Hénin-Beaumont: reportage sur un laboratoire du Front national

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Dans Bienvenue à Hénin-Beaumont, la correspondante de Libération à Lille, Haydée Sabéran, livre un reportage fouillé sur le « laboratoire » du FN et ses ressorts dans cette ancienne cité minière du Pas-de-Calais. Mediapart en publie de larges extraits.

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« Et là, on fait quoi ? On vote pour qui ? Le raciste ou le magouilleur ? La peste ou le choléra ? On croit toujours avoir touché le fond, mais il y a toujours pire. » Cette militante socialiste qui se désespère sur les municipales à venir est l’un des nombreux protagonistes de Bienvenue à Hénin-Beaumont, le livre d'Haydée Sabéran, qui sera publié jeudi aux éditions La Découverte.

Correspondante de Libération dans le Nord-Pas-de-Calais, la journaliste a sillonné la circonscription d’Hénin-Beaumont pour en tirer un reportage fouillé et édifiant « sur un laboratoire du Front national ». Dans cette ville de 27 000 habitants, qui deviendra peut-être le 30 mars le symbole de la conquête du Front national en terre de gauche, beaucoup redoutent un second tour entre Steeve Briois, secrétaire général du FN et élu local, et Gérard Dalongeville, l’ancien maire de la ville condamné à quatre ans de prison dont trois ans ferme pour détournement de fonds publics (il a fait appel). C'est le paradoxe d'Hénin-Beaumont : le seul capable d'inquiéter le FN est celui dont le clientélisme et la gestion sont en partie responsables de sa montée.

Sur 220 pages, l’auteure raconte comment on est « passé d’une gauche hégémonique à un Front national à deux doigts de l’emporter ». Depuis son parachutage en 2007, Marine Le Pen s’efforce de faire de cette ancienne cité minière le « symbole de l’abandon de la classe ouvrière par la gauche », mais aussi le tremplin du Front national. « Si ce verrou-là saute, c’est le signal que le FN peut gagner aussi à gauche », écrit l’auteure. À lire les multiples témoignages recueillis, le FN a déjà gagné la mairie. Sur quels leviers s’appuie-t-il ?

La journaliste raconte un FN en campagne depuis vingt ans, appuyé sur Steeve Briois, « l’enfant du pays » : sa « présence acharnée » sur le terrain – jusque sur la piste de danse des banquets locaux, où il fait danser les « mamies » –, ses tracts réactifs, ses « services rendus » aux Héninois, sa tentative de « parler social » et de récupérer des symboles de la gauche. Elle décrypte aussi l'attrait pour la « figure médiatique de Marine Le Pen », un autre « secret de la conquête frontiste ».

Ce succès de l’extrême droite s’explique également par la « déroute du camp d’en face ». L'effondrement de la gauche, la nostalgie des communistes et d’une classe ouvrière solidaire, l'expérience restée sans lendemain de Jean-Luc Mélenchon, l’absence de contre-pouvoir face au PS, les affaires et enquêtes judiciaires en cours chez les socialistes du bassin minier du Pas-de-Calais, et des « élus (PS) loin des gens ». « Cette distance n’est pas physique puisque leur clientélisme est une forme de proximité », explique-t-elle, mais ces élus « vivent dans une bulle ». Cette bulle, c’est la « vie interne au Parti socialiste », ses congrès, ses élections, ses primaires. L’hégémonie est telle que « certains élus ne voient plus leur monde que comme un territoire électoral ».

La journaliste s’intéresse aussi à un phénomène parfois oublié par les médias qui traitent la progression du FN sur ce territoire : l’éradication de la droite. Le village de Beaumont, enclave résidentielle et agricole dans la ville où Marine Le Pen a obtenu 54,18 % au premier tour des législatives de 2012, est « un des symboles de cette dégringolade de la droite classique », selon Hayée Sabéran. Mais le FN n’a pas seulement grignoté des voix à droite, « il a débauché ». « Parmi les adhérents actifs du FN à Hénin-Beaumont, on a croisé beaucoup plus de classes moyennes issus de la droite classique que parmi les électeurs ».

Le livre dépeint surtout une ville dévastée par les crises successives et les fermetures d’usine, un centre-ville paupérisé, défait de tous ses commerces et dont la vie tourne autour de sa zone commerciale et son Auchan, le « plus grand du monde », précisent souvent des habitants.

La journaliste démonte au passage plusieurs clichés en s’intéressant à « l’autre Hénin-Beaumont ». Elle rappelle que la ville est souvent présentée à tort comme le « fief » de Marine Le Pen, qui n'y est même plus conseillère municipale depuis février 2011. Elle évoque la « caricature » du Hénin-Beaumont « vu de la télévision » et ces « journalistes qui s’échangeaient des adresses de corons défoncés et de rues en travaux »Elle met aussi en évidence le brouillage des lignes et trajectoires politiques dans ce département.

Mediapart reproduit quatre passages de ce livre dans les pages suivantes.

Bienvenue à Hénin-Beaumont, reportage sur un laboratoire du Front national, par Hayée Sabéran. Parution 27 février 2014. La Découverte. 220 pages. 15 euros.

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Retrouvez aussi le projet de documentaire d'Edouard Mills-Affif sur le FN à Hénin-Beaumont depuis 2003, dont Mediapart est partenaire (extrait 1extrait 2extrait 3extrait 4).

Retrouvez le dossier de Mediapart sur Hénin-Beaumont et le Pas-de-Calais sous l'onglet "Prolonger".