ArcelorMittal surexpose ses salariés à des agents cancérigènes

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À l’usine d’ArcelorMittal de Fos-sur-Mer, un rapport de l’inspection du travail fait état de concentrations d’agents cancérigènes jusqu’à 32 fois supérieures au seuil légal autorisé, sans qu’aucune protection soit prévue pour les salariés. Un danger connu depuis juin 2017.

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Taux d’agents cancérigènes au-dessus des valeurs limites, fuites persistantes, dysfonctionnement de capteurs de gaz toxiques, absence d’obligation de port de masques respiratoires pour les salariés dans des zones exposées : en partie révélé par nos partenaires de Marsactu, le constat de l’inspection du travail à l'usine de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) est accablant, et vaut à ArcelorMittal une « mise en demeure de remédier à la situation dangereuse résultant de l’exposition au benzo (a)pyrène, substance classifiée cancérogène, mutagène et toxique ».

En octobre 2018, l’inspecteur du travail se rend sur le site d’ArcelorMittal à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) pour contrôler l’état de la cokerie, lieu de conversion du charbon. 

La cokerie est l’un des lieux les plus exposés de l’usine d’ArcelorMittal. Sur plus de 300 mètres de long, des fours de 8 mètres de haut sont continuellement alimentés en charbon, chauffé à plus 1 300 degrés et converti en coke, un combustible utilisé dans la fabrication de l’acier. Les salariés travaillent soit autour de ces fours, soit, au-dessus, à l’intérieur de cabines, supervisant le rechargement des fours en charbon.  

Usine ArcelorMIttal à Fos-sur-Mer - Cokerie. © NC Usine ArcelorMIttal à Fos-sur-Mer - Cokerie. © NC

Premier constat : l’accès au site est rendu quasi impossible à l'inspecteur du travail. « Après avoir effectué les diligences nécessaires au poste de garde, à savoir la mise à jour du badge (…). Je me suis présenté au portail d’entrée du site. Il se trouve que mon badge avait été désactivé », signale-t-il. Difficile pour la multinationale d’invoquer la simple erreur. La suite du rapport laisse sous-entendre une tout autre hypothèse : « Lors de mon arrivée aux bureaux, et dans l’attente de l’arrivée du responsable du département, j’ai pu assister à une importante sortie des salariés du périmètre des installations de la cokerie en exploitation. Ces salariés n’ont donc pu faire l’objet de mon contrôle. Ceci m’amène à m’interroger sur la réalité des situations du travail. »

Malgré le stratagème d’ArcelorMittal, l’inspecteur effectue néanmoins ses contrôles et découvre les dangers auxquels sont confrontés les salariés sans aucune protection d’usage. « J’ai pu constater des fuites au niveau des portes des fours », d’où s’échappent des émanations d’agents cancérigènes tels que « le benzène, le monoxyde de carbone ou les hydrocarbures aromatiques polycycliques générés par l’exploitation de la cokerie », écrit-il. Plus grave, les cabines dans lesquelles travaillent les salariés présentent de nombreuses défectuosités et, faute d’entretien, ne sont pas hermétiques. 

L’inspecteur alerte sur la présence de benzo(a)pyrène, un agent cancérigène, à des taux dramatiques pour la santé des salariés. La concentration de benzo(a)pyrène est égale à 340 % à 3 200 % de la valeur limite, c’est-à-dire est 3 à 32 fois supérieure au seuil d’exposition professionnelle, selon des mesures effectuées par des organismes accrédités (LECES et l’APAVE). Circonstance aggravante relevée par l’inspection du travail : ArcelorMittal ne donne aucune consigne à ses salariés concernant le port de protection respiratoire à l’intérieur de ces cabines. Résultat : ils respirent à pleins poumons cet agent cancérigène.

La suite des observations est tout aussi effarante : l’entretien de certains appareils de détection n’est pas effectué,  le système de ventilation n’est pas conforme à la réglementation, certaines cabines ne disposent d’aucun dispositif de captage d’air. « Il apparaît donc que les agents cancérigènes, mutagènes et toxiques pour la reproduction, présents dans les cabines de conduite (…) ne sont pas évacués »… une situation totalement illégale. 

Avant de conclure, l’inspecteur du travail tient à souligner que les premiers contrôles signalant ces dangers datent de juin 2017. Déjà, les concentrations en benzo(a)pyrène présentes dans les cabines étaient 3,4 à 8 fois supérieures aux valeurs limites. Plus d’un an après, la situation restant inchangée, l’inspecteur décide, en octobre 2018, d’une mise en demeure, préalable à un arrêt temporaire d’activité si ArcelorMittal ne prend pas « immédiatement les mesures provisoires et nécessaires afin de protéger la santé et la sécurité des travailleurs »

Depuis, ArcelorMittal a mis en place un plan d’actions pour remédier à la situation. Parmi ces mesures, la rénovation des installations les plus vétustes est prévue pour 2020, tandis que l’accompagnement des salariés pour cesser de fumer a été lancé immédiatement…

« C’est affligeant de voir la réponse d’ArcelorMittal, regrette Éric*, auprès de Mediapart. Avant de nous demander d’arrêter de fumer, qu’ils fassent le nécessaire pour nous protéger des agents cancérigènes. L’entreprise retarde souvent les investissements les plus importants, ceux qui assurent une protection pour la santé et la sécurité des ouvriers. » Salarié depuis vingt ans dans l’entreprise, cela fait huit ans qu'il travaille à la cokerie. Il précise que « ce n’est qu’en 2012, que le port du masque est devenu obligatoire quand on travaille à l’extérieur, autour des fours. Mais vu les fuites qu’il y a dans ces fours, les masques ne suffisent pas forcément ».

Il poursuit : « Dans les cabines, avant l’intervention de l’inspecteur du travail, on ne devait pas porter de masques alors qu’on peut y travailler près de 7 heures en continu. Ce sont des conditions pires que Zola, parfois, dans cette usine. Plusieurs alertes ont été lancées concernant l’état catastrophique qui régnait autour et au-dessus des fours de la cokerie, là où on intervient. Des fumées s’échappent des portes des fours et des bouches où l’on injecte le charbon. Mais ArcelorMittal a toujours fait la sourde oreille. »  

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Éric n’est pas le prénom du salarié, qui a souhaité garder l’anonymat.