En Asie du Sud-Est, les médias indépendants sont en voie de disparition 

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Harcèlement en ligne et dans la rue, licenciements en masse, procès, peines d’emprisonnement et assassinats de journalistes : en 2018, Reporters sans frontières a classé tous les pays d’Asie du Sud-Est dans le tiers inférieur pour liberté de la presse. Les médias sont en faillite et doivent faire face aux défis posés par les réseaux sociaux et le soft power chinois.

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Bangkok (Thaïlande), correspondance.- « Ce n’est pas parce que vous êtes journaliste que vous serez exempté d’assassinat si vous êtes un fils de pute. La liberté d’expression ne vous sauvera pas, mes chers. » Un mois avant son entrée en fonctions à la tête du gouvernement des Philippines, Rodrigo Duterte donne le ton face à un parterre de reporters à Davao City, juste après sa victoire retentissante aux élections de mai 2016. 

Une déclaration à l’écho sinistre dans la capitale de l’île de Mindanao où s’est produit l’événement le plus meurtrier de l’histoire de la presse. Le 23 novembre 2009, 58 personnes, dont 34 journalistes, ont été kidnappées et exécutées alors qu’elles accompagnaient un opposant politique lors de son dépôt de candidature dans la ville d'Ampatuan. Dix ans plus tard, aucun des 188 hommes accusés d’avoir participé au massacre n’a été condamné. Sous le mandat de Duterte, douze journalistes ont été tués, portant le triste décompte à 185 morts depuis la restauration de la démocratie à la chute du dictateur Ferdinand Marcos en 1986. Le Centre pour la liberté et la responsabilité des médias à Manille estime que 90 % des journalistes tués enquêtaient sur des affaires de corruption locale et des organisations criminelles.

Mong Palatino est journaliste pour le site Global Voices et député unique du parti Kabataan (« Jeunesse ») : « Les meurtres de journalistes hors de la capitale et la diabolisation des associations de médias en les assimilant à des rebelles communistes sont des tactiques d’intimidation largement utilisées. Les médias sont la cible des diatribes agressives du président visant à éroder leur crédibilité et à distraire l’attention des citoyens. Et ça marche. Son parti a remporté haut la main les dernières élections de mi-mandat et les gens commencent à ne croire que ce qui vient de lui. Ces attaques contre les médias font partie d’un plan global visant à faire taire l’opposition et à instaurer un climat de peur. »

Pour Maria Ressa, fondatrice du média indépendant Rappler, les Philippines sont le « patient zéro » d’une épidémie mondiale qu’elle appelle « la haine en ligne parrainée par l'État ». Accusée dans une dizaine de procès qui lui ont coûté des dizaines de milliers de dollars de caution, pour propriété étrangère illégale, évasion fiscale ou encore diffamation en ligne, elle est aussi victime d’une avalanche de menaces de viol et de mort orchestrée sur les réseaux sociaux par une armée de trollsLe gouvernement et ses soutiens n’ont pas apprécié ses reportages sans concession sur la « machine à propagande », élaborée par une équipe de blogueurs qui siège désormais au cabinet après avoir porté le président au pouvoir, ainsi que sur la « guerre à la drogue » contre de présumés consommateurs et trafiquants des quartiers populaires. Depuis 2016, plus de 12 000 personnes, selon Human Rights Watch, et 20 000 selon des opposants, auraient été abattues par la police et des milices. 

« Les Philippins peuvent exprimer leurs opinions, et des articles critiques du gouvernement sont toujours publiés, mais nous craignons que les multiples affaires contre Rappler découragent certaines enquêtes, comme sur les activités de la famille du président », dit Mong Palatino. Dans toute la région, l’autocensure pernicieuse s’ajoute à une censure bien établie, avec des zones sous contrôle militaire de facto interdites aux médias, comme l’île de Mindanao, les régions frontalières de Birmanie, la Nouvelle-Guinée occidentale en Indonésie et le « Sud profond » de la Thaïlande, en proie à des conflits entre des mouvements autonomistes religieux ou ethniques et les gouvernements centraux depuis des décennies. 

Des couvertures du magazine "Time" consacrées à Rama IX, roi de Thaïlande de 1946 à 2016. © LS Des couvertures du magazine "Time" consacrées à Rama IX, roi de Thaïlande de 1946 à 2016. © LS
Au Cambodge, dirigé par le Premier ministre Hun Sen depuis 45 ans, la presse et l’opposition ont été littéralement oblitérées en amont des élections générales de juillet 2018, à l'issue desquelles tous les sièges ont été attribués à son Parti du peuple. Face à la popularité grandissante du Parti du salut national, la principale formation rivale a été dissoute et son dirigeant emprisonné. En quelques mois, une trentaine de stations de radio ont été retirées des ondes, dont Radio Free Asia et Voice of America. Le mythique quotidien Cambodia Daily a dû mettre la clé sous la porte après que le gouvernement a soudainement réclamé 5,7 millions d'euros d'impôts rétroactifs. En mai 2018, le Phnom Penh Post, « dernier quotidien indépendant anglophone », a été vendu au propriétaire malaisien d’une agence de relations publiques qui compte Hun Sen parmi ses clients. Comme au Brunei, au Laos ou au Vietnam, le Cambodge a rejoint le cortège des pays où la presse non gouvernementale n’existe pas. 

Là où ils ne sont pas interdits, les médias sont minés par leur incapacité à tirer des revenus de la transition numérique, faute d’investissements à temps. Des centaines de journaux et de chaînes de télévision ne peuvent plus honorer les coûts de production, licences d’exploitation et salaires de leurs employés. Selon une enquête de la Fédération internationale des journalistes (FIJ) menée en 2018 auprès d’un millier de professionnels en Asie du Sud-Est, leur pratique du métier est principalement menacée par la faiblesse de leurs revenus et la précarité des conditions de travail, devant la censure et les attaques ciblées. 

En Thaïlande, 800 journalistes licenciés depuis le début de l’année, en majorité dans l'audiovisuel, contestent la résiliation abusive de leurs contrats« Seule la classe moyenne paie pour le câble, la plupart des gens regardent les quelques chaînes gratuites. Ces chaînes se sont suicidées en publiant gratuitement leur contenu sur YouTube et les plateformes de réseaux sociaux, qui récoltent désormais le gros des revenus publicitaires. La majorité des journalistes auront du mal à retrouver du travail, car ils n’ont pas été formés aux outils numériques », explique Pijitra Tsukamoto, directrice du département de journalisme à l’université Chulalongkorn de Bangkok.  

L’an dernier, Gavroche, le magazine des francophones en Thaïlande, a cessé de publier sa version imprimée, tout comme The Nation, l’un des deux quotidiens anglophones. Le second, le Bangkok Post, a supprimé Spectrum, populaire supplément dominical consacré aux reportages d’investigation. Des internautes prennent le relais en dévoilant des scandales, comme la présence de dizaines de caméras de vidéosurveillance factices à Bangkok ou la collection de montres de luxe non déclarée du numéro deux de la junte, une enquête menée sur Facebook par des dissidents basés à l'étranger.

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