En Hongrie, on fête Trump… en attendant Poutine

Par

Le premier ministre Viktor Orbán, qui a joué il y a trois ans la carte russe, affiche son soutien à Donald Trump. Cela ne l'empêche nullement de recevoir Vladimir Poutine jeudi à Budapest : l'heure est à l'alliance des nationalistes, populistes, chrétiens et conservateurs ! Le tout sur le dos de tous les opposants de la société civile.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Budapest (Hongrie), de notre correspondant.– Une croûte de glace recouvre la place de la Liberté de Budapest et on s’emmitoufle sous d'épaisses chapkas. Avec le dôme néogothique illuminé du Parlement qui se détache dans l’obscurité, le cliché est superbe. « Ça suffit, le mépris pour l'homme blanc, chrétien et hétérosexuel ! », lance au micro un polémiste vedette, fidèle du gouvernement de Viktor Orbán. Ce 20 janvier, il y a tout au plus une centaine de personnes pour fêter l’investiture de Donald Trump, qui se déroule au même moment à Washington. Mais l'objectif pour le Forum de l’unité civile (CÖF) n'était pas de rameuter. Car lorsque cette ONG pro-Fidesz (le parti de Viktor Orbán) souhaite faire une démonstration de force, par exemple contre une supposée tentative de putsch fomentée par les États-Unis, ce sont des dizaines de milliers de personnes qui déferlent sur Budapest depuis tout le pays.

Une femme âgée excite les photographes de presse en se cramponnant à la main tendue de Ronald Reagan, qui doit sa statue à Budapest à son anticommunisme. « Ça suffit, l’exportation de la démocratie ! », dit-elle. Une poignée d’expatriés américains du camp démocrate se trouve à cinquante mètres d'eux, de l’autre côté du grand mémorial de l'Armée rouge qui résiste miraculeusement à la « décommunisation » en cours de la Hongrie. Bougies à la main, ils se consolent en chantant, à quelques pas de l'ambassade américaine qui prépare déjà les valises de son ambassadrice. Le vent n’est pas porteur pour eux. Donald Trump est le nouveau président américain et le président russe Vladimir Poutine sera à Budapest dans quelques jours, deux ans seulement après sa dernière visite à Viktor Orbán.

Viktor Orbán et Vladimir Poutine © Reuters Viktor Orbán et Vladimir Poutine © Reuters

Les deux dirigeants ont lié leurs pays il y a trois ans autour d’un accord portant sur l’agrandissement de l’unique centrale nucléaire du pays par la compagnie d’État russe Rosatom. Le projet, estimé à trois milliards de milliards de forints (douze milliards d’euros), doit être financé à 80 % par un prêt accordé sur 21 ans (lire ici). « Est-ce que Poutine a été invité ? Est-ce qu’il s’est invité ? Comme il y a deux ans, on ne sait pas vraiment… », commente le politologue Bulcsú Hunyadi. En l’absence de réponse du gouvernement à cette interrogation insistante, les observateurs avaient vite fait de conclure en 2015 que leur pays était désormais un jouet dans les mains de Poutine, son instrument pour saper l’unité européenne.

Il énumère les signes tangibles d’un soft power russe à l’œuvre : les médias pro-Kremlin qui ont fleuri sur Internet, le policier abattu l’automne dernier par le chef d’un groupuscule paramilitaire en contact avec les services de renseignement de l’armée russe, la taupe présumée du Jobbik au profit de Moscou… Le think tank où Bulcsú Hunyadi travaille, Political Capital, a imposé des études de référence (en anglais) sur la pénétration russe en Europe via les groupes d’extrême droite. Mais comme il reçoit des fonds de l’Open Society Foundation du milliardaire George Soros (l’OSF), cela fait de lui un traître, un « agent payé par l’étranger », appartenant à « une puissance de l’ombre », selon la rhétorique poutinienne du gouvernement hongrois, qui sonne aussi agréablement aux oreilles des antisémites.

Les “nationalistes-populistes-chrétiens-conservateurs”, aux commandes du pays depuis près de sept ans, voyaient déjà derrière la candidate Hillary Clinton le spectre de l’un de ses généreux donateurs, le même George Soros (lire l’article de Thomas Cantaloube), dont il a fait son ennemi public numéro un. À l’inverse, l’élection de Donald Trump a fait naître d’énormes espoirs et leur a donné des ailes. On s’empresse d’enterrer le politiquement correct, tout en célébrant l’avènement d’une « nouvelle ère » où primeront l’intérêt national et le bilatéralisme. Tandis que Viktor Orbán lance des « Make Hungary great again! » et des « Make Europe great again! », son ministre des affaires étrangères déplore qu’après avoir été traités de « poutinistes », les voilà traités de « poutinistes-trumpistes ».

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous