Face aux médias, le FN entre censure et tentative d’instrumentalisation

Par et Caroline Monnot

Pendant cette campagne, le Front national a élargi sa « liste noire » des médias interdits de suivre Marine Le Pen, confortant son attitude paradoxale : d’un côté il effectue un tri des journalistes, de l’autre il mène une stratégie de « dédiabolisation » qui passe beaucoup par l’utilisation des médias. Récit de deux journalistes ayant couvert le FN, Caroline Monnot (Le Monde) et Marine Turchi (Mediapart).

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Depuis plusieurs années, le Front national a interdit l’entrée de ses événements publics à Mediapart et  à l’émission « Quotidien » (ex-« Petit Journal »). Dans ses villes, des journalistes sont régulièrement refoulés. Pendant cette campagne, le parti d’extrême droite a de nouveau décidé de choisir les médias autorisés à suivre Marine Le Pen : plusieurs titres de presse ont ainsi vu leurs journalistes tenus à l’écart de toute information et de toute possibilité de suivi sur le terrain de la candidate frontiste. Une entrave à la liberté d’informer que 34 rédactions ont dénoncée dans un communiqué commun, le 28 avril.

Avec les médias, le Front national entretient une relation paradoxale : d’un côté il effectue un tri des journalistes, de l’autre il mène une stratégie de « dédiabolisation » qui passe beaucoup par l’utilisation des médias. C’est ce que racontent deux journalistes ayant couvert le Front national, Caroline Monnot (Le Monde) et Marine Turchi (Mediapart), dans un livre collectif, Informer n’est pas un délit, publié en octobre 2015 (lire notre Boîte noire).

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C’est un déjeuner comme tous les journalistes en ont. Il fait beau. Abel Mestre et Caroline Monnot, journalistes au Monde, sont attablés à la terrasse d’un restaurant du XVIe arrondissement de la capitale. Marine Le Pen y a ses habitudes à l’époque. Elle n’est pas encore présidente du Front national. En cette fin de printemps 2010, elle se prépare à mener campagne contre Bruno Gollnisch en vue du congrès qui, en janvier suivant, doit trancher de la succession de son père. Que veut-elle faire du FN ? Avec qui travaille-t-elle ? Comment va-t-elle aborder cette phase ? L’entretien est courtois, professionnel. Marine Le Pen répond volontiers aux questions.

Quelques jours auparavant, les deux journalistes ont relaté sur leur blog un incident sérieux dont ils ont été victimes en couvrant une manifestation commémorative d’extrême droite radicale. Pistés, photographiés, puis encerclés à l’écart du cortège, ils avaient essuyé menaces, crachats et intimidations émanant de quelques « figures » du milieu appuyées par de jeunes troupiers zélés, avides de briller aux yeux de leurs aînés. Parmi ces figures, un ami de fac de Marine Le Pen, irrité par un précédent post de blog, et ses comparses de toujours. Rien à voir avec un coup de sang. Les journalistes apprendront par la suite qu’ils ont échappé, de peu, à un cassage de gueule en règle, planifié et organisé la veille de la manifestation. Le tout émanant d’une bande de quadras appelés à jouer un rôle important auprès de la future présidente.

Aucune allusion n’est faite à cet incident durant le déjeuner. Marine Le Pen prend congé, fait quelques pas vers la voiture qui l’attend, puis se ravise. Elle revient vers eux : « Faut éviter de traîner dans des endroits dangereux ! », lance-t-elle, avec un clin d’œil provocateur. La réplique les fait sourire. Mais ils comprennent aussi qu’il n’y avait pas désapprobation. En un sens, pour elle, qui n’avait pourtant aucune responsabilité dans l’affaire, ils avaient reçu une petite leçon. C’était dans l’ordre des choses. La règle si l’on voulait jouer. Il fallait s’y habituer.

Marine Le Pen en déplacement à Nice, le 13 février 2017. © Reuters Marine Le Pen en déplacement à Nice, le 13 février 2017. © Reuters

Cette anecdote est assez révélatrice de l’ambivalence de la présidente du FN, de son parti, vis-à-vis de la presse. Et plus généralement de la culture politique qui imprègne toujours ce milieu. Lors de ses vœux, en janvier 2015, Marine Le Pen s’est déclarée « très attachée à la liberté de la presse ». Après les attentats de Paris, elle a aussi proclamé son soutien à la « liberté d’expression », qui « consiste évidemment à laisser parler ceux qui sont – y compris – en désaccord avec vous », mais aussi son opposition à des « mesures comme le Patriot Act, qui visent à restreindre nos libertés ». Pourtant, même sous sa présidence, le Front national a encore du mal avec la liberté d’informer.

