Le procès des attentats du 13-Novembre Chronique

Georges Salines : « J’espère que la graine que j’ai semée ne restera pas stérile »

Pendant toute la durée du procès, sept victimes des attentats décrivent leurs sentiments. Aujourd’hui, Georges Salines, père de Lola, une victime du Bataclan, livre son témoignage, d’une humanité rare, à la barre de la cour d’assises spéciale. 

Georges Salines

25 octobre 2021 à 14h14

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Georges Salines est le père de Lola, assassinée au Bataclan le 13 novembre 2015. En janvier 2016, il a créé avec d’autres victimes l’association 13onze15 : Fraternité et Vérité, dont il a été le président jusqu’en septembre 2017, et dont il est aujourd’hui président d’honneur. Retrouvez ici sa présentation ainsi que celles des autres victimes des attentats qui tiennent un carnet de bord pour Mediapart tout au long du procès.

*

« Dès la fin du printemps, il avait fallu se préparer au procès. Jean Reinhart, mon avocat et celui de mon épouse et de mes fils, nous avait invités à plusieurs réunions et il nous avait demandé si nous souhaitions témoigner. Clément, mon fils aîné, et moi-même avions rapidement dit oui, Emmanuelle, mon épouse, également, mais après avoir pris un peu plus de temps de réflexion. Le fait de ne pas être l’unique “porte-parole” de la famille me plaisait et me soulageait. J’ai écrit un premier jet de mon témoignage dès le mois de juillet et je n’y ai plus touché jusqu’à quelques jours après le début du procès… Ensuite, je n’ai cessé de le remanier : vingt et une versions entre le 18 septembre et le 22 octobre.

La répartition des rôles était pourtant claire : à Emmanuelle de raconter “notre” 13 novembre, ce chemin de croix qu’ont parcouru les familles endeuillées depuis l’annonce initiale de l’attaque du Bataclan et d’un téléphone qui ne répond pas jusqu’à la confirmation du décès et ses suites ; à Clément de faire le portrait de Lola, la partie la plus intime et sans doute la plus difficile ; à moi de parler de nos attentes vis-à-vis du procès. Mais ces attentes ont évolué au fil des audiences, en particulier au fil des témoignages d’autres parties civiles qui me fournissaient des arguments ou qui disaient des choses qui appelaient une réponse. 

Le jour J, on vient au tribunal un peu plus tôt, pour faire entrer dans la salle d’audience les “invités” auxquels ont droit ceux qui déposent (des amies de Lola, y compris celle qui l’était avant de devenir ma belle-fille). On regarde la liste des témoins du jour. J’y figure en sixième position et Clément en septième. Emmanuelle a été oubliée, à cause de son hésitation initiale qui apparemment n’a jamais été rectifiée malgré plusieurs relances. Notre avocat nous rassure, elle pourra déposer.

Georges Salines, à Paris, en juin 2021. © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

La liste que nous avons n’est de toute manière manifestement pas celle du président. Les cinq premiers témoins défilent, mais ensuite un, puis deux qui n’étaient pas prévus sont appelés à la barre. L’impatience s’installe. Nous avons hâte d’en finir.

Puis Caroline, qui devait passer en fin de journée, est appelée en avance car elle doit ensuite aller s’occuper de ses enfants. On râle intérieurement, puis on écoute son témoignage et on a honte de cet instinct égoïste : elle a perdu son mari Christophe au Bataclan et doit désormais s’occuper seule de ses deux enfants. Ça va être à nous, mais le président annonce que l’audience est levée, pour la première pause quotidienne. Je vais voir maître Reinhart pour m’assurer que nous sommes bien les prochains. J’annonce à qui me le demande que l’audience reprendra avec notre témoignage.

Mais au retour, encore raté, c’est Alice qui est appelée. Elle est nerveuse, bouleversée, en pleurs, et donc pas très concise, mais comment le lui reprocher ? Son témoignage est précieux car c’est le premier d’une catégorie particulière de victimes : celles qui ont, pendant des années, refusé de se considérer comme telles, au point de mettre à la poubelle tous les courriers les informant des aides possibles, et qui ont réalisé seulement à l’approche du procès qu’elles aussi étaient des victimes et qu’elles avaient toute leur place dans cette histoire. 

