Nouvelle-Calédonie: «C’est notre terre. Et c’est eux qui vont diriger nos vies?»

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Fin décembre, à la demande de la mairie de Nouméa, Gilda et son mari devront quitter le “quartier d’habitat spontané” où ils ont construit leur maison et toute leur vie. Le modèle que bon nombre de Kanak ont choisi symbolise le dialogue de sourds qui perdure entre populations européennes et océaniennes.

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Nouméa (Nouvelle-Calédonie), envoyée spéciale.– Elles sont parties, les unes après les autres. De la vingtaine de familles qui vivaient encore, il y a quelques mois, dans le squat de la vallée de Sakamoto, non loin du centre-ville de Nouméa, il n’en reste aujourd’hui qu’une : celle de Gilda. « Plus pour longtemps, soupire cette dernière, installée à l’entrée de sa maison, faite de tôle et de bois, où elle vit avec son mari. On doit partir fin décembre. La mairie veut qu’on aille vivre dans un appartement du quartier Magenta. » C’est là-bas, dans l’un des grands ensembles de la ville, semblables à ceux que l’on connaît en métropole, qu’ont été relogés une partie de leurs anciens voisins.

Nombre d’entre eux ont été contraints de quitter le squat après la décision de la Calédonienne des eaux de couper l’ensemble de l’alimentation en eau potable, en raison de factures impayées par certains habitants. C’était en septembre 2015. « J’avais payé la facture, mais ils ont quand même coupé l’eau », raconte Gilda, qui depuis s’arrange comme elle le peut avec son fils, qui habite à Kaméré, un quartier situé à quelques kilomètres de là, au nord de Nouméa. Le couple vit sur la maigre retraite de Monsieur. Gilda, elle, a dû arrêter ses petits boulots de femme de ménage « à cause de la maladie ». Elle ne touchera aucune indemnité avant ses 60 ans, dans trois ans.

Gilda (à gauche) à l’entrée de sa maison, aux côtés de son amie Maryka. © ES Gilda (à gauche) à l’entrée de sa maison, aux côtés de son amie Maryka. © ES

La vie en squat, mais surtout la possibilité qu’elle offre de cultiver et de se nourrir de ses propres récoltes ou de faire du feu sans se soucier des factures de gaz, est un moyen de contourner les difficultés financières. Tout comme elle permet, pour les Kanak, de conserver un lien avec la structure et les pratiques coutumières. Une sorte d’appropriation de la ville européenne, inadaptée au mode de vie océanien. Pour toutes ces raisons, et sans doute pour bien d’autres encore, Gilda ne veut pas quitter Sakamoto. « Je suis née à Thio [commune située sur la côte est de la Grande Terre, dans la province Sud – ndlr], mais j’ai fait toute ma vie ici », dit-elle.

Avec son mari, originaire de Vanuatu – un autre archipel du Pacifique, colonisé par les Européens à la fin du XVIIIe siècle et devenu indépendant en 1980 –, elle fut l’une des premières à construire sa maison dans la vallée. « Ça fait quarante ans que j’y vis. Quand je suis arrivée ici, c’était la brousse. C’est moi qui ai tout nettoyé, qui ai planté les arbres fruitiers que vous voyez. C’est ma sueur. » Autour de la maison, un immense manguier croule sous le poids de ses fruits ; plus loin, on aperçoit également un litchier, qui faisait le bonheur des enfants du squat, quand ils y vivaient encore. « Avant, ici, c’était un beau coin, souligne Maryka Kapoeri, présidente du collectif La Ville dans la tribu, dont la sœur a résidé un temps à Sakamoto. Tu entendais les enfants crier, tu sentais la vie des gens. Ils ont enlevé tout cela. » « Les gens, ils vont dans les immeubles, ils sont enfermés entre quatre murs et ils finissent par mourir », ajoute Gilda.

Les deux femmes déambulent à travers les herbes folles de la vallée. De-ci de-là, elles pointent du doigt les anciens emplacements des autres maisons, dont il ne reste au mieux que des traces de cendres et des planches de bois cassées par les bulldozers. Après avoir envisagé il y a quelques années d’installer ici une aire pour chiens, projet finalement abandonné face à la fronde des habitants, la mairie de Nouméa ambitionne désormais d’y créer un « écoquartier », inspiré du modèle de ceux qui existent en Europe et en métropole. Et qui n’ont, là encore, pas grand-chose à voir avec le mode de vie océanien.

Maryka Kapoeri devant l’emplacement d’une ancienne maison, désormais détruite. © ES Maryka Kapoeri devant l’emplacement d’une ancienne maison, désormais détruite. © ES

Les squats sont apparus dans le Grand Nouméa dans les années 1970, avant de se multiplier dans la décennie 1990, au rythme de l’exode rural. La très grande majorité d’entre eux sont installés sur des terrains appartenant au domaine public. Y vivent principalement des Kanak, des Wallisiens et Futuniens, mais aussi des Vanuatais.

La ville et les opportunités qu’elle offre en matière d’emplois et de services, conjuguée au manque de logements dû à une croissance rapide et mal maîtrisée de l’agglomération, expliquent en partie l’existence de ce type d’habitat. Mais « l’originalité de ces “squats” de Nouméa est de devoir leur émergence originelle à la pratique d’activités agricoles dans le tissu urbain », comme le souligne Dorothée Dussy, directrice de recherche au CNRS, dans cet article du Journal de la Société des océanistes.

Au terme « squats », l’anthropologue préfère l’expression « quartiers d’habitat spontané », tant ceux du Grand Nouméa « ne relèvent ni de l’occupation illégale de bâtiments inoccupés, comme le sous-entend le terme “squat”, ni de la catégorie des bidonvilles qui caractérisent habituellement l’habitat spontané dans d’autres régions du monde ». Sans être exempte de difficultés sociales et économiques – qui ne sont pas sans conséquence pour les jeunes en matière d’échec scolaire et de recherche d’emploi, comme l’expliquait le Sénat coutumier en 2009 –, la vie dans les squats est toutefois très éloignée de l’image que l’on peut s’en faire en métropole, où la perspective sociale d’un urbanisme « à l’occidentale » reste prégnante.

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Ce reportage a été réalisé le 7 décembre, à Nouméa. Sauf mention contraire, toutes les personnes qui y sont citées ont été interrogées sur place.