Pour Macron, la transition écologique carbure au nucléaire

Lors de la présentation de sa stratégie sur le climat pour les dix prochaines années, le président a confirmé que des réacteurs nucléaires seraient fermés ; mais l’option d’ouvrir de nouvelles tranches demeure. Sur les transports, l’État s’en tient au minimum.

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« Cette transition ne doit pas se faire à n’importe quel prix. » En présentant sa feuille de route de transition écologique pour les dix ans à venir en pleine mobilisation des « gilets jaunes », c’est peu dire qu’Emmanuel Macron marchait sur des œufs. Dans son discours d’une heure, à l’Élysée et en présence d’environ 150 invités – chefs de groupe parlementaire, députés, représentants d’ONG… –, le président de la République a affirmé à plusieurs reprises ne pas changer de cap. C’est sans doute vrai. Mais il a surtout affirmé qu’il ne changerait pas de voilure quand tout – et en particulier le dernier rapport du GIEC – imposerait d’accélérer. 

Le discours du chef de l’État intervenait dans la foulée de la mise en place d’un tout nouveau Haut Conseil pour la transition énergétique. Composé de treize membres plus ou moins experts des questions climatiques (voir le communiqué), cette nouvelle instance est chargée « d’apporter un éclairage indépendant sur la politique du gouvernement en matière de climat ». Pour Macron, ce Haut Conseil doit avant tout « établir des faits », apporter de la science dans les débats en cours. 

Mais pour Jean-David Abel, vice-président de France nature environnement, ce Haut Conseil « n’est que de la poudre aux yeux. Il existe déjà de multiples instances et ce n’est pas un nouveau comité d’experts qu’il nous faut ». Il est vrai que le Conseil national de la transition écologique, composé de 50 membres, remplit peu ou prou les mêmes missions.

À quoi l’on peut ajouter le Conseil économique, social et environnemental (CESE), le ministère de la transition écologique et même, pourquoi pas, l’Assemblée nationale et le Sénat, chargés de contrôler les politiques mises en œuvre par le gouvernement.

Emmanuel Macron mardi 27 novembre à l’Élysée. © Reuters

Outre ce Haut Conseil, le chef de l’État a annoncé que des consultations allaient se tenir ces trois prochains mois dans les régions, réunissant divers acteurs – syndicats, patronat, élus locaux, membres des « gilets jaunes », etc. –, avec pour objectif de trouver une « méthode de construction pour des solutions concrètes ». Pour Florent Compain, président des Amis de la Terre France, « le gouvernement annonce le lancement d’une grande concertation publique. Mais cela ne servira à rien et ne sera qu’un nouveau faux-semblant de dialogue et consultation, puisqu’en même temps il n’y a aucun changement de cap ».

Voilà pour les réponses du moment. Mais Emmanuel Macron était également attendu sur l’avenir énergétique de la France. Prévue à l’été, la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), maintes fois reportée, a été présentée dans les grandes lignes par le président, le ministre de la transition écologique François de Rugy se chargeant du service après-vente dans la foulée. 

La PPE a été instituée par la loi de transition énergétique de 2015. Elle est mise à jour tous les cinq ans par les gouvernements et doit fixer un cap pour les dix années à venir en matière de mix énergétique du pays (répartition des différentes sources d’énergies primaires consommées), mais aussi de sécurité des approvisionnements, de maîtrise des dépenses des consommateurs et d’amélioration de l'efficacité énergétique.

Sur le volet énergie, les annonces auraient difficilement pu être plus pronucléaires : aucune fermeture de réacteur d’ici à la fin du quinquennat à part Fessenheim – c’est déjà ce que disait la loi de transition énergétique votée en 2015 sous François Hollande. Rythme extrêmement lent de mise à l’arrêt : une tranche par an à partir de 2025, conduisant à 14 fermetures en 2035. « Sur tous ces sites, ce ne sont pas des fermetures de centrales mais de réacteurs », a tenu à préciser François de Rugy. 

Car le gouvernement veut garder ouverte l’option d’y lancer de nouvelles tranches dans les années à venir – pour Emmanuel Macron, le nucléaire reste « une piste prometteuse ». Sans doute une façon d’éviter les crispations qu’a causées l’annonce à l’avance de la fin de l’exploitation de la centrale de Fessenheim.

Pour la première fois, le gouvernement cite des noms de réacteurs parmi lesquels « choisir » ceux à fermer : Tricastin, Bugey, Gravelines, Dampierre, le Blayais, Cruas, Chinon et Saint-Laurent. Sans grande surprise, ce sont les tranches les plus anciennes, d’une puissance de 900 mégawatts (MW). « Le nucléaire reste une piste prometteuse. Nous devons donc poursuivre nos recherches dans ce champ, a déclaré mardi matin Emmanuel Macron. L’EPR doit faire partie du bouquet d’options technologiques pour demain. Je demande donc à EDF de travailler à l’élaboration d’un programme sur le nucléaire. Tout doit être prêt pour 2021. »

La centrale nucléaire de Fessenheim, en Alsace. © 

De son côté, François de Rugy assume « une progressivité dans la fermeture des plus vieux réacteurs français et une certaine prévisibilité ». Mais pour Yves Marignac, expert indépendant au sein du cabinet Wise-Paris, « il y a un côté irresponsable dans la projection de ce rythme d’action. C’est extrêmement attentiste et cela ignore l’enjeu du vieillissement des réacteurs. Fin 2035, les trois quarts du parc auront plus de 49 ans en moyenne d’âge de fonctionnement. Alors qu’on n’a aucun retour d’expérience mondiale sur des réacteurs à 50 ans ».

Autre recul majeur aux yeux de l’expert : la dissociation de la problématique énergétique de l’usage de l’électricité. « Pour l’exécutif, le sujet principal est la baisse de la dépendance aux énergies fossiles, mais pas au nucléaire ». On en revient au vieux discours sur la souveraineté énergétique de l’atome, alors que la France importe tout son uranium.

Selon le chef de l’État, les énergies renouvelables pourront s’ajouter au nucléaire. « Mais cela suppose des transferts d’usage et l’exportation de grandes quantités d’électricité, environ un tiers de sa production. Cela signifie aussi l’abandon des mesures actuelles de maîtrise de la consommation d’électricité », s’inquiète Yves Marignac.

« Nous désintoxiquer des énergies fossiles »

Sur les énergies renouvelables, le gouvernement annonce augmenter de 5 à 8 milliards d’euros les dépenses annuelles de soutien à l’électricité renouvelable. « En annonçant la fermeture de seulement 6 à 8 réacteurs d’ici à 2030, il devient plus que difficile d’atteindre l’objectif fixé par la loi sur la transition énergétique et réaffirmé par le gouvernement de produire 40 % de l’électricité à partir d’énergies renouvelables », estime Greenpeace dans un communiqué. Ce n'est pas l'avis du gouvernement. À « l’horizon 2030 », la France envisage de tripler l'éolien terrestre et de multiplier par cinq le photovoltaïque.

Le gouvernement a également confirmé la fermeture des quatre dernières centrales fonctionnant au charbon d’ici à 2022 (fin du quinquennat). Dans le même temps, la filière du biogaz est appelée à monter en puissance, avec un objectif de 10 % de la consommation de gaz en 2030 (contre 0,1 % aujourd’hui).

Autre volet abordé par la PPE, les transports. Macron l’a redit dans son discours, il faut nous « désintoxiquer des énergies fossiles ». Mais le chef de l’État estime en même temps que « notre stratégie ne peut et ne doit être de se déplacer moins ». « La voiture a un avenir en France », a-t-il ajouté, vantant une filière pourvoyeuse d’emplois. « Ces propos sur l’industrie automobile, partout pour tous, laissent entendre un soutien au tout-routier », estime dans un communiqué Audrey Pulvar, présidente de la Fondation pour la nature et l’homme. Ils reflètent également le manque d'ambition de la loi mobilités présentée lundi (lire notre article).

