«Sauvages», «fainéants»... des salariées d’un Ehpad accusent plusieurs cadres de racisme

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Des salariées d’un Ehpad des Hauts-de-Seine du groupe Arpavie dénoncent des propos racistes qu’auraient tenus leur directrice et le médecin coordinateur. La direction du groupe, qui a licencié l’une de ses responsables de soins ayant dénoncé les faits, est mise en cause.

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Si les soignantes de l’Ehpad de Champfleury à Sèvres (92) parlent aujourd’hui, c’est qu’elles s’estiment « lassées » et « totalement démunies » face au racisme qu’elles disent subir depuis plusieurs mois.

Arpavie, le premier groupe associatif de résidences pour personnes âgées, déjà mis en cause pour son management brutal, traverse en effet une nouvelle crise depuis octobre. La directrice et le médecin coordinateur de cet Ehpad sont accusés de tenir des propos racistes à l’égard du personnel d’origine africaine, sans que la direction du groupe « ne réagisse véritablement »

Dans un Ehpad à Paris. © STEPHANE DE SAKUTIN / AFP Dans un Ehpad à Paris. © STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Sylvie*, cadre de santé, a été la première à alerter les instances représentatives du personnel et la direction du groupe, le 5 octobre dernier. Dans un courrier de huit pages consulté par Mediapart, elle dénonce dans le détail le comportement de la nouvelle directrice de l’Ehpad, Marie-Dominique Populo de Chavigny, en poste depuis mars 2020. 

Elle rapporte d’abord une réunion qui aurait eu lieu dès le début de sa prise de fonction, en mai dernier. Lors de celle-ci, les soignants qu’elle avait sous sa responsabilité dénoncent une décision de la directrice de changer le type de protections (change-culotte) pour les résidents. « À la suite de cette réunion, j’ai fait part des plaintes à Mme Populo de Chavigny et je lui ai expliqué les conditions dans lesquelles s’était passée la réunion, écrit Sylvie dans ce courrier. Mme Populo de Chavigny était très agacée et a dit, je cite : “Je ne supporte plus ces Noires, ce sont des sauvages !” » 

D’après cette cadre de santé, toujours dans ce courrier « ces propos étaient à plusieurs reprises formulés par la directrice, lorsque des situations l’agaçaient concernant les professionnels de couleurs ».

Dans ce même courrier, l’ancienne salariée, aujourd’hui doctorante à la faculté des sciences infirmières à l’université Laval du Québec, l’accuse aussi d’avoir laissé le chauffage coupé au mois de mai, alors que les résidents se seraient plaints du froid. « Les résidents prenaient donc des douches ou se lavaient dans des chambres non chauffées, car Mme Populo de Chavigny ne voulait pas non plus que les soignants utilisent des petits chauffages d’appoint fournis par la famille », ajoute-t-elle.  

« J’ai fait ce courrier pour exprimer un ras-le-bol et faire cesser cela, explique-t-elle à Mediapart. La directrice, qui a pourtant des origines antillaises, employait souvent des termes racistes en plus d’être assez colérique. Les soignants sont livrés à eux-mêmes face à ça. »

Françoise*, une responsable de soins arrivée en septembre, dit aussi en avoir fait les frais « dès sa première semaine ». « La directrice ne supportait pas de nous voir. Elle n’arrive pas à faire abstraction de notre couleur de peau », accuse-t-elle. 

Deux jours plus tard, le 7 octobre 2020, c’est Élisabeth, l’assistante de direction de Mme Populo de Chavigny, qui dénonce à son tour des propos racistes dans un courrier adressé aux instances du personnel. Elle relate notamment un épisode qui serait survenu la première semaine d’arrivée de Mme Populo de Chavigny, le 4 février 2020 : « La directrice est venue dans mon bureau afin de savoir en quoi consistait mon poste. […] Ensuite, en regardant la liste du personnel, elle a fait la remarque suivante : “Eh bien, pratiquement toute l’Afrique noire est représentée.” »

D’après Élisabeth, c’était loin d’être une exception : « Dans les jours qui ont suivi, nous devions trouver une personne pour combler le mi-temps thérapeutique de l’hôtesse d’accueil, elle est venue me voir dans mon bureau pour me dire : “Si j’ai le choix entre une Blanche et une Noire, je prendrai sans hésitation une Blanche” », écrit-elle dans son courrier. 

Jointe par Mediapart, Élisabeth dit être « restée sans voix », ce jour-là : « Je n’ai pas réagi, mais je me suis dit que ce n’était plus possible de travailler avec quelqu’un comme ça. Qu’elle change de métier, mais il ne faut pas travailler dans le médicosocial si elle ne veut côtoyer que des personnes blanches. » 

Face à ces multiples accusations, les élus de la commission santé, sécurité et conditions de travail (CSSCT) du groupe Arpavie alertent l’inspection du travail et demandent, le 17 novembre 2020, l’ouverture d’une enquête interne, ce que la direction acceptera. 

Sollicitée par Mediapart, la directrice en question balaie ces accusations. « Jamais je n’ai tenu de propos de ce genre, jamais de ma vie. Je suis en fin de carrière et c’est la première fois qu’on m’accuse de cela », défend Mme Populo de Chavigny. « Ce n’est pas parce que j’ai une particule à mon nom que je suis raciste », tient-elle à préciser. Elle concède seulement quelques expressions maladroites, mais qu’elle dit n’avoir jamais employées devant les salariées en question : « Il peut m’arriver de dire : “J’ai vraiment bossé comme un nègre”, ce sont simplement des expressions. »

Début décembre, alors que l’enquête interne est toujours en cours, une autre décision de la directrice jette le trouble. Deux mois plus tôt, en effet, la ministre déléguée à la citoyenneté, Marlène Schiappa, annonce avoir donné instruction aux préfets pour accélérer « la naturalisation des personnes en première ligne lors du confinement ». Concrètement, « pour les dossiers de naturalisation, […] la notion de “services rendus importants” pourra être utilisée pour réduire la durée de stage, c’est-à-dire la durée minimale de résidence en France exigée, à deux ans, au lieu de cinq dans le droit commun », explique-t-elle. 

Il revient donc aux employeurs de délivrer ces attestations aux salariés qui souhaitent favoriser leur processus de naturalisation. Une seule exigence : faire partie des 14 métiers éligibles à cette disposition, à l’instar du « personnel de santé ou de soin », des « agents d’entretien », des « éboueurs »… Mais à l’Ehpad de Champfleury, la directrice refuse tout simplement d’en délivrer. 

« Dans l’ensemble des 46 Ehpad d’Arpavie, tous les directeurs ont accepté de délivrer ces attestations lorsque certains salariés les demandaient. La seule directrice à l’avoir refusé est celle de Sèvres, et ce, alors qu’elle était sous le coup d’une enquête pour des propos racistes », dénonce un représentant du personnel. « On a dû faire pression pour qu’elle change d’avis et décide finalement de les délivrer », explique-t-il. 

En décembre toujours, les instances signalent ce refus à la direction du siège. « Arpavie ne s’oppose pas du tout à la fourniture de ce document aux salariés qui le demandent. Un rappel avait été diffusé sur le sujet aux directeurs », répond la DRH du groupe, selon le procès-verbal du CSE, consulté par Mediapart. 

La directrice s’exécute finalement le 14 janvier 2021, mais à sa manière. « Elle a bien délivré les attestations, mais en ajoutant des commentaires négatifs pour leur mettre des bâtons dans les roues. Résultat : ils n’osent pas les donner à la préfecture », explique un représentant du personnel, qui précise que dans tous les autres établissements du groupe « les directions ont été au contraire facilitantes »

Sur les huit attestations délivrées par la directrice aux soignants étrangers, six comportent effectivement des appréciations minimisant « le service important rendu à la France durant la période de l’état d’urgence sanitaire ». « A été présente pendant toute la période. A refusé de travailler dans l’aile Covid-19 », écrit ainsi la directrice à propos de deux aides-soignantes. Pour les quatre autres, elle précise à chaque fois qu’ils n’ont « pas travaillé dans l’aile Covid-19 » de l’établissement. 

Extrait des attestations délivrées par la directrice. © Mediapart Extrait des attestations délivrées par la directrice. © Mediapart

« Elle m’a clairement dit qu’elle était contre le fait de délivrer ces attestations, témoigne Sandrine*, une soignante. Elle a demandé pourquoi on voulait changer de nationalité, précisant qu’une naturalisation devait se mériter. Dans les autres Ehpad, des gens ont des attestations, même lorsqu’ils ne travaillent pas directement avec des malades du Covid, ça ne lui coûtait rien de faire pareil, regrette-t-elle. On a fait remarquer à la direction du siège qu’elle ne voulait pas signer les attestations et qu’au vu de ses réponses ses motivations étaient clairement racistes, mais la direction nous a dit que ça ne les regardait pas et qu’on devait se débrouiller. »

Jean-François Vitoux, le directeur général d’Arpavie, soutient, en effet, la démarche. « La directrice a la capacité d’apprécier les choses et de porter les commentaires qu’elle souhaite porter. Elle est la seule à pouvoir le faire, même s’il est vrai que les directions des autres établissements n’ont pas fait cela », explique le directeur général, qui estime qu’elle n’a fait « qu’un état très circonstancié du travail des salariés ». « Du point de vue du droit, elle a fait ce qu’on lui demandait, martèle-t-il. Et, moralement, je ne vois pas ce que je peux lui reprocher, sauf à dire que l’association Arpavie doit avoir une position morale de principe disant que nous sommes favorables à la naturalisation de toute personne étrangère qui travaille chez nous. »

Auprès de Mediapart, Mme Populo de Chavigny ne souhaite « pas avoir à justifier ces annotations ». « Lorsque vous étiez dans votre journal bien caché, la seule qui était sur le front avec une infirmière référente, c’était moi. D’autres soignantes ont refusé de travailler dans le service Covid, c’est tout », se contente-t-elle d’avancer. 

Éléonore Vigny, juriste en droit des étrangers, y voit, elle, une manœuvre. « En mettant ces commentaires négatifs sur ces attestations, il y a une volonté de torpiller le dossier en préservant les apparences », estime cette juriste de l’association Droits d’urgence.

« D’autant que, sur le site du ministère, il y a une liste très large qui montre que ce n’est pas réservé aux soignants exposés directement à des malades du Covid-19 », précise-t-elle, avant de dénoncer le rôle que prend alors la directrice : « Cela vient redonner une place à l’employeur dans le processus de naturalisation dans lequel il est normalement absent. La personne qui en fait la demande doit prouver son intégration professionnelle, mais l’employeur n’a en principe absolument pas à intervenir. »

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