La journée d’audience est déjà entamée depuis plus de quatre heures lorsque je suis appelé à la barre. Emmanuelle, Clément et moi nous avançons ensemble. Le président s’étonne. Jean Reinhart lui indique que l’ensemble de nos trois témoignages tiendra en 30 minutes (ce qui est moins que beaucoup de témoignages individuels), mais le président est grognon et notre avocat se fait un peu gronder (il n’aime pas). Ce n’est pas la meilleure entrée en matière pour nous, mais Emmanuelle ne se laisse pas intimider.

Elle annonce le plan : “Monsieur le Président, mesdames de la cour. Nous sommes venus aujourd’hui porter la parole des proches de Lola Salines, tuée au Bataclan. Elle avait 28 ans. Je vous parlerai de la façon dont nous avons vécu l’annonce de l’attentat et les jours qui ont suivi. Son frère Clément évoquera la vie et la personnalité de Lola. Son père Georges parlera de notre attente par rapport au procès.” 

Emmanuelle parle du froid immense qui l’a envahie lorsqu’au milieu de la nuit, Clément nous a téléphoné pour nous dire qu’il y avait eu des attentats terroristes dans Paris, notamment au Bataclan, et que Lola y était. Elle raconte sobrement les heures et les jours qui ont suivi et termine par le récit de son voyage en train pour aller annoncer à sa maman, qui avait 83 ans et était bien malade, le décès de sa petite-fille. Elle conclut par ces mots : “Ma mère est morte trois ans plus tard. Elle avait perdu la mémoire mais ça, elle ne l’a jamais oublié.”

Clément prend ensuite la parole. Il évoque les « six Lola ». Les cinq qu’il a connues, depuis ce bébé qu’on lui avait permis de porter dans ses bras à la maternité jusqu’à la Lola adulte, jeune femme passionnée, entre autres, par le sport, le féminisme, son métier d’éditrice… et puis la sixième Lola, celle qui “dans un univers parallèle, où les commandos du 13-Novembre se seraient tournés vers la poterie plutôt que vers la folie meurtrière, serait sans doute devenue une éditrice accomplie, aurait eu des enfants, des petits-enfants...”

Pendant qu’Emmanuelle et Clément parlent, mon regard est attiré vers le box des accusés, que je n’ai jamais eu l’occasion de voir d’aussi près depuis le fond de la salle où j’ai pris mes habitudes. La barre est tout près de Salah Abdeslam et Mohamed Abrini (les places semblent avoir été attribuées dans l’ordre alphabétique). Ils me regardent, ou bien regardent la personne qui parle, je ne sais pas trop. Des regards indéchiffrables (le masque chirurgical n’aide pas), mais ils semblent attentifs. 

Mon tour est venu.

“Monsieur le président, mesdames et monsieur de la cour,

Je vais vous parler de mes attentes vis-à-vis de ce procès.

Ma principale attente était probablement d’entendre les parties civiles, et plus particulièrement celles qui, contrairement à moi et à quelques autres, ne s’étaient jamais exprimées dans la presse, dans des documentaires ou dans des livres. 

Je sais que cette phase du procès suscite des interrogations. Je sais que certains éprouvent de l’impatience face à notre défilé quotidien. Et pourtant, ceux qui ont renoncé à venir à la barre sont beaucoup plus nombreux que ceux qui y sont venus ou qui y viendront. Et pourtant, le drame du 13-Novembre a frappé bien au-delà du cercle finalement étroit de ceux qui avaient le choix de venir ici : les morts n’ont pas la parole, ni ceux du 13, ni ceux qui nous ont quittés depuis. 

N’ont pas eu non plus la parole ici ceux qui, considérés comme trop loin du drame, ne sont ni des ‘victimes listées’, ni des parties civiles. J’en connais pourtant beaucoup dont la vie a été amoindrie par ce qui est arrivé. Pour ne parler que de ceux qui, comme moi, ont perdu Lola, il y a eu sa grand-mère comme l’a évoqué Emmanuelle, il y a ses nombreux et merveilleux amis ; il y a ses cousins et cousines, ses oncles et ses tantes. Et jusqu’à ma petite-fille, qui ne l’a pas connue puisqu’elle est née en 2016, et qui pourtant vit et devra vivre toute sa vie avec le souvenir de cette tante absente qui l’aurait tant aimée et qui lui aurait tant apporté. 

Les attentats du 13-Novembre ont été un tsunami de chagrin qui a envoyé des gouttelettes de tristesse un peu partout. J’ose croire que tous les êtres humains qui ont du cœur, dans notre pays et bien au-delà, en ont été éclaboussés. Alors, merci à tous de faire preuve d’un peu de patience vis-à-vis de ceux qui viennent occuper ce micro, nous ne sommes qu’un échantillon.

Moi qui viens ici presque tous les jours, ce n’est presque jamais de l’impatience que j’éprouve, mais de la compassion, et aussi, très souvent, de l’admiration. J’admire la capacité que démontrent les témoins à communiquer leurs histoires terribles et leurs profondes souffrances. J’admire le courage des survivants, l’honnêteté de ceux qui viennent partager leurs sentiments de culpabilité, la dignité des endeuillés. J’admire aussi la capacité de la grande majorité des victimes à résister à la haine, à ne pas faire d’amalgame, à se poser les bonnes questions, à affirmer leur attachement à la démocratie et au droit, à chercher avec intelligence les voies de la sécurité et de la paix. Je suis très heureux de constater que la plupart de ceux qui sont venus témoigner ici sont des gens de cœur, mais aussi de raison. Ceci rend confiance en l’humanité, dont on aurait parfois des raisons de désespérer. 

J’en suis heureux, mais je n’en suis pas surpris, car depuis six ans j’ai rencontré bien des gens merveilleux. Cela a commencé dès que je me suis rapproché d’autres victimes du 13-Novembre et que nous avons fondé l’association 13onze15 : fraternité et vérité, le 9 janvier 2016. J’ai ainsi pu connaître dans cette association, puis dans les autres, et aussi en dehors des associations, de nombreuses victimes que vous avez entendues à cette barre ou que vous entendrez dans les prochains jours. Et j’ai eu aussi la chance de travailler avec Jean-François Mondeguer, que vous n’entendrez pas, mais qui nous a laissé un souvenir indélébile qui a déjà été évoqué par plusieurs témoins. 

L'entrée de la salle d'audience du procès des attentats du 13 novembre 2015. © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

Grâce au travail associatif, grâce à ceux qui ont été touchés par ce que je disais ou écrivais et qui m’ont contacté, grâce à ma participation au programme de témoignages en milieu scolaire de l’Association française des victimes du terrorisme, j’ai ensuite rencontré des victimes d’autres attentats. Ces attentats se sont parfois produits il y a longtemps, comme l’attentat du Milk Bar à Alger en 1956, qui a privé pour le reste de sa vie mon amie Danielle Michel-Chich de sa jambe, qui a été amputée, et aussi de sa grand-mère qui l’avait simplement amenée là pour lui offrir une glace et qui n’a pas survécu à la bombe. Danielle avait alors 5 ans.

Certains sont survenus loin de Paris, comme celui du 15 avril 2013, qui a blessé mes amies Michelle L’Heureux et Céleste Corcoran venues assister à l’arrivée du marathon de Boston, ou bien celui du 17 juillet 2009 à Djakarta, où mon ami Max Boon a perdu ses deux jambes. Certains de ces attentats ont été commis par des terroristes nationalistes, d’autres par des terroristes islamistes. D’autres encore ont été perpétrés par des terroristes d’extrême droite, comme celui au cours duquel mon amie Lisbeth Royneland a perdu sa fille, le 22 juillet 2011 sur l’île d’Utoya, près d’Oslo, ou encore l’attaque de la grande mosquée de Québec le 22 janvier 2017, où mon ami Hakim Chambaz a fait preuve d’une bravoure qui lui a valu d’être décoré par le gouvernement canadien.