Le gouvernement confirme sa volonté d’arriver en 2040 à 100 % de voitures particulières zéro émission mises sur le marché. Il confirme par ailleurs son intention d’obtenir une consommation moyenne de 4 l/100 km pour les véhicules circulant en 2030. Sauf que cette dernière proposition laisse les ONG sceptiques : pour être dans les clous de l’Accord de Paris – signé lors de la COP21 en 2015 –, la France devrait surtout ne plus vendre de voitures fonctionnant à l’essence ou au diesel à cette date. 

Le gouvernement mise beaucoup sur l’électrique. Il vise un million de bénéficiaires pour la prime à la conversion à la fin du quinquennat et 4,8 millions de voitures électriques en circulation en 2028.

Ni le chef de l’État ni le ministre n’ont en revanche parlé du transport routier de marchandises. Dimanche dans le JDD, la ministre des transports Élisabeth Borne avait confirmé un report de la vignette poids lourds. Ce cap-là, lui aussi, est maintenu…

Dernier grand volet de cette PPE, le logement. Le texte prévoit d’« améliorer drastiquement l’efficacité des moyens de chauffage », avec l’objectif de remplacer un million de chaudières au fioul d’ici à 2023. Il s’agira aussi de rénover de manière efficace 500 000 logements par an. Le crédit d’impôt pour la transition écologique est maintenu et son versement pourrait même intervenir au moment des travaux pour certains ménages modestes. 

Selon les estimations de l’initiative Rénovons, regroupant associations et syndicats pour la rénovation thermique des bâtiments, il existe actuellement 7,4 millions de « passoires énergétiques » en France dans le parc privé, c’est-à-dire des logements énergivores, avec une étiquette énergie F ou G. Au total, 5,8 millions de ménages sont considérés comme des précaires énergétiques, soit 12 millions d’individus.

Le gouvernement envisage également de rendre obligatoires des audits énergétiques lors de la vente d’un logement type « passoire thermique ». Il pourrait financer à 100 % ces audits pour les propriétaires les plus modestes à partir de 2020. Aucune mesure dévoilée n’attaque le cœur du problème : les obstacles systémiques à la mise en œuvre des bonnes intentions du législateur. Les précaires énergétiques sont les grands oubliés des annonces de l'exécutif, éclipsés par les gilets jaunes (lire notre enquête).

© Reuters

Dans son discours, Emmanuel Macron a estimé que les 9 milliards d’euros du plan d’investissement avaient des « résultats trop timides ». « Nous devons accélérer non pas en fixant des interdits ou des limites », a ajouté le président. Or de plus en plus d’acteurs de la rénovation estiment que les incitations ne fonctionnent pas et qu’il faudrait justement passer par des obligations pour avoir les résultats attendus.

Comme l’ont noté nos confrères du Monde, la PPE reste étrangement silencieuse sur le futur service public de la performance énergétique de l’habitat, inscrit dans la loi sur la transition énergétique en 2015 et dont on est sans nouvelles. « Or ces guichets uniques en régions sont considérés comme la clé pour atteindre les objectifs du plan climat », rappelle Le Monde.

Dans un communiqué, Jean-David Abel, de FNE, appelle « le gouvernement à mettre ses actes en cohérence avec ses mots ». « Cela veut dire notamment mettre fin aux projets climaticides dans les territoires, comme le Grand Contournement Ouest de Strasbourg ou le forage offshore de Total en Guyane. Et cela veut dire également rendre la fiscalité plus juste, en taxant les plus gros pollueurs que sont les camions, les avions et les navires. » Ce changement de cap n’est pas prévu.

Christophe Gueugneau et Jade Lindgaard

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