L'hôpital Pompidou mis en cause après le suicide d'un médecin

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Le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour harcèlement moral, à la suite du suicide du professeur Jean-Louis Mégnien, cardiologue, qui s’est jeté par la fenêtre de son bureau le 17 décembre. En 2014, un de ses collègues avait alerté les responsables de l'établissement d'un « risque suicidaire » dû à un harcèlement. Il n'a pas été entendu. L'analyse des mails confidentiels des collègues de Mégnien et de la hiérarchie de l'hôpital révèle de lourdes responsabilités administratives et met en cause la directrice de l'hôpital.

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Mercredi 30 décembre, le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour harcèlement moral, à la suite du suicide, à 54 ans, du professeur Jean-Louis Mégnien, cardiologue à l’hôpital européen Georges-Pompidou (HEGP), qui s’est jeté par la fenêtre de son bureau au septième étage, le 17 décembre dernier. Sophie Mégnien, l’épouse du médecin, père de cinq enfants, a été entendue par les policiers et a porté plainte, le 29 décembre. L’enquête a été confiée à la brigade de répression de la délinquance contre la personne de la police judiciaire parisienne, d’après une source judiciaire interrogée par l’AFP.

L'entrée de l'hôpital européen Georges-Pompidou, dans le XVe arrondissement de Paris © KoS L'entrée de l'hôpital européen Georges-Pompidou, dans le XVe arrondissement de Paris © KoS

Le suicide de Jean-Louis Mégnien a suscité une très vive émotion dans le milieu médical, et a très vite soulevé la question de responsabilités éventuelles. À l’hôpital Georges-Pompidou, on savait pertinemment que Jean-Louis Mégnien avait été en conflit avec sa hiérarchie et avait eu un arrêt maladie de neuf mois, entre mars et décembre 2015, avant de reprendre son travail le 14 décembre. Dès l’annonce de sa mort, des collègues de Jean-Louis Mégnien ont évoqué une situation de souffrance au travail et de harcèlement, signalant entre autres qu’à son retour il avait trouvé son bureau fermé et la serrure changée. Pour y entrer, il a dû faire venir un serrurier. Trois jours plus tard, il se défenestrait de ce bureau dont on avait cherché à l’exclure.

Le 23 décembre, Martin Hirsch, le directeur général de l’AP-HP (assistance publique-hôpitaux de Paris), a diffusé un courrier aux personnels de l’hôpital dans lequel il exprime sa « volonté d’analyser les circonstances sans aucun tabou »Le professeur Loïc Capron, président de la Commission médicale d’établissement (CME) de l’AP-HP, a pour sa part anticipé en écrivant dès le 24 décembre, dans un courrier à l’attention de ses collègues, qu’une enquête était ouverte « pour examiner les responsabilités dans une plainte pour harcèlement moral ». Loïc Capron connaissait très bien Jean-Louis Mégnien et avait mené en 2013-2014 une tentative de médiation auprès de lui afin de « remédier à sa souffrance au travail ». Dans une interview à l’agence de presse médicale APM, Capron s’efforce de minimiser le rôle de l’administration, affirmant que « c’est d’abord et avant tout une affaire médicale ». Il insiste : « S’il y a eu harcèlement, c’est un harcèlement médical, pas administratif », et estime que si l’enquête identifie des responsabilités administratives, celles-ci seront « plus ténues ».

Mais plusieurs documents que révèle Mediapart, et dont certains ont été versés au dossier de l’enquête, suggèrent que l’administration, et en particulier la directrice du groupe hospitalier, Anne Costa, ont pu jouer un rôle important dans le conflit professionnel qu’a vécu Jean-Louis Mégnien.

Ainsi d’un mail confidentiel du 23 février 2014, adressé par Anne Costa au professeur Alain Simon, ancien chef de service de Jean-Louis Mégnien, président de la Commission médicale d’établissement (CME) locale, et très influent dans l’hôpital. Ce mail est envoyé à la suite d’un problème concernant un chirurgien cardiaque, le docteur Rachid Zegdi, et sans rapport avec Mégnien. Anne Costa écrit : « Et de trois… Après souliamas DERDER voici le 3eme !!!  je ne compte pas Megnien !!!  Amitiés Anne »  [les majuscules et points d’exclamation sont d’Anne Costa].

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Les deux premiers noms cités dans le mail sont ceux de médecins qui ont eu un conflit direct avec Anne Costa. Redha Souilamas (et non Souliamas) est un chirurgien thoracique de réputation internationale, qui a quitté l’HEGP fin 2013, lassé de ne pas être reconnu et d’être en butte à de multiples vexations s’apparentant à du harcèlement, selon le témoignage de certains de ses collègues ; ceux-ci estiment qu’Anne Costa a joué un rôle majeur dans son départ. Souilamas a raconté son parcours dans un livre, La Couleur du bistouri, et travaille actuellement à la Cleveland Clinic Abu Dhabi.

Mohamed Derder est un chirurgien plasticien qui, au moment où est écrit le mail, est menacé par Anne Costa d’une procédure de licenciement express. Motif : un patient l’a accusé d’avoir touché un versement en espèces pour une intervention remboursée par la sécurité sociale. Cette accusation ne sera jamais prouvée, le patient ne portera pas plainte, et la procédure contre Derder sera abandonnée, mais Derder est en difficulté à la date du mail.

Le troisième homme mentionné par Anne Costa, qu’elle ne nomme pas, est le chirurgien Rachid Zegdi. Son identité ne fait aucun doute parce que le mail d’Anne Costa est envoyé en lien avec un message de protestation que Zegdi a adressé à un collègue de son service (la directrice de l’HEGP ayant été mise en copie). Le message de Zegdi concerne un sujet sans rapport avec Mégnien. Anne Costa a donc jugé utile de retransmettre à Alain Simon la protestation de Zegdi, en la rapprochant des cas de Souilamas et Derder, et en mentionnant aussi Mégnien, même si elle ne le « compte pas ».

Surprenant de voir une directrice d’établissement compter les têtes qui tombent, ou qu’elle voudrait voir tomber. Et pourquoi en tient-elle au courant le professeur Alain Simon ? Ce dernier est certes président de la CME locale, et à ce titre pourrait être renseigné sur les conflits au sein de l’hôpital. Mais le ton familier du mail ne semble pas précisément celui d’une directrice informant un représentant du personnel médical.

Contactés par Mediapart, Anne Costa et Alain Simon n’ont pas donné suite au moment où nous publions cet article. Ils ont pourtant tous les deux joué un rôle crucial dans la situation professionnelle de Jean-Louis Mégnien. Alain Simon dirigeait à l’hôpital Broussais le Centre de médecine préventive cardiovasculaire (CMPCV), qui a été transféré à l’hôpital européen Georges-Pompidou en 2008. Mégnien a travaillé au CMPCV dès 1990, d’abord sous la direction du professeur Joël Ménard, puis sous celle d’Alain Simon.

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