En Corée du Sud, la question de la réunification amplifie le fossé générationnel

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La fracture Nord-Sud de la péninsule coréenne en ferait oublier la réunification peut-être la plus brûlante : celle qui permettrait de recoudre ensemble la société méridionale. Le fossé des générations y est béant. À résoudre avec résolution…

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De notre envoyé spécial à Séoul (Corée du Sud).- À Daejong, au centre du pays, Hwang Eun-ju, 27 ans, militante du Parti démocrate ensemble, la formation du président Moon Jae-in, résume ainsi la coupure générationnelle, au Sud, en ce qui concerne la partition de la péninsule : « Mes grands-parents, qui gardent en mémoire la guerre de Corée (1950-1953), sont émotionnellement liés au Nord, qui leur manque mais auquel ils sont foncièrement hostiles. C’est le contraire pour ma classe d’âge : nous ne ressentons pas grand-chose vis-à-vis du Nord et nous n’avons donc aucune animosité à son égard. Les vieux réagissent en fonction d’une réunification qu’ils craignent autant qu’ils la désirent ; de notre côté, nous pensons en termes de paix, que nous souhaitons sincèrement, tout simplement. »

Le fossé des générations révèle la scission que la Corée méridionale n’avait pas vue venir. Le pays est parvenu à résoudre l’antagonisme entre sa région orientale (Daegu) et sa région occidentale (Gwangju), lorsque, issu de cette dernière, Kim Dae-jung devint président de la République en 1998, après avoir été pourchassé plus de 30 ans – tandis que ses concitoyens de la province du Jeolla du Sud étaient bannis des postes clefs ; quand ils n’étaient pas massacrés en masse, comme à Gwangju en mai 1980.

À destination de la jeunesse qui n'y voit que folklore, location du hanbok (l'habit traditionnel coréen), encore porté avec constance par les anciennes générations à la fin du siècle dernier... © AP/Mediapart À destination de la jeunesse qui n'y voit que folklore, location du hanbok (l'habit traditionnel coréen), encore porté avec constance par les anciennes générations à la fin du siècle dernier... © AP/Mediapart
Un abîme de plus en plus vertigineux désunit au contraire les structures familiales comme le paysage politique : les âges n’ont jamais paru aussi tranchés. Certains s’en affolent, comme Kim Ji-myung, directrice d’une fondation culturelle (Institut pour la transmission du patrimoine de la Corée) : « Les jeunes Coréens ne pratiquent plus que le service minimum. Un petit coup de fil à l’occasion de l’anniversaire d’un parent et puis s’en vont ! »

D’autres se raisonnent, tel le documentariste Jéro Yun : « Le Parlement vit sans doute sa dernière législature avec des vieux crocodiles de plus de 60 ans : ils ont profité des régimes militaires et antidémocratiques ayant mis le pays en coupe réglée jusque dans les années 1990. Les prochaines élections verront triompher des quadragénaires plus ouverts, plus mixtes, plus globaux. Le même phénomène a lieu au Japon, où s’effaceront bientôt les pourris traditionnels monopolisant le pouvoir… »

Et le cinéaste de 38 ans d’enfoncer le clou : « Nos aînés nous ont longtemps fait croire que nous étions minoritaires, avant que nous prenions conscience que c’est eux qui le sont désormais, à l’occasion des manifestations aux bougies de l’hiver 2016-2017, qui aboutirent à la destitution du symbole par excellence de leur pouvoir : la présidente Park Geun-hye, fille de l’ancien dictateur Park Chung-hee, qui avait régné sans partage de 1961 à 1979. L’ancienne présidente, 66 ans, a été condamnée en avril dernier à 24 ans de prison pour corruption. Son prédécesseur, également conservateur, Lee Myung-bak, 76 ans, est sous les verrous depuis mars dernier, dans l’attente d’un procès pour abus de pouvoir, détournement de fonds, corruption, évasion fiscale. Vous voyez le tableau : les anciens ne tiennent plus la corde… »

Quinquagénaire, l’interprète et traductrice Choi Mikyung nous explique comment son père, professeur de lycée, l’a élevée dans un esprit d’anticonformisme et de liberté fort rare dans une Corée du Sud alors normative et cadenassée. Ce père prônait l’autonomie et les études supérieures pour sa fille, créant pour elle des handicaps favorables par rapport à son frère épaulé par le système. Ce père encourageait ses enfants à décrypter la propagande, à s’en méfier comme de la peste et à se tourner vers des pensées affranchissantes. Cependant, Choi Mikyung précise : « Mon père, si rebelle et pionnier dans la sphère privée, se tenait à carreau dans l’espace public, ne donnant aucun signe de son état d’esprit émancipateur. »

Moon A-young dans un café du boulevard Sejong à Séoul. © AP/Mediapart Moon A-young dans un café du boulevard Sejong à Séoul. © AP/Mediapart
D’une vingtaine d’années sa cadette, Moon A-young nous raconte comment sa prise de conscience, d’abord secrète et solitaire – elle remit en question l’aveuglement dans lequel l’avait laissée le système éducatif sud-coréen –, devint collective et militante : « Sisyphe ne peut y faire seul avec son rocher, mais 100 Sisyphe viendront à bout du bloc de pierre ! » Moon A-young s’investit dans le bouillonnement associatif (mouvements pour la paix ou pour la reconnaissance des droits des minorités sexuelles), tandis que Choi Mikyung travaille dans sa bulle à traduire des œuvres littéraires. Or toutes les deux, qui se sont révoltées à une génération d’intervalle contre la chape de plomb de leur enfance, qui se sont battues pour ouvrir la voie de la liberté individuelle et commune, n’ont pas eu d’enfant.

Toutes deux sont représentatives d’un phénomène qui va s’amplifiant. La jeunesse coréenne a été baptisée, au début de la décennie, par le quotidien Kyunghyang Shinmun : « génération sampo ». C’est-à-dire la génération aux trois renoncements : se passer de séduire, de se marier, d’enfanter. Fut ensuite détectée la « génération opo », avec deux abandons supplémentaires (l’emploi et la propriété de sa résidence). La surenchère dans les privations aboutit à la « génération chilpo » : sans espoir, ni relations sociales…

Une manifestation pour la réunification des deux Corée, le 9 juin dernier, à Séoul. © Reuters Une manifestation pour la réunification des deux Corée, le 9 juin dernier, à Séoul. © Reuters

« Nous n’aurons bientôt plus à craindre de la Corée du Nord ou de tout autre ennemi puisque nous sommes en train de disparaître de nous-mêmes », telle est la plaisanterie aigre-douce en vogue que nous rapporte, dans son bureau de l’université nationale de Séoul, le professeur de droit Lee Jae-min. La dénatalité galopante inverse la pyramide des âges. La Corée connaît une forme d’immigration nuptiale, tant les campagnes se vident. Les hommes sans perspective matrimoniale font venir des femmes de certains pays d’Asie – en particulier du Vietnam – pour les épouser. L’ancien royaume ermite, jadis si fier de son homogénéité, voit aujourd’hui près d’un enfant sur dix naître d’un couple mixte. La notion de « sang-mêlé », longtemps inadmissible, fait son chemin.

Tout comme se fissure un autre pilier de la société, venu du néoconfucianisme : le respect absolu dû aux anciens. Lee Jae-min nous explique comment un pacte existait dans la Corée du décollage économique au siècle dernier : les parents se dévouaient corps et âme pour leurs enfants – parfois, plus exactement, pour le fils aîné –, se saignant aux quatre veines afin de financer des études supérieures hors de prix. Mais avec une certitude, en un pays où le système des retraites fut mis en place d’une façon tardive et très insuffisante : une fois âgés, ces parents verraient leur progéniture subvenir à leurs besoins.

Or ce contrat est rompu. D’une part, de nombreux jeunes diplômés quittent la Corée du Sud pour l’Amérique du Nord ou l’Europe en laissant leurs ascendants se débrouiller sans eux. D’autre part, ceux qui restent sont nombreux à opérer un recentrage sur leur cellule familiale. C'était inimaginable voilà encore trois décennies, quand la plupart des mariages étaient arrangés : l’époux s’absentait – les cuites avec les collègues étaient un classique –, laissant sa femme sous le toit et la tyrannie d’une belle-mère garante de l’ordre patriarcal.

Désormais, la jeunesse, quand elle se marie, se choisit un nid d’amour et goûte au temps libre. L’an dernier, 12 000 jeunes pères ont pris un congé parental en Corée du Sud, laissant leur épouse poursuivre des carrières professionnelles de plus en plus brillantes. De tels chamboulements marginalisent ou excluent souvent la génération supérieure, au moment où celle-ci s’estime en droit d’attendre un renvoi d’ascenseur : « Du coup, observe le professeur Lee Jae-in, des procès ont lieu et un projet de loi entend obliger les enfants à entretenir leurs parents dans le besoin. »

L’activiste Moon A-young, qui se montre si attachée aux luttes collectives marquées par l’empathie, regimbe soudain, tout en ne perdant pas son sourire : « Le problème n’est pas l’ingratitude supposée de la jeunesse mais bien la société que nous ont transmise nos parents : un monde oppressant et corrompu. Parfois, dans le métro de Séoul, j’hésite à laisser ma place assise à une vieille personne en me disant : qu’a-t-elle fait du temps de la dictature militaire ? Je me ravise vite, mais j’en veux à cette Corée actuelle où tout appartient aux quinquagénaires, où la structure sociale empêche toute solidarité intergénérationnelle, où ma génération n’a pas sa place, tant tout est devenu inabordable, à commencer par l’immobilier. J’aime mes parents mais je me dis souvent que je n’aurai absolument pas les moyens de les aider quand j’approcherai des 60 ans et qu’ils auront dépassé les 80. »

Yoo Young-ho, « L'Homme qui salue » (2015). © AP/Mediapart Yoo Young-ho, « L'Homme qui salue » (2015). © AP/Mediapart
Choe Na-young, 61 ans, qui travaille à l’université Dankook de Séoul, où elle est chargée de la sélection des étudiants, fait partie des 20 % de Coréens les plus riches – dont le foyer perçoit plus de 10 000 dollars mensuels, alors que 20 % des familles les plus pauvres culminent à quelque 1 000 dollars par mois. Mme Choe, qui appartient au camp conservateur, cultive un certain fatalisme : « L’amour ruisselle des parents vers les enfants mais l’inverse est plus difficile. Une mère pourra s’être occupée de dix enfants, mais dix enfants ne se montrent pas forcément capables de veiller sur une mère… » Mme Choe a bien conscience qu’un blocage économique accentue le fossé des générations : « Nous avons pu spéculer pour nous enrichir sans souci : nous partions de tellement bas et tout montait si vite. Pour nos enfants, c’est impossible : le ticket d’entrée est devenu trop cher. Les prix sont désormais inatteignables. »

La jeunesse sud-coréenne semble parfois n’avoir que faire de cette injonction à la Guizot : enrichissez-vous ! Globalisée, avide de nourritures spirituelles, elle retrouve l’origine intellectuelle du mot commerce. L’anthropologue français Benjamin Joinau, installé à Séoul depuis 1994, qui connut des étudiants passifs écoutant religieusement sans imaginer lever le doigt pour interrompre le maître, observe avec plaisir ce qui a changé. Un rapport moins problématique à l’altérité, une soumission amoindrie à l’autorité, un esprit critique développé, une curiosité aux aguets.

Moins coincée dans d’incessantes crispations identitaires, plus disponible au monde, cette jeunesse coréenne en est naturellement venue à construire une puissance d’influence (soft power) que n’avaient jamais déployée les générations précédentes, bloquées par le trauma de la guerre de Corée et ce qui s’ensuivit.

Dans cette « modernité de friction » (Benjamin Joinau) que connaît le sud de la péninsule, les jeunes générations semblent mieux armées – au sens figuré, le plus prometteur – que les classes d’âge précédentes, ayant uniquement connu de l’expression le sens propre et ses ravages…

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Quatrième et dernier volet d’un reportage effectué à Séoul, du 19 au 28 mai 2018, qui prit des allures de retour aux sources – ainsi que je m’en suis expliqué dans un billet de blog (à lire ici).