d’emploi fictif au département de Seine-Saint-Denis, autrefois dirigé par Claude Bartolone – enquête depuis classée sans suite. Dans un entretien à La Provence, le 14 octobre, Bartolone déclarait que « la certitude, c’est que si la gauche n’est pas capable de se rassembler, aucun candidat ne sera en position de gagner. François Hollande comme les autres ». Il ajoutait : « Mais depuis, il y a eu ce livre qui pose d’autres questions. » Tout comme Valls, Bartolone a franchi un nouveau cap ce mardi devant le groupe PS, déclarant que son parti avait à présent « un vrai problème d’incarnation » et appelant à « vite régler » cette question. 

Face à cela, l’Élysée ne fait pas montre pour l’instant d’une volonté d’accélérer. « Mon feeling, c’est que Hollande cherche le millimètre pour précipiter sa candidature », dit un proche de Valls. Ce millimètre que Valls s’efforce de combler.

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