La résistible conversion des gauches à l’écologie politique

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Même dans la gauche la plus traditionnelle, issue du mouvement ouvrier, il est aujourd’hui impensable de ne pas s’afficher « écologiste ». L’ancienneté et la radicalité des conversions diffèrent cependant selon les cas. 

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« Le terrain sur lequel les écologistes se sont constitués — la défense de la nature et des droits des générations futures –, pour important qu’il soit, ne représente pas l’enjeu central des prochaines décennies. […] L’écologie n’est pas une politique, elle n’est même pas une idéologie. » Ces lignes, publiées dans une revue du Parti socialiste (PS) en 1993, n’étaient pas vraiment visionnaires. Elles seraient impossibles à assumer aujourd’hui. Leur auteur, Henri Weber, plaide lui-même depuis plusieurs années pour une doctrine « écosocialiste »

Alors qu’Europe Écologie-Les Verts (EE-LV) détermine ce week-end la composition de sa nouvelle direction, les enjeux qu’il porte n’ont jamais autant fait consensus dans le reste de la gauche. Tous les partis de ce camp fragmenté se réclament de l’écologie, affirment son caractère incontournable et soulignent son incompatibilité avec les orientations économiques et sociales défendues par la droite. Il n’y a pas jusqu’à Bernard Cazeneuve, connu pour soutenir la filière nucléaire, ministre de l’intérieur lorsque Rémi Fraisse fut tué à Sivens par la grenade offensive d’un gendarme mobile, qui n’ait ressenti le besoin de publier un texte théorique sur le sujet dans Le Débat

Comment la conversion de la gauche issue du mouvement ouvrier s’est-elle opérée ? Surtout, est-elle vraiment accomplie ? Beaucoup d’écologistes en doutent, y trouvant une justification pour affirmer leur autonomie et la singularité de leur offre politique. 

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Le député François Ruffin, apparenté à La France insoumise (LFI), est aujourd’hui celui qui incarne le mieux les tentatives de jonction entre justice sociale et justice climatique, fins de mois et fin du monde (lire notre entretien). « Consommer moins, répartir mieux : tel doit devenir notre adage [:] le vert et le rouge, l’écologique et le social », affirme-t-il dans un essai paru à la rentrée, Il est où, le bonheur (Les liens qui libèrent, 2019). Selon lui, il est possible de dégager un sens anti-productiviste de luttes a priori défensives pour l’emploi, y compris dans des secteurs fortement impliqués dans le dérèglement climatique.  

Corinne Morel Darleux, auteure de Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (Libertalia, 2019), désormais favorable à un recours croissant à l’action directe, fait crédit à François Ruffin de travailler à ce type d’alliance depuis au moins dix ans. Elle voit le député de la Somme comme la personnalité de LFI « qui continue à être en prise avec les évolutions du monde militant de l’écologie, avec cette sensibilité aiguë sur la question sociale ».

Elle-même a été en charge d’un travail conséquent de définition d’une doctrine « écosocialiste » pour le Parti de gauche, dont elle est encore élue régionale en Auvergne-Rhône-Alpes, même si elle en a quitté la direction. La formation de Jean-Luc Mélenchon, bâtie après son départ du PS et avant les européennes de 2009, était déjà née sous les auspices du triptyque « République, Socialisme, Écologie », qui illustrait la conviction selon laquelle la question climatique redéfinit l’intérêt général humain. 

« Dans la foulée de la campagne présidentielle de 2012, raconte Corinne Morel Darleux, nous avons très tôt travaillé sur un Manifeste pour l’écosocialisme, dont les 18 thèses ont été adoptées après des assises nationales et un véritable travail d’amendement. Le terme existait déjà, porté notamment par des figures comme Michael Löwy, Daniel Tanuro, ou même André Gorz et Murray Bookchin. S’inscrire dans cette filiation politique et intellectuelle était un geste conscient. »

Dans ce document, utilisé pour construire un réseau européen et international, la « règle verte » et la « planification écologique » côtoient l’ambition de « décoloniser l’imaginaire » et d’accompagner « les luttes sociales et environnementales ». « L’expansion infinie » est décrite comme « un suicide de la civilisation humaine » et le texte se dresse explicitement contre l’idée que la hausse du PIB doit précéder toute redistribution des richesses. Quant au changement de  cadre constitutionnel et la désobéissance aux traités européens existants, ils sont justifiés par la radicalité des mesures à mettre en œuvre et le verrouillage « libéral » de l’ordre institutionnel en place. 

Corinne Morel Darleux, dans le studio de Mediapart Corinne Morel Darleux, dans le studio de Mediapart
Avec la création de La France insoumise pour la présidentielle de 2017, de nombreux éléments programmatiques issus du PG se sont retrouvés dans les livrets de la campagne. Si Morel Darleux le reconnaît volontiers, elle regrette que « le projet global [ait] disparu des radars, de même que le travail fait à l’international ». Là où certains écologistes reprochent au discours mélenchonien sur « l’économie de la mer » de véhiculer un imaginaire prédateur de ressources, elle y voit un mauvais procès, préférant pointer l’idée de relance d’exploration de l’espace avancée pendant la campagne, qu’elle estime beaucoup plus critiquable.

Si un discours écologiste global existe bien chez LFI, il repose donc sur des acquis déjà vieux de quelques années et des innovations pas forcément en cohérence. Du coup, sur certains sujets devenus brûlants, le logiciel n’est pas mis à jour. « Que ce soit sur le thème de l’effondrement ou de la crise du vivant, ou à propos du type d’activisme approprié à l’urgence de ce qu’on vit, il y a peu de développement d’une pensée autonome », remarque ainsi Morel Darleux. Cet été dans Mediapart, le député insoumis Éric Coquerel affirmait d’ailleurs son souhait qu’un effort doctrinal écosocialiste soit repris au sein de la FI, y compris pour pointer l’impasse d’une écologie politique ne parvenant pas à entraîner les milieux populaires. 

Toujours est-il qu’en termes de vocabulaire, de programme et de soutien aux luttes menées sur le terrain, la convergence entre LFI et l’écologie politique est particulièrement avancée. Quelques exemples locaux de coopération réussie existent, notamment à Grenoble sous l’égide du maire Éric Piolle. Professeur à Sciences Po dans cette même ville, Simon Persico estime que « la proximité des Insoumis et des Verts sur la question écologique est très forte », et les différences parfois surjouées. Tout récemment, l’eurodéputé EE-LV Yannick Jadot a d’ailleurs tenu à affirmer la compatibilité entre sa volonté de rassemblement et celle exprimée par François Ruffin. 

Les principaux points de divergence entre Insoumis et Verts sont en fait à chercher sur des terrains adjacents, à savoir une culture sans doute plus centralisatrice à LFI, et un désaccord stratégique sur le degré de conflictualité à assumer vis-à-vis de l’intégration européenne. Les choses se compliquent davantage du côté des deux « vieux » appareils héritiers de la social-démocratie et du communisme – le Parti socialiste et le Parti communiste (PCF) – qui accusent un véritable retard. 

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