Migrants: le campement de Vintimille est évacué

Par

Après une journée de face-à-face tendu avec les forces de police italiennes, les migrants et militants italiens ont fini par accepter, mercredi, de quitter les rochers où ils s'étaient réfugiés au petit matin avant l'évacuation de leur campement. La fin d'une belle expérience d'autogestion.

 

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Vintimille (Italie), de notre envoyée spéciale.- Près de 150 policiers et carabiniers italiens ont évacué, mercredi 30 septembre 2015, le camp installé mi-juin par des migrants et des militants No Borders à la frontière franco-italienne de Vintimille. « Nous appliquons une récente décision de justice du parquet d’Imperia pour occupation arbitraire suite à des plaintes des kiosquiers et restaurateurs voisins gênés », explique un responsable policier. Mais à leur arrivée, vers 6 heures du matin, le campement était vide.

Côté italien, ce 30 septembre 2015, le déploiement policier est impressionnant. © LF Côté italien, ce 30 septembre 2015, le déploiement policier est impressionnant. © LF

Avertis, ses occupants avaient décidé la veille au soir, lors d’une assemblée générale, de se réfugier sur les rochers face à la mer. Ils sont une grosse vingtaine de migrants et une trentaine d'Italiens. « C’était une décision des migrants et nous avons prévenu les policiers : si vous approchez, nous allons à la mer », explique Francesca, une militante italienne de 28 ans, jointe par téléphone. « Le camp du Presidio est né d’une tentative d’évacuation comme celle d’aujourd’hui, crie Teresa, une autre jeune activiste, en italien. Pendant tout le ramadan, les migrants, réfugiés, appelez-les comme vous voulez, ont tenu bon sous le soleil et dans la chaleur. Nous restons ! »

Le face-à-face entre la cinquantaine de personnes sur les rochers et les fonctionnaires italiens les entourant a duré toute la journée. Face aux caméras, les migrants dissimulent leur visage derrière des écharpes et lunettes de soleil. Ils ne veulent surtout pas être identifiés pour ne pas obérer leur chance d’obtenir l’asile dans un autre pays que l’Italie. « Nous avons besoin d'aide pour nous rendre en France », dit Moïse, un Soudanais de 23 ans au téléphone. Entre les rafales de vent, son anglais hésitant est difficilement compréhensible. En début d'après-midi, un représentant de Caritas obtient de faire passer quelques bouteilles d'eau aux militants et migrants, présents depuis 5 heures du matin sans manger, ni boire.

Sur le terre-plein central où trône encore un babyfoot, les officiels italiens sont bien embêtés. Les voilà de retour à la situation de départ, celle du 13 juin dernier : des migrants accrochés aux rochers, menaçant de se jeter à l'eau. Ils tergiversent, cigarettes et téléphones portables à la main. « Même s’il n’y a pas 200 personnes sur les rochers comme en juin, c’est dangereux d’intervenir », pointe le cadre policier déjà cité, qui craint que ses fonctionnaires ne « tombent et se blessent ». Les policiers sont tendus. « Un policier en civil a effacé toutes mes photos en formatant ma carte mémoire », explique Sinawi Medine, un photographe niçois d'origine érythréenne qui suit la vie du campement depuis des mois.

Sur les rochers, le 30 septembre 2015. © LF Sur les rochers, le 30 septembre 2015. © LF
Enrico Ioculano, le jeune maire de Vintimille (Parti démocrate), qui réclamait depuis plusieurs semaines cette évacuation, fait un passage, portant beau, une veste en cuir sur une chemise bleue. Il se dit « satisfait que la légalité soit rétablie ». « Nous avons tenté de dialoguer avec les No Borders, assure-t-il. Mais ils ne sont plus là pour aider les migrants, c’est devenu un camp autogéré, alors qu’il existe déjà un accueil de la Croix-Rouge près de la gare qui fonctionne bien. » Ce camps en dur, géré par la Croix Rouge et surpeuplé, accueille environ 150 à 200 personnes. Son accès n'est autorisé qu'aux personnes accrédités à la préfecture d'Imperia, à cinquante kilomètres de là. Vers 16 heures, carabiniers et policiers mettent leur casque et sortent brusquement boucliers et matraques. Les journalistes se précipitent depuis le café voisin. Fausse alerte, quelques minutes plus tard, la Guardia di Finanza a troqué les casques contre ses habituels bérets verts.

Des camions de la commune de Vintimille emportent les affaires personnelles des migrants et activistes. © LF Des camions de la commune de Vintimille emportent les affaires personnelles des migrants et activistes. © LF
Ce n’est qu’à 17 h 30 que la négociation entamée le matin sous les bons auspices de Antonio Suetta, l’évêque de Vintimille-San Remo, aboutira. Le petit groupe des rochers accepte de rejoindre le macadam. Les militants italiens forment une chaîne protectrice autour des réfugiés qui rejoignent deux bus. Les No Borders et leur avocate Alessandra Ballerini, venue de Gênes, ont obtenu que la vingtaine d’hommes, pour la plupart soudanais et érythréens, soient raccompagnés au centre de la Croix-Rouge italienne à la gare de Vintimille sans passer par la case police et sans prise de leurs empreintes digitales. Ce qui leur permettra par la suite, s'ils réussissent à passer les frontières, de déposer une demande d'asile dans un autre pays de l'Union européenne sans risquer d'être renvoyés en Italie. Quant aux militants, les poursuites devraient se limiter aux faits d’occupation illégale du domaine public reprochés par le parquet d’Imperia.

