Manuel Valls: un premier ministre ne devrait pas dire ça...

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Sur France Inter ce mercredi matin, Manuel Valls s’est démarqué des errances éditoriales de François Hollande. Il s’est aussi présenté en recours pour « la gauche et la France », comme si la mauvaise passe du président le libérait de ses impasses politiques.

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 « 4 % » ! Le tout-Paris n’avait mardi que ce chiffre à la bouche. Un sondage catastrophe publié par le journal Le Monde et le Cevipof (Centre de recherche politique de Sciences Po). « 4 % » d'opinions favorables ! Le symbole d’un rejet inédit pour un François Hollande confronté aux conséquences de ses bavardages au long cours, synthétisés dans le livre de Gérard Davet et Fabrice Lhomme : « Un Président ne devrait pas dire ça… ».

Depuis la publication de ces 672 pages, la crise est palpable et publique au Parti socialiste. Le premier rang des hollandais s’interroge à haute voix, et la petite phrase du président de l’Assemblée nationale, devant les députés et en présence du premier ministre, a sonné comme une annonce de rupture : « Le risque, c'est que nous soyons zappés de la présidentielle. On a un problème d'incarnation. Il y a une distance qui s'est créée entre la gauche et les Francais (...) entre le président de la République et les Français », a lancé Claude Bartolone. Autant dire que le quatrième personnage de l’État demandait au premier de boucler ses valises et de ne pas se représenter…

Depuis la publication du fameux livre, la nature ayant horreur du vide et le vide étant pour ainsi dire acté, le PS s’est mis à rechercher fébrilement des remplaçants. Ségolène Royal un jour, Christiane Taubira un autre, et toujours en toile de fond la figure de Manuel Valls, tantôt modeste serviteur de François Hollande, tantôt serviteur de l’État et donneur de leçons, tantôt candidat potentiel et tantôt plus candidat du tout.

Ce mercredi, sur France Inter, Manuel Valls tenait les deux rôles à la fois. Recours s’il le fallait, mais affirmant que ça n’était pas l’heure, ou pas vraiment, ou ça dépend, et que la décision appartenait de toute manière au président, en fonction de sa « décision intime », à condition de « donner un sens à ce que pourraient être sa candidature et un prochain quinquennat ».

Un exercice d’équilibriste entre la soumission au chef et la conquête du commandement, qui ne l’a pas empêché de se dévoiler par antiphrase : « Je pense que l'exercice du pouvoir, c'est l'intimité, c'est le respect de la confidence, c'est le respect, bien sûr, du secret. » En clair, tout le contraire de ce que pratique son patron.

Cette candidature potentielle annoncée sous forme de non-candidature est commentée sans fin sur les plateaux des télés d’information en continu. « Ira-t-il, ira-t-il pas », là serait la grande question, comme si, quelle que soit la décision immédiate de l’intéressé, nous n’avions pas déjà l'indication très claire de sa ligne de conduite. Comme si, derrière les interrogations classiques et les prudences sémantiques, Manuel Valls n’avait pas déjà enregistré la perspective d’une chute vertigineuse à la présidentielle et ouvert son parachute ventral.

Selon quelle procédure ? En préparant son point d'atterrissage. En dé-po-li-ti-sant la situation catastrophique dans laquelle se sont placés le gouvernement et la majorité socialiste en général. Manuel Valls sous-entend que le principal problème du pouvoir exécutif se résumerait à la personne du président. Il concernerait la fameuse « incarnation » entre lui et les Français, et pas vraiment la politique engagée depuis presque cinq ans, puis accélérée avec sa nomination à Matignon. La crise naîtrait du pavé de Davet et Lhomme et de l’incapacité du président à juguler son incontinence verbale.

Il faut dire que Manuel Valls est secondé par la rumeur publique. Les 4 % du sondage sont mis en avant partout, ils sont devenus la statistique qui résumerait à elle toute seule le naufrage personnel du président de la République. Or son surgissement soudain est un effet d’optique. Pour spectaculaire qu’elle soit, cette fantastique désaffection n’a pas de rapport direct avec le livre. Cette statistique désastreuse est issue de la dernière édition d'une vague entamée en novembre 2015. Ce mois-là, dans le premier module d'une enquête réalisée sur 17 047 personnes, François Hollande plafonnait déjà en eau très basse, à 12 %. Six semaines plus tard, donc en janvier 2016, il n’était plus qu’à 8 % de satisfaits. Et en mars il plongeait à 5 %. Depuis lors pas de frémissement. Les fameux 4 % de ce mois-ci ne sont donc pas le signal d’un phénomène inouï, mais la confirmation d’un rejet continu et installé. Et ce rejet n’est pas, ou pas seulement celui d’un homme puisqu'il atteint tout le gouvernement et en premier lieu le premier ministre. Si François Hollande est systématiquement éliminé du premier tour dans tous les sondages, et désormais distancé chez les électeurs de gauche par Jean-Luc Mélenchon, Manuels Valls ne fait pas mieux, voire carrément moins bien. Le rejet n’est ni conjoncturel ni ciblé sur l’Élysée, il est global et politique.