Peu importe l’époque, le lieu ou le prétexte : le terrorisme n’est jamais légitime, et partout, tout le temps, on trouve parmi les victimes des gens qui font face à l’adversité avec intelligence, courage et humanité.

J’attendais aussi de ce procès qu’il m’éclaire sur ce qui s’était passé. Non pas tellement en m’apprenant des faits nouveaux, je n’espère ni coup de théâtre, ni révélation, mais en rendant nette une photo restée un peu floue. En me permettant de saisir et de mémoriser les détails d’une histoire dont j’avais du mal à retenir autre chose que le synopsis général. Et là-aussi, jusqu’à maintenant, pour l’essentiel, je n’ai pas été déçu.

Les premières semaines du procès, avec les témoignages des policiers et des experts, mais aussi avec les dépositions de survivants des attaques qui sont venues apporter petit à petit les pièces manquantes du puzzle, ont été très éclairantes. Il demeure bien sûr quelques zones d’ombre. J’espère que la suite viendra en dissiper certaines, comme, par exemple, le curieux parcours de la Renault Clio qui a déposé, après le début du match, les terroristes au Stade de France après avoir passé une heure à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle. D’autres interrogations risquent de rester sans réponse, même si j’aimerais bien savoir, par exemple, qui a pris et surtout diffusé la photo de la fosse du Bataclan jonchée de cadavres qui hante depuis six ans les réseaux sociaux.

Concernant les accusés, je me suis efforcé de limiter mes attentes, sans doute pour éviter d’être déçu. J’ai été cependant très attentif aux positions qu’ils ont exprimées, notamment le 15 septembre lorsque vous leur avez donné la parole, et à deux ou trois reprises depuis, lors de déclarations spontanées. Certes, trois des accusés n’ont rien dit, mais onze ont parlé, et pour dire des choses fort différentes, tant pour ce qui est de reconnaître, ou non, tout, ou partie, des faits qui leur sont reprochés que pour exprimer, ou non, des regrets, une condamnation du terrorisme ou l’expression d’une compréhension voire d’une compassion vis-à-vis de la douleur des victimes. 

Le problème bien sûr est que dans le contexte où nous sommes, avec un verdict à venir et des enjeux qui s’expriment en dizaines d’années de prison en plus ou en moins, il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de savoir si une proclamation d’innocence ou l’expression de remords sont sincères ou relèvent d’une stratégie de survie. 

C’est une première raison pour laquelle je souhaiterais m’engager dans des actions de justice restaurative avec ces accusés. Ce type d’actions existe sous diverses formes, et depuis longtemps, dans des pays qui ont été frappés par le terrorisme, comme le Rwanda, le Royaume-Uni ou l’Espagne. La possibilité en a été ouverte dans notre pays par la loi du 15 août 2014 qui a introduit dans le code de procédure pénale un article 10 alinéa 1 qui indique que “À l’occasion de toute procédure pénale et à tous les stades de la procédure, y compris lors de l’exécution de la peine, la victime et l’auteur d’une infraction, sous réserve que les faits aient été reconnus, peuvent se voir proposer une mesure de justice restaurative”. Dans ce cadre, j’aimerais rencontrer ceux qui, s’ils sont condamnés, auraient le courage, le vrai courage, d’accepter une telle rencontre qui interviendrait alors sans enjeu pénal, sans témoins médiatiques, sans publicité, avec le seul objectif que chacun, victime et auteur, puisse dire sa vérité, et ainsi, peut-être, progresser vers une reconstruction. 

Cette reconstruction est bien sûr nécessaire pour les victimes, mais elle l’est tout autant pour les auteurs. Elle l’est d’autant plus que, pour aussi sévères que soient les peines qui seront prononcées, il restera possible, voire probable compte tenu de leur âge, que certains de ceux qui seront condamnés soient un jour remis en liberté. Ce jour-là, il me paraît indispensable de le préparer. Je suis convaincu que la participation des victimes peut aider à obtenir au minimum une renonciation à la violence.

J’ai été très frappé par la réponse que vous a faite Guillaume [un spectateur du Bataclan mis en joue par un terroriste – ndlr] lorsque vous lui avez demandé s’il avait une hypothèse pour expliquer pourquoi Samy Amimour ne l’avait pas abattu. Il vous a répondu : “Nos regards se sont croisés. Il n’a pas dû croiser beaucoup de regards ce soir-là. Après ça, il était peut-être plus difficile de me tuer.” Je ne sais pas si son hypothèse est valide, mais elle ne me paraît pas absurde. Au fond, la justice restaurative, cela consiste à croiser des regards, afin que chacun puisse y lire l’humanité de l’autre. 

J’ai d’ailleurs commencé à collaborer avec certains services pénitentiaires d’insertion et de probation pour intervenir auprès de détenus, ou de personnes en liberté mais sous main de justice, et je sais que d’autres victimes se sont elles aussi engagées dans ce type de démarches. Il est sans doute trop tôt pour être certain de l’efficacité de ces actions. Je demande simplement à ce qu’elles soient expérimentées, et évaluées. 

Et à ceux qui nous traiteraient de naïfs, et qui croient que seule la force est par nature efficace, je retournerais le compliment. Je les invite à méditer, par exemple, sur le rapport coût-efficacité de vingt années d’intervention militaire en Afghanistan. 

Concernant le verdict et les sentences, je ne partage pas les regrets que certains, très peu nombreux d’ailleurs, ont pu exprimer ici vis-à-vis de la mansuétude supposée de notre justice pénale. Je ne suis pas partisan de la peine de mort, pour bien des raisons. Entre autres pour une, que l’on néglige souvent : elle soustrait pour toujours les condamnés au regard de leurs victimes. C’est déjà malheureusement le cas pour les terroristes qui sont morts les 13 et 18 novembre 2015 ou les commanditaires qui ont été tués un peu plus tard en Syrie. À tous ceux-là, on ne peut plus demander des comptes. Je ne suis pas non plus favorable à la réclusion à perpétuité sans aucune possibilité de remise en liberté. Elle constituerait elle aussi une sorte de renoncement. De plus, elle priverait les personnels pénitentiaires d’un levier important dans leur difficile mission. 

Je trouve ridicule l’idée, je l’ai également entendue exprimée ici-même, selon laquelle les terroristes choisiraient de venir dans notre pays car ils n’y risqueraient au fond pas grand-chose. Outre le fait que quelques dizaines d’années de prison ne sont pas exactement une tape sur le poignet, cet argument ne résiste pas à l’examen : les terroristes qui ont tué ma fille étaient engagés dans une mission-suicide, ce qui affaiblit quand même assez considérablement l’hypothèse de la vertu dissuasive d’un durcissement des peines ; ils ne sont d’ailleurs pas “venus” dans notre pays, mais ils y sont tout au plus revenus, puisqu’ils étaient tous les trois Français nés en France. Il me paraît probable que c’est cette particularité qui les a fait désigner pour cette mission plutôt qu’une analyse comparative des avantages et inconvénients du code pénal des différents pays qui pouvaient constituer des cibles potentielles. 

Je ne pense pas non plus qu’on ferait bien de s’inspirer, comme cela a également été suggéré à cette barre, de l’exemple de pays du Moyen-Orient où il existe des punitions plus sévères. J’ai vécu et travaillé en Égypte pendant 5 ans, de 1993 à 1998. Un de mes collègues, qui vivait près d’un commissariat, avait ses nuits perturbées par les cris des prisonniers qui y étaient torturés. Le régime égyptien d’alors, comme d’ailleurs celui d’aujourd’hui, utilisait des méthodes d’une extrême brutalité contre les islamistes. Cela n’a jamais empêché les attentats. Je garde le souvenir très vif de celui qui, le 17 novembre 1997, a coûté la vie à 62 personnes massacrées au pistolet et à la kalachnikov dans le temple d’Hatchepsout à Louxor. 

Et oui, il y a des attentats dans les pays où on torture et exécute les terroristes. Il y en a même beaucoup plus que chez nous et ils font beaucoup plus de victimes. Alors, quand les partisans de la surenchère en matière pénale me traitent, là encore, de naïf, je me marre doucement, comme le chantait Serge Gainsbourg, car je sais que ce sont eux qui se bercent d’illusion lorsqu’ils croient qu’un gourdin plus gros règlerait le problème. 

Je ne voudrais cependant pas qu’on confonde ma position avec une forme de pardon. Je ne pardonne rien, ne serait-ce que parce que je ne pourrai jamais pardonner le mal qui a été fait à d’autres qu’à moi-même. J'attends moi aussi une réponse pénale conforme à notre Droit. Bien sûr les peines encourues ne seront jamais d’une magnitude équivalente au mal qui a été fait.  Aucune peine ne pourra jamais l’être. Mais, pour ma part, je fais tout à fait confiance à cette cour pour prononcer des peines justes. 

Je voudrais pour terminer dire que j’attends aussi de ce procès qu’il puisse avoir un effet positif pour les proches des accusés. Je me sens peut-être un peu plus légitime que d’autres pour parler de ce sujet, parce que j’ai rencontré plusieurs parents de djihadistes. J’ai surtout longuement dialogué avec les parents de Samy Amimour, en particulier avec son père, Azdyne, qui m’accompagne parfois dans les actions de prévention que je mène, avec lequel j’ai écrit un livre, et qui viendra témoigner devant vous dans quelques semaines.

Je sais que ces parents continuent à aimer l’enfant que leur fils avait été avant de se convertir en un meurtrier particulièrement monstrueux. Il est probable que les parents et les proches des accusés n’ont pas non plus cessé d’aimer ceux qui sont là dans le box, et qu’ils éprouvent de la peine pour eux. Je ne leur en fais pas reproche. Il est naturel pour un père ou une mère d’aimer son enfant sans condition. Je suppose même qu’il est honorable de ne pas parvenir à éteindre toute sympathie pour un ami qui a fait des choses horribles mais dont on se souvient de l’avoir aimé et que l’on ne parvient pas à réduire à son crime. 

Mais je sais aussi que les parents de Samy Amimour condamnent sans réserve ce qu’il a fait. Je souhaite que les proches des accusés puissent eux aussi regarder la réalité en face et sachent renoncer à toute illusion, à tout déni, afin d’éviter de se rendre complice, si peu que ce soit, des crimes qui ont été commis. Je les invite donc à condamner les actes atroces dont nous avons été les victimes. Mais je ne leur demande pas de cesser d’aimer leur fils, leur frère ou même leur ami. 

Le philosophe Vladimir Jankélévitch a écrit ceci : “L’amour du méchant n’est pas l’amour de la méchanceté de ce méchant, car ce serait, dans ce cas, plutôt une perversité diabolique qu’un amour ; l’amour du méchant est tout simplement l’amour de l’homme lui-même, mais de l’homme le plus difficile à aimer.” 

Je souhaite aux proches des accusés bien du courage face à cette difficulté, et j’espère que ce procès pourra contribuer à les aider à la surmonter.

J’en ai terminé.”

Nos trois témoignages ont duré au total 32 minutes, j’espère que le président est rassuré.

À la sortie de l’audience, je reçois des manifestions d’affection et d’intérêt, avec plaisir bien sûr. Mais ce qui me touche particulièrement, c’est le nombre d’avocats, de la défense comme des parties civiles, qui viennent me dire qu’ils ont été très sensibles à ce que j’ai dit sur la justice restaurative. Et un peu plus tard, c’est au tour d’un magistrat et très grand juriste, Denis Salas, qui vient en discuter avec moi. Il m’apprend le rôle qu’il a joué dans l’élaboration de la Loi “Taubira” du 15 août 2014 qui a introduit dans le code de procédure pénale l’article 10 alinéa 1 qui ouvre la voie à la justice restaurative. J’espère donc que la graine que j’ai semée ne restera pas stérile… »

Georges Salines


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