En fin d'après-midi, une trentaine de  migrants remontent des rochers, entourés par de jeunes militants italiens. © LF En fin d'après-midi, une trentaine de migrants remontent des rochers, entourés par de jeunes militants italiens. © LF
Leur barda à la main, ils s’embrassent et éclatent en sanglots, avant de grimper dans les fourgons de police, direction le commissariat de Vintimille. Certains sont là par intermittence depuis près de quatre mois, comme Franscesca, une économiste de 28 ans qui a quitté son travail d’alphabétisation des migrants à Bologne pour rejoindre le campement. « Ce n’est pas la meilleure solution pour les migrants de retourner à la gare de Vintimille, mais ils n’ont pas été identifiés et pourront continuer leur voyage, c’est le principal », dit-elle. La jeune femme, très fatiguée, regrette amèrement la destruction du « Presidio ». « Un endroit comme ça, ça n’existe nulle part en Europe, nous avions vraiment construit quelque chose de spécial. »

Une militante italienne monte dans un fourgon de police, mercredi soir. © LF Une militante italienne monte dans un fourgon de police, mercredi soir. © LF
L'occupation avait commencé le 13 juin après le blocage de la frontière par les autorités françaises pour éviter l'afflux de migrants à Paris et Calais. Refoulés, des migrants s'étaient dirigés vers les rochers, prêts à se jeter à l'eau. « We are not going back ! » était devenu leur slogan. Sur le parking à l’ombre des pins, les militants avaient progressivement aménagé une cuisine avec un four à pizza, des dortoirs, ainsi que des sanitaires. « Le camp était très bien tenu avec des machines à laver, des toilettes, des douches. Mais ils ont tout évacué dans des bennes, même les guitares… », regrette Georges, un retraité de la vallée de la Roya. Il fait partie des quelques Français à avoir pu passer côté italien, avant que la frontière ne soit complètement fermée par les gendarmes français en début d'après-midi. Cet ancien consultant culturel à l’ambassade de Zambie descendait régulièrement au « Presidio » le coffre chargé de fruits et légumes récoltés sur le marché par le centre communal d’action sociale de Saorge.

Après leur périple à travers le désert et la Méditerranée, le lieu constituait une halte aux portes d’une France hostile pour des Soudanais, Érythréens et quelques Afghans souhaitant poursuivre leur voyage vers le nord de l'Europe. Chaque jour, se tenaient des cours de français et de géographie pour permettre à ces jeunes hommes, parfois mineurs, de se débrouiller par eux-mêmes. Et de ne pas dépendre des passeurs qui pullulent à la gare de Vintimille. Les décisions importantes étaient d’ailleurs prises lors d’assemblées générales, parfois houleuses. L’évêque de Vintimille-San Remo, Antonio Suetta, un petit homme bedonnant tout en noir avec un grand crucifix autour du cou, est présent depuis le matin. « Je comprends et j’apprécie la volonté des militants No Borders de créer un accueil humain global des migrants, qui ne se limite pas à leurs besoins alimentaires et vitaux, souligne-t-il. Mais du fait de son illégalité, cette initiative était fragile. »

Ces cinq migrants interpellés ce 30 septembre à Menton-Garavan seront renvoyés en Italie.  © LF Ces cinq migrants interpellés ce 30 septembre à Menton-Garavan seront renvoyés en Italie. © LF

À la gare de Menton-Garavan, des CRS français venus du nord poursuivaient ce mercredi leur contrôle systématique des trains venus d'Italie, à la recherche de migrants sans titre de séjour. Sur la route du retour, on croisait également des gendarmes aux péages d'autoroute, scrutant les automobilistes lampe torche à la main. À Nice, le tribunal correctionnel a, selon plusieurs militants No Borders présents, condamné mercredi après-midi à six mois avec sursis de mise à l'épreuve un Français de 37 ans, interpellé en août pour outrage, rébellion, coups et blessures volontaires sur un policier.

Devant l’Assemblée nationale, le premier ministre, Manuel Valls, a récemment reconnu le rétablissement d'un contrôle à la frontière franco-italienne qui était jusqu'alors nié contre toute évidence par les autorités françaises, et ce jusque devant le Conseil d'État. « À Menton et dans les Alpes-Maritimes, où je me suis rendu, dès le 16 mai, les contrôles ont été renforcés, dans le respect des accords de Schengen, a affirmé Manuel Valls le 16 septembre. En huit mois, 20 450 individus ont été interpellés. » Avant d’insister : « Nous avons déjà rétabli ce printemps des contrôles temporaires à cette frontière. Et nous n'hésiterons pas à le faire de nouveau comme les règles de Schengen le permettent à chaque fois que les circonstances l'imposent, notamment dès les prochains jours ou prochaines semaines. »

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale