Humilié, le Mexique réfléchit à échapper à l’emprise des Etats-Unis

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L’arrivée de Trump à la Maison Blanche et la faiblesse de leur propre président déstabilisent les Mexicains qui se sont laissé enfermer dans une relation à sens unique avec les États-Unis. L’avalanche de mesures punitives envisagées contre le Mexique est en tout cas édifiante. Elle est en train de provoquer une crise diplomatique sans précédent entre les deux pays.

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Mexico (Mexique), de notre correspondante.– Dans les kiosques de Mexico, une couverture attire le regard, celle de l’édition locale du magazine Vanity Fair. Melania Trump, sourire forcé et regard charbonneux, semble s’attaquer à un plat de spaghettis. En réalité, sa fourchette plonge dans un monticule de bijoux. L’image résume à merveille l’affront infligé par les États-Unis au Mexique depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, le 20 janvier. « Merci @VanityFairMX de mettre Mélanie Trump en couverture. Parfait exemple de sensibilité, d’empathie, de patriotisme et d’intelligence éditoriale », a par exemple réagi Denise Dresser, une des éditorialistes les plus influentes du pays, sur son compte Twitter.

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Les Mexicains sont humiliés. Durant toute la campagne électorale, ils ont enduré les attaques de Donald Trump, présentant systématiquement le voisin méridional des États-Unis comme la source de tous les maux : désindustrialisation, chômage, délinquance, drogue et terrorisme. Le 31 août 2016, à deux mois du scrutin, ils ont vu leur président, Enrique Peña Nieto, se ridiculiser en invitant à Mexico le candidat républicain, sans jamais lui tenir tête. Incrédules le jour de son élection, les Mexicains ont voulu se convaincre qu’une fois installé à Washington, Donald Trump opterait pour la modération et le pragmatisme. Ils en sont pour leurs frais. Cinq jours après son investiture, le président américain ordonne d’ériger un mur tout le long des 3 200 kilomètres séparant les deux pays – à vrai dire, la barrière existe déjà sur un bon tiers de la frontière – et exige qu’il soit financé par le Mexique. Donald Trump décrète dans la foulée l’accélération de la déportation des 11 millions d’immigrés illégaux, parmi lesquels figurent plus de 5 millions de Mexicains.

Les mesures sont annoncées le jour même de l’arrivée à Washington de Luis Videgaray, le ministre des affaires étrangères mexicain, censé préparer la visite du président Enrique Peña Nieto, prévue pour la semaine suivante. Une gifle, d’autant que Videgaray est considéré comme le seul capable de soutenir un dialogue avec l’administration américaine. C’est lui qui avait organisé la venue du candidat républicain à Mexico, un coup d’éclat qui lui a valu le mépris de la population et son exclusion temporaire du gouvernement. Le lendemain, Donald Trump persiste et signe, par Twitter interposé : « Si le Mexique n’est pas prêt à payer le mur, il vaudrait mieux annuler la rencontre à venir. » Acculé, l’hésitant Peña Nieto n’a d’autre choix que d’annuler son voyage.

Les deux hommes se sont reparlé le lendemain au téléphone. « Une conversation constructive et productive », jugée même « très, très amicale » par l’élu républicain. Ce n’est pas ce que rapporte la journaliste Dolia Estevez, qui a taxé l’échange de « très agressif, Trump a humilié Peña Nieto ». « Je n’ai pas besoin des Mexicains. Je n’ai pas besoin de Mexico. Nous allons construire ce mur, et vous allez le payer, que ça vous plaise ou non », aurait déclaré le président américain, selon des sources confidentielles des deux côtés consultées par la reporter. Trump aurait même suggéré l’envoi de troupes américaines au sud du Rio Bravo si les Mexicains étaient incapables de combattre les cartels de la drogue. Mexico et Washington ont aussitôt démenti. Mais les révélations ont fait des ravages dans l’opinion publique.

« Cette crise diplomatique a été planifiée avec soin », estime Laura Carlsen, qui dirige à Mexico le programme Amériques du Center for International Policy (CIP). Pour elle, Trump a mis en place une stratégie de « bullying » (petite frappe), en s’attaquant à son voisin, un allié pourtant, au moment où celui-ci est à genoux. Avec 12 % d’opinions favorables, la popularité du chef d’État mexicain est la plus basse de l’histoire moderne. Déjà tendue, la situation sociale s’est dégradée depuis la brutale augmentation du prix de l’essence, le 1er janvier. La dépendance du Mexique à l’égard de son voisin est caricaturale : les États-Unis absorbent 80 % de ses exportations, et sont à l’origine de la moitié des investissements directs.

Décision impulsive, ou respect des promesses faites aux 46 % d’électeurs américains qui ont porté Donald Trump à la Maison Blanche ? L’avalanche de mesures punitives envisagées contre le Mexique est en tout cas édifiante. Construire un mur et taxer les envois de devises par les immigrés à leurs familles pour le financer. Déporter 11 millions d’immigrés, limiter l’entrée de nouveaux venus, et en finir avec l’octroi de la citoyenneté aux enfants de résidents sans papiers. Obliger les entreprises américaines à fermer leurs usines au Mexique pour les relocaliser dans les régions dévastées par le chômage aux États-Unis, et taxer les produits industriels venus du Sud. Enfin, renégocier en position de force le traité de libre-échange qui unit les deux pays et le Canada depuis 1996, l’Alena, ou sinon, le faire voler en éclats.

Le mur à la frontière américano-mexicaine existe déjà depuis belle lurette sur plus de 1 000 kilomètres. Ici à Ciudad Juarez. © Reuters Le mur à la frontière américano-mexicaine existe déjà depuis belle lurette sur plus de 1 000 kilomètres. Ici à Ciudad Juarez. © Reuters

« Si Washington met à exécution une partie seulement de cet arsenal, le Mexique peut tout simplement s’effondrer, il ne s’agira pas seulement d’une guerre commerciale, mais d’une explosion politique et sociale », prévient Laura Carlsen. La devise nationale a chuté de 20 % au cours des douze derniers mois, tombant à 22 pesos pour un dollar, et menaçant, dans les prochains mois, de glisser jusqu’à 25. L’impact sur les prix à la consommation est déjà sensible. À la campagne, des centaines de milliers de familles ne subsistent que grâce aux envois de leurs membres à l’étranger, qui totalisaient l’année dernière 24 milliards de dollars, plus que les revenus du secteur pétrolier. Les rodomontades de Donald Trump ont déjà poussé la compagnie automobile Ford à annuler la construction d’une nouvelle usine au Mexique pour un montant d’1,6 milliard de dollars. Le président a également menacé Toyota et BMW de taxer à hauteur de 35 % leurs voitures assemblées au sud du Rio Bravo et envoyées aux États-Unis. Ces mesures nécessiteraient l’accord du Congrès pour être mises en place, mais les déclarations présidentielles suffisent à refroidir les investisseurs.

D’autant que ces derniers ne savent pas sur quel pied danser à propos de la renégociation de l’Alena. Car derrière les imprécations de Donald Trump n’émerge pour l’instant aucune proposition concrète. Le nouveau locataire de la Maison Blanche présente le Mexique comme le grand bénéficiaire du traité de libre-échange qui fait circuler tous les ans quelque 585 milliards de dollars de marchandises entre les deux pays. Il en veut pour preuve l’excédent commercial de 60 milliards de dollars dégagé par le partenaire latino-américain, en insistant sur la perte d’emplois industriels aux États-Unis. Donald Trump ne dit rien en revanche des bénéfices engrangés par l’agro-industrie américaine qui, grâce à son haut degré de technologie et aux subventions, a décimé la campagne mexicaine. Même le maïs, élément central de l’alimentation locale, est désormais importé des États-Unis. Avantage climatique oblige, l’agriculture mexicaine a été réduite à une production de framboises, mûres, tomates et autres avocats, destinée à fournir douze mois par an le consommateur américain.

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