« Bloc syndical » policier : un mariage scellé par Alliance et béni par Darmanin

Treize syndicats de police ont annoncé leur rapprochement en vue des prochaines élections professionnelles. Mercredi, à la Bourse du travail de Paris, le ministre de l’intérieur s’est félicité de cette union née à l’initiative d’Alliance, une organisation très ancrée à droite.

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Le 28 septembre, à Paris, la salle principale de la Bourse du travail, où trône le buste de Jean Jaurès, est bleue. Le bleu de la couleur des tee-shirts qu’arborent les délégués régionaux d’un des principaux syndicats de police, Alliance, venus fêter l’union de leur organisation avec leurs homologues de l’Unsa Police. 

À quelques semaines des élections professionnelles prévues en décembre, ce rapprochement syndical réunit en un seul bloc treize organisations représentant les gardiens de la paix, les officiers, les commissaires, les administratifs et les scientifiques. Pour célébrer ce rapprochement, le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, le directeur général de la police nationale Frédéric Veaux et le préfet de police Laurent Nuñez ont répondu présents.  

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Annonce de la création d'une liste commune de 13 syndicats de police, le 28 septembre 2022 à la Bourse du travail à Paris. © Photo Pascale Pascariello / Mediapart

Aux alentours de 16 heures, dans l’attente de l’arrivée du ministre, les chiens des compagnies cynophiles de recherche d’explosifs reniflent les sacs des journalistes tandis que les 500 délégués d’Alliance et d’Unsa Police prennent place dans la salle « Ambroise Croizat ». 

Le secrétaire général d’Alliance, Fabien Vanhemelryck, arbore un large sourire. Arrivé en deuxième place lors des élections de 2018, avec 31,8 % des voix derrière Unité SGP Police-FO (34,4 %), son syndicat devient ainsi majoritaire en s’unissant avec Unsa Police, arrivé troisième (15,6 %).

Dans ce nouveau bloc, Alliance et l’Unsa sont suivis par onze autres organisations, parmi lesquelles Synergie Officiers, le Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN), le Syndicat indépendant des commissaires de police (SICP), le Syndicat national indépendant des personnels administratifs techniques et scientifiques de la police nationale (SNIPAT), ou encore l’Union des officiers-Unsa.

Un mariage qui pourrait sembler contre-nature, compte tenu des positions radicales d’Alliance, pas toujours partagées par certains syndicats ralliés à Unsa Police. Le secrétaire général du SNIPAT, Georges Knecht, souhaite « faire entendre ses effectifs, 20 000 personnes qui travaillent dans l’ombre », tout en assurant « continuer à dire haut et fort ce qu[’il] souhaite ».

Interrogé sur la surenchère régulière d’Alliance, il le répète : « Ces listes communes sont la meilleure proposition que nous ayons eue pour être considérés. » 

Georges Knecht n’a donc pas souhaité expliquer comment il composera avec le syndicat Alliance qui aspire, notamment, à limiter le droit fondamental de manifester en facilitant et en élargissant les interdictions administratives, le retour des « peines plancher » pour les personnes coupables d’agressions contre les forces de l’ordre, ou la « présomption de légitime défense » pour les forces de l’ordre.

Prenant régulièrement pour cible la justice, Alliance ne se lasse pas de rappeler que « le problème de la police, c’est la justice », phrase lancée par son secrétaire général, Fabien Vanhemelryck, lors de la mobilisation policière du 19 mai 2021, devant l’Assemblée nationale. 

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Salle « Ambroise Croizat », à la Bourse du travail, lors de la réunion des syndicats de police, Alliance et Unsa. © Photo Pascale Pascariello / Mediapart

« Il y a deux ans, en janvier 2020, l’ancien secrétaire général d’Unsa Police [Philippe Capon – ndlr] dénonçait les violences policières commises lors des manifestations des “gilets jaunes” devant Castaner, Nuñez [alors secrétaire d’État – ndlr] et Lallement. Et il n’avait pas peur de pointer la responsabilité de l’État dans cette gestion. On est bien loin aujourd’hui de la défense de telles valeurs républicaines et qui étaient déjà rares à cette époque. Aujourd’hui, elles sont quasi mortes », soupire un officier de police qui préfère garder l’anonymat. 

Il regrette qu’au sein de la police le syndicalisme soit réduit à du corporatisme, qui « dessert bien plus les policiers, les opposant davantage à la population, sans forcément améliorer leur quotidien. Il suffit de voir le nombre de suicides ».

Un « mariage d’intérêt »

Le rapprochement avec Alliance « est purement stratégique. C’est un mariage d’intérêt pour gagner le maximum de voix, remporter le plus de sièges dans les comités techniques ministériels et tuer Unité SGP-FO », poursuit-il, regrettant qu’« il n’y [ait] plus l’idée de défendre [leur] mission de service public », jugeant ainsi être « tombés dans une logique entrepreneuriale ».

Il s’interroge sur la viabilité de ce nouveau bloc, dans lequel « certains syndicats s’opposent comme ceux des commissaires. Celui, pro-Alliance, le SICP [Syndicat indépendant des commissaires de police – ndlr], est pour la présomption d’innocence des policiers, l’autre, le SCPN [Syndicat des commissaires de la police nationale – ndlr], non. Jusqu’où ce mariage entre le lapin et la carpe va-t-il tenir ? ».

Pour l’heure, il se raccroche à « l’espoir que ce rapprochement n’aboutisse pas à une fusion et que l’indépendance de [son] syndicat soit préservée ». Sinon, il quittera le syndicat.

Le secrétaire général d’Unsa, Laurent Escure, ne s’inquiète pas de « cette entente électorale sur des revendications corporatistes ». Interrogé sur certaines positions d’Alliance, il souhaite, comme le syndicat de police, qu’on « améliore la justice en matière de réponse pénale. Lorsqu’on veut défendre les valeurs républicaines, il faut venir en appui des policiers », a-t-il lancé.  

Contrairement à ce que pourrait laisser penser les déclarations de Laurent Escure, ce rapprochement a fait l’objet de débats au sein de l’Unsa. « Rien n’est imposé de façon verticale au sein de l’Unsa. C’est une sorte d’union libre mais nous avons une charte de valeurs et, bien sûr, il faut la respecter », précise un délégué syndical d’une autre branche de l’Unsa.

Et de rappeler : « Il est important d’avoir une offre syndicale républicaine à l’attention des policiers et on reste aussi très sensibles à leur situation professionnelle. Pour autant, les positions d’Alliance nous ont posé plusieurs fois problème, en particulier sur les revendications sur la présomption d’innocence. Il ne peut pas y avoir d’exception à la loi. Et on reste également vigilants sur leurs positions vis-à-vis de l’extrême droite. » 

Ce rapprochement est « un sujet de discussion et de vigilance à l’intérieur de l’Unsa », insiste-t-il.  

« Un jour de deuil pour le syndicalisme »

Alors que le ministre Gérald Darmanin traverse la salle pour rejoindre la tribune, François Hommeril, président de la Confédération française de l’encadrement et des cadres, la CFE-CGC, dont est membre Alliance, s’interroge en voyant « un ministre dans la fosse ainsi entouré de policiers. C’est sous le poids des syndicats qu’il est aussi bas », ironise-t-il avant de s’interroger sur la présence d’un ministre pour fêter cette union. « Il ne s’agit pas d’un congrès ou des vœux faits en début d’année mais de la formation d’un bloc syndical. » Sans plus de commentaires.

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Gérald Darmanin venu soutenir l'annonce de la création d'un bloc syndical, derrière Alliance. En arrière-plan, le secrétaire général d'Alliance police nationale, Fabien Vanhemelryck et celui d'Unsa Police, Olivier Varlet. © Photo Pascale Pascariello / Mediapart

Le secrétaire général d’Alliance, Fabien Vanhemelryck, prend la parole, fier d’afficher devant ses délégués une certaine connivence avec le ministre. « Un bloc unitaire », « une force incontournable », « majoritaire parmi les gardiens et les gradés » : Fabien Vanhemelryck martèle que « les préfets et directeurs » du ministre « ont pleinement conscience » du poids de cette nouvelle force syndicale qui pourrait, pour le ministre, prévient-il, être « un atout ou un obstacle selon la direction que vous envisagez ». 

Cette mise en garde délivrée, il aborde le chapitre sur la justice, sa cible favorite, avec néanmoins une légère variante : « Le problème de la police ne doit pas être la justice. Mais la justice doit être le problème des voyous. » 

Avec plus de retenue mais tout autant de radicalité, le secrétaire général d’Unsa Police, Olivier Varlet, apporte son soutien à son homologue d’Alliance en le rejoignant sur sa vision de la justice, comprenant « qu’il y a un sujet et c’est là que le partenariat a un vrai sens ». 

Mais c’est peut-être sa phrase d’introduction qui résume le mieux l’union du jour : « L’Unsa Police, on est plutôt des techniciens et aujourd’hui on s’appuie sur la voix et la force d’Alliance Police nationale. »

Le jour marque l’histoire du syndicalisme, selon lui, dans une salle qui est particulièrement symbolique pour lui, mais que les policiers se rassurent, « ce n’est pas pour le buste de Jaurès », mais parce qu’elle a vu la scission, en 2009, de l’Unsa Police avec Unité SGP, ayant fait le choix de rejoindre FO. 

Et « c’est peut-être aujourd’hui la mort annoncée de l’Unsa Police », commente Bertrand* qui, tête baissée, confie : « Je n’ose même pas regarder la statue de Jaurès. On est loin d’un jour historique pour le syndicalisme. C’est un deuil. » Bertrand donne l’exemple des agents de la police judiciaire qui ont préféré monter une association pour dénoncer la réforme qui menace leur service, plutôt que de se tourner vers les syndicats. 

« Les syndicats sont dans le jeu de pouvoir. C’est dangereux pour la démocratie. Aujourd’hui, on est en train de pactiser avec Alliance pour des élections. »

Embarrassé par certaines revendications d’Alliance « très proches de l’extrême droite », Bertrand s’inquiète « du glissement d’Unsa vers ces extrêmes. Certes les policiers sont majoritairement à droite mais il faut des garde-fous et les organisations devraient jouer ce rôle. En tout cas, elles ne devraient pas, comme Alliance, faire le jeu du Rassemblement national », conclut-il avant d’ajouter : « Comme le fait également notre ministre. »

Au pupitre, Gérald Darmanin assure que sa présence à la Bourse du travail auprès des syndicats « n’est pas un soutien ». Et d’ajouter : « J’essaie d’être le plus neutre possible. Quand on m’invite, je viens », avant d’énumérer l’ensemble des réponses qu’il a, depuis son arrivée en juillet 2020, apportées aux revendications des syndicats.

La dernière ayant été la signature, en mars, juste avant l’élection présidentielle, d’un protocole prévoyant 800 millions d’euros sur cinq ans, qui sera débattu au Sénat, en octobre, dans le cadre du projet de loi d’orientation et de programmation du ministère de l’intérieur (Lopmi).

Il n’a pas manqué de s’autoféliciter de sa propre longévité à la tête du ministère. Il se rapproche du record de Raymond Marcellin, resté de 1968 à 1974 à la tête du ministère de l’intérieur. Une référence interpellante puisque Raymond Marcellin, qui avait participé au régime de Vichy, avait été surnommé « Raymond la matraque » à la suite des événements de Mai-68.

Le ministre actuel s’est présenté, lui, auprès de ses fonctionnaires, comme « le premier avocat des policiers de France ».

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