L’hiver du vivre ensemble

Par

L’instrumentalisation de l’affaire Meklat, qu’il ne faut pas minimiser, était prévisible. Mais les calomnies ciblées et les mensonges à répétition d’une nébuleuse qui se prétend républicaine, antiraciste, voire de gauche, placent ses acteurs devant leurs responsabilités : faire la courte échelle électorale à Marine Le Pen après lui avoir ouvert un boulevard idéologique.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

« Aujourd’hui, nous sommes en présence d’un autre peuple au sein de la nation française, qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés. Il n’y aura pas d’intégration tant qu’on ne se sera pas débarrassé de cet antisémitisme atavique qui est tu comme un secret. (…) Dans les familles arabes en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de sa mère. »

capture-d-e-cran-2017-02-27-a-13-26-41
Cette phrase a été prononcée par Georges Bensoussan, historien important de la Shoah reconverti en chroniqueur polémique et apeuré d’Une France soumise (son dernier opus), dans l'émission d'Alain Finkielkraut sur France Culture. Elle lui vaut en ce moment un procès pour incitation à la haine raciale dans lequel un collectif d'associations, allant de la Ligue des droits de l’homme à la Licra, en passant par le MRAP, SOS-Racisme et le Collectif contre l’islamophobie en France, est partie civile, et dont le verdict sera rendu le 7 mars prochain.

Cette phrase exprime aussi de manière crue ce que sous-entendent ceux qui veulent instrumentaliser, au prix d’amalgames, de calomnies, et d’une propension inquiétante à souffler sur les braises alors que Marine Le Pen est aux portes du pouvoir, l’affaire Meklat, cet ex-chroniqueur du Bondy Blog auteur d'un grand nombre de tweets débordant de haine à la fois antisémites, homophobes et misogynes. Il serait sans doute souhaitable, en dépit des risques de prescription, que Mehdi Meklat succède, à la barre du tribunal, à Georges Bensoussan, pour clarifier les choses. En effet, les excuses du jeune homme ont été insuffisantes et il n’y a pas d’indulgence spécifique à avoir au motif que Mehdi Meklat viendrait d’un quartier relégué, d’un milieu socialement dominé ou d’une famille d’origine immigrée.

L’ex-journaliste du Bondy Blog s’abrite trop facilement derrière son jeune âge, une expérimentation littéraire, une volonté de provoquer et une schizophrénie entre lui et son double maléfique, Marcelin Deschamps. Même si l’usage d’un tel pseudonyme créé durant la préhistoire de Twitter n’est pas sans incidence sur le déroulement des faits et s’il n’y a pas de raison, à partir du moment où il s’avère nécessaire de creuser la face noire de Marcelin Deschamps, d’être entièrement sourd aux mots apaisés de Mehdi Meklat quand il s’exprime à visage découvert. Nous ne sommes toutefois ni confrontés à une erreur de jeunesse, ni à un dérapage, mais à une faute grave. Il sera toujours temps, plus tard, de s’interroger sur la violence et la rage emmagasinées par certains « transclasses », déracinés de l’intérieur en passant trop rapidement d’un milieu social à un autre. Aujourd'hui, la priorité est que la justice suive son cours et que Meklat « purge » sa conscience, comme l’écrivait Christiane Taubira.

Cela étant dit, il existe une autre priorité, politique celle-là. Le cas de Mehdi Meklat ne doit pas permettre une culpabilité par association, voire une « punition collective », telle qu’on la pratiquait à l’époque de l’indigénat et des colonies, de toutes les banlieues, de tous les musulmans, de tous les Arabes, voire de tous les journaux qui ont, un jour, fait un entretien avec Mehdi et Badrou sans pouvoir imaginer que Meklat tenait de tels propos sur Twitter. Ou alors il faut également demander des comptes à tous les chrétiens lorsque Christine Boutin est condamnée en justice pour avoir jugé que « l’homosexualité est une abomination » et vouer aux gémonies les bobos qui pratiquent le yoga lorsque les bouddhistes extrémistes de Birmanie s’en prennent aux minorités musulmanes…

Cette incohérence n’a pas empêché le président de la Licra, Alain Jakubowicz, de s’empresser d’affirmer que « cette affaire est l’arbre qui cache une forêt de haine et de complaisance sur laquelle il faut ouvrir enfin les yeux ». Et un étrange arc d’alliance allant de la fachosphère aux vallsistes rancuniers fait, depuis, feu de tout bois pour réimposer comme agenda politique mortifère cette question identitaire sortie par la porte des primaires avec la défaite de Sarkozy, puis celle de Valls, au moment précis où la campagne nous permettait d’escompter un débat public plus intéressant (éthique et probité, social, économie, Europe, travail, institutions…).

Cette nébuleuse de plus en plus structurée, qui croit incarner un « printemps républicain » alors qu’elle n’est en réalité qu’un hiver du vivre ensemble, pousse ses pions pour, en utilisant cette désastreuse affaire, diviser la citoyenneté, réduire les banlieues à des territoires barbares, affaiblir la gauche et faire la courte échelle électorale à Marine Le Pen après lui avoir ouvert un boulevard idéologique. En passant, elle critique l’ensemble des voix et des médias qui refusent d’embrayer sur la stigmatisation des musulmans constamment réactivée depuis des années. Le plus terrible dans cette attitude est sans doute la haine sociale qu’elle exprime vis-à-vis des quartiers populaires et de leur jeunesse. Mais l’entourloupe la plus visible est l’affirmation faite par le Printemps républicain que « le plus grave dans l’affaire (…), c’est la responsabilité des médias qui l’ont embauché, soutenu, promu, encensé… ».

Mediapart et son président, Edwy Plenel, se retrouvent en première ligne de ce feu vengeur venu d’un camp mal en point après la défaite de ses champions, mais actif sur les réseaux sociaux et ayant définitivement largué les amarres avec la commune décence et le souci de vérité. En effet, Mediapart n’a, en tout et pour tout, donné la parole à Mehdi et Badrou qu’une dizaine de minutes, à l’occasion d’une soirée « live » co-organisée avec le Bondy Blog à l’occasion du dixième anniversaire de la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré (c’est aussi la seule fois où Edwy Plenel a croisé Mehdi Meklat). C’est-à-dire nettement moins qu’à Laurent Bouvet, politologue et héraut numérique d’une gauche prétendument « forte », qui nous accuse aujourd’hui de manque de déontologie pour avoir « promu Mehdi Meklat et attaqué Caroline Fourest »…

capture-d-e-cran-2017-02-27-a-13-07-55

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Ce texte n’engage que son auteur, mais est le fruit d’une discussion collective avec l’ensemble de la rédaction de Mediapart.