Les salariés menacés de Cargill veulent apprendre des ex-Goodyear

Par

Visés par un plan social, des salariés de l’usine Cargill d’Haubourdin (Nord) se sont rendus mardi à Amiens à l’audience des prud’hommes des ex-salariés de Goodyear. Par solidarité, mais aussi pour s’inspirer de leur vécu.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Amiens (Somme), envoyée spéciale.– Il est 5 heures du matin et les salariés de Cargill, l’un des leaders mondiaux de la production d’amidon, se pressent dans le petit local de la CGT attenant à l’usine d’Haubourdin (Nord) pour se mettre à l’abri d’une averse matinale. Là se retrouvent ceux qui viennent de se lever, se réchauffant avec un café, et ceux qui finissent leur nuit de travail, un verre de rosé à la main. « Il faut bien tenir », lance l’un d’eux.

En effet, la journée risque d’être longue. Après deux heures de trajet, tous iront s’installer dans les fauteuils du Mégacité, le parc des expositions d’Amiens, pour assister à la seconde audience des prud’hommes de leurs « copains » de Goodyear.

Isabelle, responsable de la section CGT de Lille, et Bruno, responsable syndical de Cargill Haubourdin, comptent les salariés de Goodyear qui, épuisés par des années de combat, ont fini par se suicider. « Une quinzaine, peut être plus, estiment-ils. Quelle horreur ! »

Le moral est au plus bas, alors on multiplie les blagues pour compenser : « Rire et être ensemble, c’est la dernière chose qui nous reste », explique Grégory. Il était déjà venu soutenir les salariés de Goodyear il y a six ans, à l’annonce du plan de licenciements.

« À l’époque, on était loin d’imaginer qu’on se retrouverait dans la même situation. À Cargill, ils vont nous virer ou plutôt ils vont supprimer nos postes. Ils n’assument tellement pas que quand ils annoncent les suppressions, plutôt que de donner nos noms, ils donnent les noms de nos postes », ajoute le syndicaliste.

Des salariés de Cargill à Amiens, le 28 janvier. © François Lo Presti / AFP Des salariés de Cargill à Amiens, le 28 janvier. © François Lo Presti / AFP

En novembre dernier, comme chez Goodyear Amiens six ans plus tôt, la direction du site d’Haubourdin a annoncé aux salariés de Cargill qu’ils coûtaient trop cher et qu’ils allaient être licenciés. Le même scénario, dans deux entreprises qui sont pourtant largement bénéficiaires.

Le « plan de sauvegarde de l’emploi » (PSE) de Cargill, périphrase cruelle par laquelle on désigne un plan de licenciements, prévoit la fin de 164 des 328 contrats que compte l’usine, et 19 reclassements. « Encore faut-il que les reclassements soient acceptés », précise le délégué du personnel.

« Nous, on n’est que la première fournée de licenciements, ironise Morgan. On passe avant les autres mais, pour ceux qui restent, rien n’est moins sûr. Il faudra peut-être qu’ils renégocient leurs contrats. Ils seront en situation de fragilité, rien n’est assuré pour eux non plus. »

Le trentenaire est opérateur de production dans la société depuis 2004. Comme les autres, il se bat pour le maintien des emplois mais n’y croit plus vraiment. « De toute façon, je ne veux pas rester dans une entreprise qui nous jette et nous traite comme ça, mais on veut partir la tête haute », ajoute-t-il.

En arrivant devant le Mégacité d’Amiens, et à la vue des centaines d’anciens salariés de Goodyear présents sur place, Morgan confesse un mélange d’admiration et de peur : « Ça force le respect, mais ça fait flipper. Bien sûr qu’on les soutient et qu’on les trouve forts de se battre comme ils le font, mais honnêtement, ça fait peur de voir que même après plusieurs années, ils n’ont pas encore obtenu gain de cause. On pense forcément à notre situation. »

Six ans après la fermeture de leur usine, les anciens salariés de Goodyear d’Amiens-Nord sont de nouveau devant le conseil des prud’hommes. Ils refusent toujours le motif économique du licenciement de l’ensemble des salariés. Après être passés, en octobre 2018, devant quatre juges non professionnels, représentants des salariés et des employeurs, les salariés sont ce mardi jugés par un magistrat professionnel, appelé juge départiteur. Restera encore la possibilité de faire appel, si l’une des deux parties n’est pas satisfaite du jugement.

Jamais une audience des prud’hommes n’a connu autant de plaignants. D’ailleurs, pour tous les accueillir, la justice s’est déplacée, le temps de l’audience de départage du conseil des prud’hommes d’Amiens, dans une grande salle de réception du Mégacité. Là, plus de 800 plaignants ont pu assister à la plaidoirie de leur avocat, Fiodor Rilov, qui défend également les Cargill.

Il débute sa plaidoirie en ces termes : « L’audience d’aujourd’hui est attendue depuis très longtemps par les salariés, ils attendent depuis six ans. Mais cette audience est aussi attendue par des milliers, des millions de salariés de l’industrie de ce pays. Tous ceux qui combattent les licenciements sur l’autel des bénéfices ont les yeux rivés sur Mégacité Amiens aujourd’hui. »

Dans un coin de la salle, les salariés de Cargill sont attentifs. « Je suis sûr qu’il pensait à nous quand il a dit que cette audience était attendue par tous ceux qui combattent les licenciements », affirme Guillaume. Père de deux enfants, bientôt trois, le trentenaire travaille depuis 2003 sur le site de Cargill à Haubourdin.

Avant qu’on ne leur annonce le plan de licenciements – « jeudi 21 novembre 2019 », se souvient-il précisément –, Guillaume ne connaissait rien de Fiodor Rilov. Pourtant, aujourd’hui, au palais des congrès d’Amiens, rien ne pourrait le distraire de sa longue plaidoirie, pas même la nuit qu’il vient de passer à travailler, de 21 heures à 5 heures du matin.

Fiodor Rilov, avocat des anciens salariés de Goodyear, au Mégacité d’Amiens, mardi 28 janvier. © François Lo Presti / AFP Fiodor Rilov, avocat des anciens salariés de Goodyear, au Mégacité d’Amiens, mardi 28 janvier. © François Lo Presti / AFP

« On devrait être licenciés en juillet, mais peut être qu’avec Fiodor, la date va reculer. Il en impose, il me rassure un peu », chuchote-t-il pour ne pas perturber ses collègues qui écoutent à côté. Le peu d’espoir qui reste, explique-t-il, c’est dans son avocat et la justice qu’il le place.

Avec la peur, cependant, de se voir trimballer pendant des années, comme c’est le cas pour les anciens de Goodyear. « En tout cas, il a bien travaillé, ajoute Guillaume. J’espère que quand ça sera notre tour, il trouvera autant de failles dans la défense de Cargill qu’il en a trouvé aujourd’hui dans cette de Goodyear. »

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous