DROITE

François Fillon se livre à une interminable autojustification sur France 2

La télévision de service public a offert jeudi soir à l’ancien champion de la droite, avant son procès pour détournement de fonds publics qui s’ouvrira le 24 février, une longue tribune en prime time. Sa défense n’a pas varié en trois ans, il a été victime d'une machination mais n’a –malheureusement – aucune révélation à faire sur ce point.

Lucie Delaporte et Michel Deléan

31 janvier 2020 à 08h11

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Fallait-il que le service public offre une heure trente de tribune en prime time à François Fillon à trois semaines de son procès ? Si beaucoup s’étaient interrogés en amont sur le sens de cette invitation sur France 2, dans l’émission « Vous avez la parole » animée par Léa Salamé et Thomas Sotto, après 90 minutes de laborieuses dénégations de celui qui amené en 2017 sa famille politique dans le mur, la réponse ne fait plus guère de doute.

Et on se demande combien de Français – hormis ceux tenus par des obligations professionnelles – se sont infligé jusqu’au bout ce pensum.

« Il y a une chose que je ne peux pas supporter, c’est que l’on pense que je suis malhonnête », conclura, benoîtement, l’ancien premier ministre au terme d’un interminable exercice d’autojustification, sans véritable contradiction.

François Fillon sur France 2 © Capture d'écran

François Fillon n’a aucune excuse à présenter aux Français, ni même à son parti, qui, trois ans après le crash de sa candidature, est toujours en lambeaux. Et s’il a un regret d’avoir terminé la campagne présidentielle de 2017 cerné par les affaires, c’est « pour (s)on pays » qui n’aura pas eu la chance de profiter de ses hauteurs de vue.

Excluant d’emblée tout retour à la vie politique – personne il est vrai n’a vraiment songé à lui demander de revenir – Fillon a expliqué que s’il consent à venir s’expliquer devant les Français aujourd’hui, ce n’est vraiment que pour « défendre l’honneur de (s)a femme » qui a « été déchiqueté ».

Le vainqueur de la primaire de la droite, qui n’avait pas pris la parole en France depuis trois ans, n’a sur le fond pas varié d’un iota dans sa défense. Il a été victime dans cette affaire d’une « procédure d’exception », d’une enquête « exclusivement à charge » qui n’a pas cru bon d’examiner les pièces qui l’innocentaient.

Naturellement, Penelope Fillon a travaillé, explique-t-il, puisqu’« elle a été ma première et principale assistante parlementaire » et qu’importe si personne, pas même elle, ne s’en souvient.

Lorsqu’elle affirme, dans un documentaire britannique, qu’elle n’a « jamais été son assistante », cela ne veut pas du tout dire la même chose en anglais, tente même François Fillon, devant des journalistes sans voix.

Et si l’instruction ne l’a pas compris, c’est que ces fonctionnaires de juges n’ont « aucune idée de la vie politique », obsédés qu’ils sont par l’idée de « codifier » un travail en réalité parfaitement insaisissable. Volant étrangement au secours du Rassemblement national et de François Bayrou, empêtrés dans des affaires d’emplois fictifs d’assistants parlementaires, Fillon offrira alors, seule joyeuseté de cette soporifique programmation, ce savoureux lapsus : « un assistant contribue au financement… pardon, au fonctionnement… de son parti ». Sous la morgue de l’ancien premier ministre, l’inconscient se rebelle.

Interrogé également sur l’emploi pour le moins flou de sa femme à La Revue des deux mondes, Fillon expliquera aussi que si le milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière a plaidé coupable dans cette affaire, pour laquelle il a finalement été condamné pour abus de bien social, c’est qu’il a, cingle l’ancien député de la Sarthe, « refusé d’affronter un procès public ».

Trois ans après, le candidat de LR à qui la victoire à l’élection présidentielle était promise n’a finalement aucune révélation à faire sur le prétendu « cabinet noir » qui aurait fomenté le vaste complot visant à l’éliminer politiquement. « Je vais vous décevoir mais je ne suis plus dans cela », ose celui qui avait promis à l’époque de fracassantes révélations. Mais non, assure-t-il, il est aujourd’hui passé à autre chose et puis « il n’a pas les moyens de mener une enquête ».

Que les militants de LR qui l’imaginaient rongé par les remords d’avoir mené sa famille politique à la ruine se rassurent. « Vouloir m’attribuer la crise de la droite, c’est se priver des moyens de la résoudre », tranche-t-il avec aplomb.

Aujourd’hui, François Fillon n’est pas mécontent de lui-même puisqu’il a « réussi une reconversion professionnelle ce que tout le monde pensait impossible » – il travaille dans une société de gestion d’actifs – espérant sans doute servir d’exemple aux millions de chômeurs de Pôle emploi. Et s’il ne veut pas « donner de leçons » à Macron, il ne peut s’empêcher d’expliquer qu’à sa place il « aurai(t) fait plus fort, plus vite ».

À ce stade, on se demande s’il est vraiment nécessaire de l’entendre disserter sur « la crise démocratique » ou s’interroger gravement sur « le repli communautaire ».

Ce que pense cet homme de Greta Thunberg ou du Brexit n’intéresse sans doute plus que les deux journalistes en face de lui, préoccupés de ne pas faire apparaître cette émission comme une pure opération de communication.

L’exercice des questions-réponses sera certainement plus difficile pour François Fillon devant le tribunal correctionnel de Paris, à partir du 24 février. L’ex-candidat à la présidentielle sera jugé pour détournement de fonds public, complicité et recel, ainsi que pour complicité et recel d’abus de biens sociaux, et omission de déclaration d’une partie substantielle de son patrimoine à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Le procès doit s’achever le 11 mars.

Un dossier judiciaire accablant

François Fillon encourt une peine maximale de dix ans de prison et un million d’euros d’amende. Son épouse, Penelope Fillon, et son ancien suppléant à l’Assemblée, l'ex-député européen et maire de Sablé-sur-Sarthe Marc Joulaud, comparaîtront à ses côtés. Quant à l’homme d’affaires Marc Ladreit de Lacharrière, il a déjà été condamné à huit mois de prison avec sursis et 375 000 euros d’amende, en décembre 2018, dans une procédure de comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC).

Penelope et François Fillon pendant la campagne présidentielle de 2017. © Reuters

La lecture de l’ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel, signée le 19 avril 2019 par les juges d’instruction Serge Tournaire, Aude Buresi et Stéphanie Tacheau, est en tout point accablante pour François Fillon. L’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy y apparaît comme un homme d’argent, qui n’a eu de cesse d’accroitre ses revenus de toutes les façons, licites ou non, pendant ses fonctions politiques.

Factuellement, François Fillon est accusé de plusieurs infractions :

– Avoir rémunéré son épouse en tant que collaboratrice parlementaire « pour des prestations fictives ou surévaluées », lorsqu’il était député, entre 1998 et 2002, puis en 2012 et 2013, pour un montant total de 408 000 euros.

– Avoir fait salarier celle-ci de la même manière par Marc Joulaud, devenu député à sa place, entre 2002 et 2007, pour un montant de 645 600 euros.

– Avoir rémunéré dans les mêmes conditions deux de ses enfants, Marie et Charles, de 2005 à 2007, lorsqu’il était sénateur, pour un montant de 117 400 euros.

– Avoir fait embaucher son épouse à La Revue des deux mondes par son ami le milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière, pour des prestations fictives ou surévaluées, en 2012 et 2013, pour un coût de 135 000 euros.

– Enfin, avoir omis de déclarer un prêt de 50 000 euros (oral et sans intérêts) consenti en 2012 par ce même Marc Ladreit de Lacharrière.

Le montant global des sommes ainsi perçues s’élève à 1,356 million d’euros. Encore ne s’agit-il là que d’une partie du magot accumulé par François Fillon. Au cours de leur enquête, les juges d’instruction ont identifié d’autres rentrées d’argent litigieuses, mais qui étaient prescrites pour les unes, ou qu’ils ont finalement estimé non délictuelles pour les autres.

Les juges notent que, dès son entrée à l’Assemblée nationale en 1981, François Fillon commence à rémunérer son épouse pour des travaux dont ils n’ont pas retrouvé la trace. Lors de leur première audition, les époux Fillon avaient pudiquement daté à 1998 leur premier contrat de travail de collaboration parlementaire. Collaboratrice occasionnelle de son mari de 1981 à 1986, Penelope Fillon a pourtant perçu des salaires significatifs, fixés « en fonction des sommes disponibles dans le crédit collaborateur », écrivent les juges dans leur ordonnance. Pour le premier contrat, signé en novembre 1981, elle reçoit ainsi 30 000 francs pour une mission sur « l’aménagement du bocage sabolien ».

À partir de 1986, François Fillon salarie son épouse comme collaboratrice parlementaire permanente. « Malgré cinq grossesses entre 1982 et 2001, Penelope Fillon ne prenait aucun congé maternité », notent les juges d’instruction. Elle ne se rendait jamais à l’Assemblée nationale, et exerçait uniquement à son domicile, dans la Sarthe. Selon ses explications, elle s’y occupait du courrier adressé à son époux, et des demande des administrés de sa commune.

Le hic, c’est que d’autres qu’elles s’en occupaient déjà. De toute façon, il n’y avait pas de boîte aux lettres et le courrier était réexpédié à Paris, a déclaré le jardinier des châtelains Fillon sur procès-verbal. Les nombreuses perquisitions et auditions effectuées pendant l’enquête n’ont pas pu étayer les dires des époux Fillon.

Pour les juges, Penelope Fillon a mené « une vie de femme au foyer, se partageant entre Paris et sa maison sarthoise, très investie dans l’éducation de ses enfants et dans la gestion de la vie familiale ». Si elle accompagnait son époux de temps à autres, « tout cela ne relevait pas d’un travail d’assistant parlementaire, encore moins à temps complet ».

Penelope Fillon semble avoir été une collaboratrice tout aussi fictive du député Marc Joulaud, à qui François Fillon a demandé une bonne rémunération pour son épouse.

Quant à La Revue des deux mondes, à part deux notes de lecture, les enquêteurs n’ont pas non plus trouvé trace d’un travail réel de Penelope Fillon. Le propriétaire, Marc Ladreit de Lacharrière, a reconnu que son ami François Fillon lui avait demandé d’embaucher son épouse qui « s’ennuyait », peu avant son départ de Matignon, en 2012. Il ne s’agissait pas, selon lui, de compenser une baisse de revenus après la cessation de ses fonctions de premier ministre.

Quant aux salaires versés à deux de ses enfants quand il était sénateur, les juges notent que François Fillon avait la main sur leurs comptes bancaires, et qu’il a récupéré les sommes concernées. Enfin, le prêt non déclaré de 50 000 euros consenti en 2012 par Marc Ladreit de Lacharrière pour des travaux dans le château de François Fillon, un prêt oral et sans intérêts, n’a commencé à être remboursé qu’après l’ouverture de l’enquête.

Bien qu’il n’ait, au bout du compte, pas été renvoyé devant le tribunal pour cela, les activités de conseil de François Fillon ont également retenu l’attention des juges. La société 2F Conseil est créée dès le 6 juin 2012, quand il redevient simple député.

« Il peut paraître surprenant que l’ex-premier ministre, qui n’avait jamais exercé d’autres activités professionnelles que celles liées à l’exercice de ses mandats et fonctions ministérielles, se soit subitement lancé dans le conseil aux entreprises et surtout qu’il ait pu faire prospérer cette activité tout en poursuivant ses activités politiques, avec des risques évidents en termes de conflits d’intérêts ou de trafic d’influence », écrivent les juges.

Les honoraires conséquents encaissés par sa société 2F Conseil sont en effet versés par « des personnalités que François Fillon avait rencontrées et côtoyées dans ses activités politiques ». L’ami Ladreit de Lacharrière paye ainsi 30 000 euros une étude sur la réorganisation de l’actionnariat familial. Le cabinet Ricol-Lasteyrie, l’assureur Axa, présidé par Henri de Castries, la société Future Pipe Industries de Fouad Makhzoumi, ou encore la banque Oddo versent aussi leur écot.

« Quoi qu’on puisse penser du mélange des genres auquel s’était livré François Fillon entre 2012 et 2017, tout à la fois lobbyiste, intermédiaire, député, chef de parti et candidat à l’élection présidentielle, les délits de trafic d’influence actif et passif n’étaient pas susceptibles d’être retenus », écrivent les juges d’instruction.

Lucie Delaporte et Michel Deléan


218 commentaires

Aujourd’hui sur Mediapart

Migrations — Enquête
par Sarah Brethes (avec Sheerazad Chekaik-Chaila)
À l’air libre
par à l’air libre
Voir la Une du Journal

Nos émissions

À l'air libre
par à l’air libre
À l'air libre
par à l’air libre
Grand entretien
par Justine Brabant
Ouvrez l’Élysée
par Usul et Ostpolitik

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne