Sélection à l’université: la parole aux enseignants

La loi d’accès à l’université n’en finit pas de faire débat et d’être contestée. Les enseignants et étudiants sont divisés quant à ses implications futures. Les opposants à la réforme considèrent que l’introduction d’une sélection va toucher les plus faibles et remettre en cause la mission fondamentale de l’université, à savoir accueillir tout le monde. Trois enseignants livrent leur analyse sur cette question.

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C’est au moins un constat partagé par tous les acteurs de la communauté éducative. La réforme d’accès à l’enseignement supérieur modifie en profondeur le visage de l’université. Quelles que soient leur sensibilité et leur manière d’appréhender les nouvelles dispositions à l’œuvre, les enseignants reconnaissent entrer dans une nouvelle ère. Sans bien savoir encore comment les choses vont pouvoir se dérouler.  

Les crispations demeurent, y compris parmi les soutiens de la réforme. Claudio Galderisi, professeur de langues et littératures françaises du Moyen Âge à l’Université de Poitiers et président de l’association Qualité de la science française (QSF), est de ceux qui partagent, en partie, sur le fond la vision de la ministre de l’enseignement supérieur Frédérique Vidal. Il fallait remédier à l’échec des étudiants en première année de licence, a plaidé cette dernière durant presque un an. D’où la promulgation de cette loi « Orientation et réussite des étudiants », pensée, votée en un éclair lors d’une procédure accélérée au parlement et surtout mise en application avant même sa promulgation effective. Seulement, les modalités pratiques ont été rapidement évacuées puisque jamais l’exécutif n’a pu apporter de réponses précises aux inquiétudes des universitaires censés appliquer la réforme.

De fait, beaucoup s’inquiètent encore des contraintes temporelles. Claudio Galderisi considère avec QSF que sur plusieurs points les formulations de la loi sont « alambiquées ou trop prudentes », ce qui n’aide pas à la sérénité et surtout ne permet pas de déployer le volet le plus consensuel de la loi, à savoir la mise en place de dispositifs d’accompagnement pour les élèves les plus fragiles. « Nous pensons par exemple que l’on aurait pu prévoir un déploiement sur deux ou trois ans de sa mise en œuvre, même s’il était important de la voter maintenant. Prévoir une mise en place progressive aurait permis de mieux évaluer les besoins et les moyens nécessaires à la mise en place des “dispositifs d’accompagnement pédagogique et des parcours de formation personnalisés” prévus par la loi. Personne ne peut contester que la rentrée 2018 sera compliquée », reconnaît l’enseignant.

En effet, la nouvelle loi prévoit qu’une commission d’examen des vœux dans chaque université étudie les dossiers de candidatures des bacheliers ou des étudiants en réorientation. Le comité doit s’appuyer sur les attendus, c’est-à-dire des compétences ou des connaissances requises, pour déterminer si le candidat pourra suivre ce cursus. Dans le cas contraire, il se verra notifier une sorte d’admission conditionnelle, le « oui, si ». Il devrait alors suivre un parcours d’accompagnement. Dans les faits, peu d’universités disposeront des moyens matériels pour organiser de tels cours de remédiation.

Mais en cas de manque de places ou de refus du parcours d’accompagnement, le recteur d’académie devra proposer à l’issue de la procédure une offre de formation proche des vœux du candidat dans la région.

D’autres, à l’instar d’Anna Colin-Lebedev, enseignante en droit et science politique à l’université de Nanterre, ont peu à peu glissé dans la circonspection eu égard à la rapidité d’application de la loi et du flou total dans lequel sont maintenues les équipes pédagogiques censées classer les dossiers des futurs bacheliers. « Il est impossible d’anticiper les effets de la loi », juge l’enseignante. Elle raconte le dilemme devant lequel les enseignants sont placés, contre leur gré. « On nous donne une tâche dont on n’a pas voulu et pour laquelle nous ne sommes pas prêts. Les lycéens à la rentrée vont se retourner contre nous pour demander des comptes. On va agir fortement, prendre des décisions radicales, au pied du mur, sans décision collective ou même sereine », résume-t-elle.

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