A droite, des élus tentent de remettre la pauvreté à l’ordre du jour

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Face à l’explosion de la pauvreté, une nouvelle génération d’élus Les Républicains tente d’en faire un sujet de préoccupation à droite. Quitte à bousculer la doxa d’une famille politique longtemps aveugle sur la question.

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«Ce soir, c’est de pauvreté et de misère que nous voulons parler. » Il est presque 22 heures, ce mardi 12 janvier. À la tribune de l’Assemblée nationale, Aurélien Pradié (Les Républicains) délivre un discours enflammé contre ce « défi qui, bientôt, nous hantera ». Face à lui, quelques dizaines de députés sont présents dans l’hémicycle pour en débattre. Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) raconte sa « douleur », invoque le souvenir de la peste de 1920, et alerte contre ce « fléau de toute la société ». Olivier Véran, le ministre des solidarités et de la santé, a souhaité représenter lui-même le gouvernement.

Un ministre et des élus de premier plan, deux heures d’échanges concrets sur la pauvreté : sur les bancs du groupe LR, on savoure ce mardi soir comme une petite victoire. « C’était un débat de ceux où la politique prend toute son importance », dit à Mediapart Aurélien Pradié. C’est à son initiative que ce thème a été inscrit à l’ordre du jour, dans le cadre d’une journée de contrôle parlementaire dévolue à l’opposition. Un choix loin d’être naturel pour une formation plutôt habituée à saisir ces fenêtres de tir pour causer immigration, identité ou sécurité.

Aurélien Pradié, le secrétaire général de LR, lors d'un débat sur la pauvreté à l'Assemblée nationale, en janvier 2020. © Capture d'écran / AN Aurélien Pradié, le secrétaire général de LR, lors d'un débat sur la pauvreté à l'Assemblée nationale, en janvier 2020. © Capture d'écran / AN

À droite, ce regain d’intérêt pour les questions liées à la pauvreté date en fait de plusieurs mois. Un groupe de travail a été créé, réunissant une dizaine de parlementaires tous les mercredis après-midi – le plus souvent par caméras interposées. Au Sénat, une mission d’information sur la précarisation et la paupérisation en France a vu le jour mardi. Un « choix fort du groupe LR », salue la sénatrice Frédérique Puissat, qui rappelle que chaque groupe n’a le droit qu’à une mission d’information par an.

Au palais du Luxembourg, la sénatrice nouvellement élue Alexandra Borchio-Fortimp avait consacré, mi-novembre, sa première intervention à cette question. « Nous ne pouvons pas détourner le regard, lançait l’élue des Alpes-Maritimes à Jean Castex. Pouvez-vous nous dire clairement si le “quoi qu’il en coûte” s’adresse aussi à ces nouveaux visages de la précarité ? La pauvreté ne disparaît pas avec le virus, monsieur le premier ministre : au contraire, elle ne fait que commencer ! » Lors de ses vœux à la presse le 13 janvier, Christian Jacob, le président de LR, s’enorgueillissait : « Le parti mène un travail de fond sur la pauvreté. »

Les circonstances l’y invitaient fortement. La crise sanitaire et ses conséquences ont révélé l’ampleur du fléau : 10 millions de personnes vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, alarmait le Secours catholique en novembre. Face à l’explosion de la précarité, la droite tente de reconstruire un lien avec les classes populaires. Une mission périlleuse, dix ans après les sorties médiatiques de Laurent Wauquiez sur le « cancer de l’assistanat ».

La campagne de 2017 est, elle aussi, passée par là. Au milieu de la suppression de 500 000 postes de fonctionnaires ou de la durée légale du travail, François Fillon y proposait la privatisation à marche forcée de l’assurance-maladie. Pas plus tard qu’il y a quatre ans, Les Républicains militaient ainsi pour la fin du remboursement des soins du quotidien. Aurélien Pradié se souvient bien de l’épisode du « petit rhume » et du « gros rhume », dévastateur dans l’opinion, et des explications embarrassées du clan Fillon.

« Je n’oublie pas que c’est à ce moment-là que la droite a commencé à décrocher dans les sondages », souligne-t-il. Aujourd’hui secrétaire général du parti, l’élu du Lot est, de l’avis général, celui qui impulse en interne ce regain d’intérêt pour les questions de pauvreté. Quitte à « assumer sans difficulté une forme de rupture » avec la ligne qui a prévalu ces dernières années, incarnée par François Fillon ou Laurent Wauquiez. « L’époque a changé, argue-t-il. On ne peut plus tenir ce discours-là. » 

Le numéro 3 du parti de la rue de Vaugirard reconnaît que « la droite n’est plus très audible » sur le sujet mais il refuse d’y voir une fatalité ou un héritage ancestral. « Les grands combats à ce sujet ont été menés par la droite », martèle-t-il, évoquant la création du Samu social par Xavier Emmanuelli en 1993, la campagne contre la « fracture sociale » de Jacques Chirac en 1995, ou le discours de Geneviève de Gaulle-Anthonioz à l’Assemblée en 1997. 

« On a perdu le sens politique de l’histoire de notre famille, ça me désespère, soupire Aurélien Pradié. Il y a une parenthèse qu’il faut refermer. Mais ce que l’on fait aujourd’hui, c’est un retour aux sources. » Son compagnon de lutte au groupe LR, Julien Dive, embraye : « Ça fait longtemps qu’on n’est plus en pointe sur ces questions, mais la droite, ce n’est pas une question de classe sociale ! » Et l’élu de l’Aisne de citer son histoire personnelle comme exemple : « Quand j’étais gamin, j’ai vu les huissiers à la maison. Mes parents ont travaillé toute leur vie, ma mère est décédée sans avoir fini de payer son pavillon… Ce combat, j’y crois vraiment. »

© Julien DIVE

Le politologue Dominique Reynié trouve lui aussi des traces de cet attachement aux plus précaires dans l’ADN de la droite. « C’est même une vieille tradition, affirme le directeur général de la Fondapol, un think tank libéral. Il y a une lignée du gaullisme qui s’est toujours définie comme une droite étatique et sociale. Historiquement, il y a eu un vote ouvrier très fort au profit des gaullistes. Et puis, il y a du côté du centre-droit et de l’UDF [Union pour la démocratie française – ndlr] une tradition chrétienne-sociale qui n’a jamais disparu. » 

Un retour aux sources mais pas une resucée, assurent les élus de la nouvelle génération. L’enjeu est de taille : adapter à la période un logiciel devenu obsolète, focalisé sur la réduction des dépenses publiques et le retrait de l’État. Tous les mercredis, ils écoutent des spécialistes et des acteurs de la question. Le reste du temps, ils consultent, participent à des maraudes ou des distributions alimentaires aux côtés d’associations. Dans les semaines à venir, ils prévoient d’organiser une conférence de presse pour présenter les propositions de ce groupe de travail.

« Les Français sauront faire la différence entre ceux qui ont de l’imagination et les autres », veut croire Aurélien Pradié. L’imagination comme mantra, donc, quitte à bousculer quelques totems. Dans un entretien à L’Obs mi-décembre, l’élu du Lot se risquait même à défendre le revenu universel. « Nous gagnerions à faire en sorte que, dès ses 18 ans, tout jeune Français, quelle que soit sa situation sociale, bénéficie automatiquement d’un revenu universel vital », disait-il, estimant ce dernier à « 40 % du revenu médian », soit un peu plus de 700 euros. 

Un mois plus tard, Aurélien Pradié regrette un peu d’avoir parlé de revenu universel : « Je n’aurais pas dû employer ce mot, les gens se sont arrêtés à ça. » Ce qu’il propose, amende-t-il, c’est une « ressource vitale », une idée « fondamentalement différente de celle de Benoît Hamon », en cela qu’elle ne se déclencherait qu’après « deux à quatre mois consacrés à l’intérêt général » et qu’elle impliquerait la fusion en son sein des autres aides sociales.

Ce n’est qu’un exemple mais il permet de toucher à la question centrale : qu’est-ce qu’une politique de droite en matière de lutte contre la pauvreté ? Le néolibéralisme, l’économie de marché et la réduction à tous crins des dépenses publiques, est-ce bien compatible avec un rôle volontariste joué par l’État pour combler les inégalités et protéger les plus fragiles en son sein ? Peut-on vraiment prôner l’assistance tout en pointant du doigt l’assistanat ?

C’est l’épineuse synthèse à laquelle s’astreignent les élus cités plus haut. Aider les plus précaires, d’accord, mais sans perdre de vue la sacro-sainte « valeur travail ». Aurélien Pradié l’assure, il n’y a pas de différence partisane quand on parle d’aide alimentaire ou d’aide d’urgence. « Dans la rue, il n’y a pas d’identité, on n’a pas de considération à avoir sur l’histoire de la personne qu’on aide », dit le député en paraphrasant Henri Emmanuelli. Mais, après l’urgence, la politique reprend ses droits. « À plus long terme, comment installe-t-on la valeur du travail dans chacune de nos mesures ? », interroge-t-il.

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