«Un système plus élitiste et méritocratique s’impose à l’université»

Par

Le gouvernement le jure, sa réforme de l'accès à l'enseignement supérieur n'est pas une manière déguisée d'introduire de la sélection à l'université. Mais est-ce réellement le cas ? Ne va-t-on pas assister à l'éclosion d'un système à plusieurs vitesses ? Entretien avec la sociologue Annabelle Allouch. 

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Après deux mois de concertation, le gouvernement a dévoilé le 30 octobre les nouveaux contours de l’enseignement supérieur dès la rentrée 2018 (lire ici notre article sur le sujet). La future loi prévoit en effet que chaque bachelier pourra accéder à la filière de son choix, écartant ainsi la perspective d’une sélection sèche, réprouvée par la plupart des syndicats et organisations étudiantes. Mais il n’est pas question de conserver un accès libre, comme c’est le cas actuellement, à l’université. Un bachelier qui ne remplirait pas un certain nombre de critères pourra en effet se voir imposer par l’université une remise à niveau pour s’inscrire à la filière de son choix. Si jamais le nombre de places était insuffisant, la priorité serait donnée aux meilleurs profils.

Annabelle Allouch est maître de conférences à l’université de Picardie Jules-Verne et auteure de La Société du concours, l’empire des classements scolaires (éditions du Seuil), où elle interroge « l’habillage méritocratique » de notre société et sa capacité à exacerber la concurrence sur la base des concours. Elle analyse pour Mediapart les conséquences possibles de cette réforme « aux intentions louables ».

Le gouvernement explique ne pas introduire de sélection à l'université avec cette réforme. Est-ce vraiment le cas ?

Annabelle Allouch © DR Annabelle Allouch © DR
Annabelle Allouch : Pour moi, la France s’aligne sur les standards internationaux (et surtout américains) de sélection avec cette réforme. L’enseignement supérieur tel qu’on l’a connu n’existera plus. Il y a de la sélection même si le gouvernement explique le contraire. Dès lors qu’on institue des prérequis ou des attendus, on met une conditionnalité, donc c’est de fait de la sélection. On demande à des étudiants de respecter des conditions scolaires, de motivation et de compétences. C’est aussi une forme de sélection lorsqu’on demande aux universitaires de mettre en œuvre un choix. Si on reprend la formule de Bourdieu, le concours, c’est transformer des micro-différences (un demi-point) en propriétés sociales. Là, on transforme une batterie de critères en un statut scolaire et social qui différenciera le dernier étudiant admis du premier lycéen recalé. C’est la même logique. Il est intéressant de noter dans le dossier de presse du gouvernement qu’il y a un rétropédalage par rapport au discours d’Emmanuel Macron, qui expliquait en septembre que l’université n’est pas pour tout le monde. Dorénavant, le gouvernement insiste sur la nécessaire démocratisation de l’université, en intégrant dans sa communication des éléments de critique sur les inégalités sociales et en rappelant le poids du milieu social pour mieux les désamorcer. Ils sont sortis de leur approche trop brutale et frontale, qui aurait pu être le catalyseur d’une mobilisation des jeunes et des syndicats. 

Le gouvernement assure vouloir, avec cette réforme, juguler la sélection par l’échec qui donne lieu à 60 % d’abandon en première année de licence ; est-ce une réponse pertinente à cette situation ?

Il y a deux mythes qui ont la vie dure. Il y a ce mythe de l’étudiant de bac professionnel voulant aller en fac de philosophie, qui agit comme une figure repoussoir alors qu’ils sont très minoritaires à vouloir s’engager dans ce type de cursus. Et puis, il y a ces 60 % d’échec en licence. En réalité, on ne sait pas vraiment où vont ces étudiants. Si nous, à l’université, on n’arrive pas à le déterminer clairement, le gouvernement ne peut pas le savoir aussi. Certains disparaissent, mais peut-être pour avoir une meilleure situation. Parler de sélection par l’échec, c’est aussi sous-entendre qu’aller directement sur le marché du travail, ou en formation, c’est un échec. Que l’étudiant qui a choisi finalement une voie professionnelle plus rapide fait erreur. Le gouvernement impose ainsi une lecture de l’échec et de la réussite : pour lui, la seule façon de réussir dans notre société, c’est de décrocher un diplôme d’études supérieures. On impose une forme normée de réussite, avec une vision élitiste et très tranchée sur la réussite dans le monde social. Il y a les diplômés et les autres, ce qui contribue à reproduire des hiérarchies scolaires. 

Il fallait mettre fin au tirage au sort, explique aussi l’exécutif. Est-ce une motivation suffisante pour la réforme ? 

C’est un discours de justification hyper huilé, qui a bien fonctionné. C’est un coup à deux bandes, en disant « on met fin au tirage au sort », alors que c’est marginal. Les familles en ont peur. Le gouvernement a mis en scène un tirage au sort qui concernerait tout le monde. La rhétorique est imparable : vous n’aimez pas le tirage au sort, le hasard, donc on le remplace par le mérite. C’est du faux bon sens, mais c'est très malin d’un point de vue politique et ça permet de justifier l’introduction d’une réforme impopulaire depuis Mai 68. 

Est-ce que cette réforme signe la fin de la liberté d’accès à l’enseignement supérieur pour tous ?

Le bac reste la condition d’accès à l’enseignement supérieur. Mais l’efficacité et la transparence deviennent les valeurs principales du système qui s’impose aux bacheliers. Ça change que la notion d’égalité dans l’accès du diplôme n’est plus garantie par l’État. C’est dorénavant un système plus élitiste et méritocratique qui s’impose. Ce n’est ni négatif ni positif, mais il faudra montrer son mérite pour avoir accès à la filière de son choix. En ce sens, ce système est opposé à l’égalitarisme inspiré par Mai 68, qui a perduré pour des raisons politiques.

Le mot « attendus » a été préféré à celui de « prérequis », plus connoté ; qu’est-ce que cela signifie ?  

Le terme « attendus » fait basculer la responsabilité du côté de l’élève. On lui demande de respecter ces attendus, ce qui est plus subtil avec le terme de prérequis. Il y avait dans ce dernier terme une ambiguïté entre les responsabilités de l’État, de l’université et de l’élève. Sans compter qu’il sonne moins bien à l’oreille, comme l’a dit la ministre de l’enseignement supérieur. 

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

L'entretien a été relu et amendé à la marge par Annabelle Allouch.