Face à cette réalité, Manuel Valls soutient qu’il veut « porter un message de fierté sur l'action qui est la nôtre depuis 2012 » et défendre ce bilan : « Dans bien des domaines, j'en suis fier. » Ce « bon bilan » serait celui de la gauche face à la droite, et le premier ministre assure « n’avoir qu’une seule boussole : la gauche et la France ». En somme, son résultat personnel souffrirait avant tout d’un brouillage de communication provoqué par les légèretés du président et par les divisions entretenues au sein des élus socialistes. En cet automne 2016, Manuel Valls ne serait pas responsable de la tempête mais au contraire solide à la barre et unitaire pour deux, voilà sa ligne de défense.  

La question est de savoir si ce discours a une chance d’être entendu. Le premier ministre était magnanime, le 22 octobre à Tours, à la tribune d’une « Université de l’engagement » du PS quand il a lancé son appel à l’unité : « Je demande à Arnaud [Montebourg], Emmanuel [Macron], Benoît [Hamon], Aurélie [Filippetti] : qu'est-ce qui nous sépare ? »… Si peu de choses qu’il s’est lui-même séparé de son aile gauche, méthodiquement, en la virant de ses gouvernements, sans parler de Christiane (Taubira), et que son aile droite l’a laissé en plan pour mener à son terme le concept du « Ni droite ni gauche » qu’il a lui-même initié. « Qu’est-ce qui nous sépare ? » semblait-il dire aussi aux frondeurs du groupe socialiste à l'Assemblée nationale. Si peu de choses hormis les 49-3 pour imposer une loi sur le travail dont la majorité ne voulait pas. Si peu de choses qu’il a milité jusqu’au bout pour le maintien, dans un climat catastrophique, du projet trouble et inutile sur la déchéance de nationalité. Si peu de choses que le 15 février, à Corbeil-Essonnes dans sa circonscription, devant deux cents militants, il déclarait : « Il y a des positions irréconciliables à gauche, et il faut l’assumer. ». Si peu de choses qu’une semaine plus tard, devant des étudiants en histoire, il allait encore plus loin en évoquant les frondeurs : « Il y en a qui sont encore au XIXe siècle, moi, et les membres du gouvernement ici présents, nous sommes dans le XXIe siècle. »

La vérité, c’est que Manuel Valls avait bel et bien un projet politique, d’ailleurs clairement énoncé dès 2009 quand il voulait se débarrasser du mot socialisme « qui est sans doute dépassé et qui renvoie à des conceptions du XIXe siècle ». Ce projet était le contraire de celui de François Mitterrand, fondé, à l’intérieur du PS, sur une union conflictuelle mais nécessaire entre une aile gauche et une aile centriste, et à l’extérieur sur une alliance avec le Parti communiste. Valls, comme d’autres, envisageait au contraire de se délester de l’aile gauche « archaïque » (ce qu’il a fait en tant que premier ministre) pour constituer une nouvelle majorité au centre. Cette politique, François Hollande l’a endossée et soutenue, mais c’est aussi, et d’abord, celle de son premier ministre. Cette politique, elle se fracasse aujourd’hui sur le mur de l’élection présidentielle. Hollande et Valls ont perdu leur assise à gauche sans rien gagner au centre, et même perdu l'alibi de la « modernité » avec le solo d’Emmanuel Macron.  

Les 4 % de François Hollande sont donc ceux de la solitude, et cette solitude est partagée par Manuel Valls. Elle est l’aboutissement, cruellement politique, de l’action voulue par lui à partir de sa nomination à Matignon, le 31 mars 2014. La conséquence de ce pari perdu lui colle à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock et sa manière de se poser en recours, en chargeant François Hollande, n’est qu’un effort désespéré pour s’en débarrasser. Si l’on en croit le vieil Hergé, il n’est pas tiré d’affaire…

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