Marine Turchi, qui enquête sur le FN pour Mediapart, et Caroline Monnot, qui a accompagné Abel Mestre dans son suivi de l’extrême droite au journal Le Monde, sont d’accord. Couvrir le Front national et enquêter sur l’extrême droite, cela reste difficile, singulier, malgré l’affichage d’un FN « dédiabolisé ». Une sorte de mise sous tension permanente. Elles ont souhaité expliquer pourquoi et essayé de comprendre ce que cela révèle. C’est un drôle d’exercice, car leurs expériences de suivi, leurs médias mêmes sont différents. Marine Turchi et Mediapart se voient depuis 2012 interdits d’entrée à des événements officiels du FN ouverts à la presse, ce qui n’a jamais été le cas pour Le Monde. Pour autant, le constat est le même.

Certes, s’agissant du Front national stricto sensu, les choses ont changé. Entre 1990 et 1996, l’association Reporters sans frontières (RSF) avait répertorié quinze agressions contre des journalistes couvrant le FN, dont six ayant donné lieu à des arrêts de travail. En 1992, lors d’un rassemblement lepéniste au Bourget, plusieurs journalistes avaient été frappés et des autocollants avaient été distribués, sur lesquels on pouvait lire : « Quand tu rencontres un journaliste, gifle-le ! Si tu ne sais pas pourquoi, lui le sait. » On n’en est heureusement plus là. Les fameuses fêtes BBR (Bleu Blanc Rouge), lancées sur le modèle de la Fête de L’Humanité, qui, dans les années 90, étaient le rendez-vous des ultras de tous poils, et le théâtre régulier d’agressions physiques contre les journalistes, n’existent plus. Le 1er mai, lors du défilé traditionnel du FN, les incidents sont devenus plus rares. Les groupuscules qui s’y agrégeaient, et dont le suivi demeure aujourd’hui risqué, sont moins présents. Et le DPS, le service d’ordre officiel du FN, composé pour partie de bénévoles, intervient plutôt en protection. Et de manière carrée.

Mais pour autant, tout n’est pas devenu simple ou « normalisé ». Sous la présidence de Marine Le Pen, une dizaine de journalistes ont été violentés lors d’événements frontistes, une situation inédite par rapport aux autres partis politiques français. Le « Petit Journal » de Canal + et Mediapart sont black-listés. Des journalistes sont ponctuellement refoulés : Azzeddine Ahmed-Chaouch (M6), dont le livre Le Testament du diable a déplu au parti, s’est vu refuser l’entrée au congrès de Tours, en 2011 ; un photographe de l’AFP a été refoulé du siège du FN l’année suivante car les photos de son agence étaient jugées « laides » et « aberrantes » ; une équipe de France 3 a été interdite d’accès à un meeting à Grenoble pendant les européennes, en 2014, au motif qu’elle avait « choisi [son] camp » en couvrant la manifestation des anti-FN devant la salle.

Lors de la même campagne, une journaliste d’Europe 1 a porté plainte après avoir été molestée par le service d’ordre du FN lors d’un déplacement de Jean-Marie Le Pen à Nice. Le parti parlera d’affabulation. Dans les villes frontistes, certains maires effectuent aussi un tri : L’Express et France Info ont été écartés d’événements municipaux à Fréjus, tout comme le mensuel Le Ravi au Pontet, et une équipe de Canal + à Beaucaire.

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Livre collectif dirigé par Fabrice Arfi (Mediapart) et Paul Moreira (agence Premières Lignes), Informer n’est pas un délit a été publié en octobre 2015 aux éditions Calmann-Lévy. 16 journalistes y racontent les coulisses de certaines de leurs enquêtes et les entraves à la liberté d’informer rencontrées. Avec l’autorisation de Calmann-Lévy, nous reproduisons ici le chapitre de Caroline Monnot (Le Monde) et Marine Turchi (Mediapart) consacré aux conditions d’enquête à l’extrême droite.