L’Allemagne tourne la page Merkel Analyse

Allemagne : Verts et libéraux sont-ils capables de s’allier pour gouverner ?

Indispensables pour bâtir toute coalition gouvernementale, les deux petits partis ont décidé de se réunir pour former un bloc capable de négocier d’égal à égal avec le parti social-démocrate d’Olaf Scholz ou, ce qui est moins probable, avec les conservateurs d’Armin Laschet. Mais les deux partis longtemps antagonistes peuvent-ils vraiment s’allier ?

Thomas Schnee

2 octobre 2021 à 13h18

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Berlin (Allemagne).– La première étincelle de vie de la prochaine coalition au pouvoir en Allemagne, quelle qu’elle soit, est sans doute le selfie d’un dîner imprévu qui s’est tenu trois jours après les élections entre les chefs du parti écologique Annalena Baerbock et Robert Habeck et ceux du parti libéral (FDP) Christian Lindner et Volker Wissing.

Postée le 29 septembre sur les comptes Instagram des quatre dirigeants, la publication constitue une petite révolution. En effet, jamais deux « petits » partis n’ont brûlé la politesse au grand parti vainqueur des élections en inaugurant le bal des négociations.

Cette déclaration d’indépendance et de force est bien sûr le signe que lesdits « grands partis » ne sont plus ni si grands, ni si forts, comme le prouve la dégringolade historique des conservateurs. L’initiative témoigne aussi d’une tentative d’union inédite entre deux partis qui se sont longtemps considérés comme des ennemis mortels mais ont tous les deux fait campagne pour des réformes rapides et contre l’immobilisme de la grande coalition.

Côté SPD, on ne se formalise pas encore de l’initiative mais la situation énerve et l’on tente de calmer les ardeurs : « Les deux partis doivent se rendre compte que le spectacle qu'ils ont parfois joué sur les balcons ici il y a quatre ans n'est plus de mise », déclarait jeudi le puissant chef du groupe parlementaire social-démocrate Rolf Mützenich.

Verts-libéraux : le selfie qui fait parler © Capture Instagram

Celui-ci fait référence à l’échec retentissant des négociations entre conservateurs, verts et libéraux en 2017. Cet échec dû aux différences entre Verts et libéraux, avait débouché sur cinq mois et demi d’incertitudes politiques et l’accouchement dans la douleur de la troisième grande coalition.

Aujourd’hui, la question est donc à nouveau de savoir si les deux partis peuvent s’allier  et dans quelles conditions ? Ceci après plusieurs mois de campagne électorale où les libéraux n’ont cessé d’accuser les Verts d’être le « parti des interdictions » et de « l’étatisme vert », pendant que ces derniers traitaient le FDP de « valet de l’industrie », spécialiste du greenwashing et des propositions irréalisables.

Il est vrai que le FDP, parti qui n’accepte l’immigration que si elle concerne les étrangers diplômés du supérieur, a rarement montré son intérêt pour la protection du climat. Face au mouvement Friday for Future, M. Lindner a applaudi l’enthousiasme des jeunes mais leur a conseillé sur Twitter de laisser tomber car la transition énergétique,  « c’est quelque chose pour les professionnels ».

Si vous voulez garder votre diesel, ne tournez pas à gauche !

Un slogan électoral du FDP

Il estime aussi qu’une vraie taxe carbone n’est valable qu’au niveau européen, et donc difficilement négociable en peu de temps. Enfin, il refuse de choisir une date à partir de laquelle on arrêtera de produire des moteurs essence et diesel. « Si vous voulez garder votre diesel, ne tournez pas à gauche ! », recommandait ainsi un slogan électoral du FDP.

Fondé en 1948, le FDP est l’héritier d’une tradition qui remonte à la révolution libérale avortée de 1848. Après-guerre, le parti libéral est dominé par un courant national, partisan de tirer un trait rapide sur le passé nazi et fervent soutien des réformes économiques ordo-libérales du conservateur Ludwig Ehrard.

Dans les années 1970, le parti amorce cependant un virage « social-libéral » et devient pour un temps l’allié des chanceliers socio-démocrates, Willy Brandt et Helmut Schmidt, partisan de la fameuse Ostpolitik. Plus tard, il revient dans le giron des conservateurs d’Helmut Kohl, se fait le héraut de la réunification puis de la mondialisation libérale.

Au fil des ans, les libéraux ont gagné le surnom de « faiseurs de rois ». En effet, dans un système où il n’a existé pendant longtemps que trois grands partis (CDU/CSU, SPD et FDP), le FDP est devenu la petite formation incontournable pour fabriquer des majorités, rentière opportuniste du pouvoir.

Le FDP est aussi devenu un parti clientéliste qui n’hésite pas dès son arrivée au pouvoir en 2009, à offrir des avantages fiscaux énormes à ses plus gros donateurs en faisant passer la TVA de l’hôtellerie de 19 % à 7%. « Au gouvernement, le FDP fait de la pure politique clientéliste. Il s'occupe des questions fiscales d'une certaine classe sociale, c'est tout. », confirmait en 2013 Hildegard Hamm-Brücher, ancienne ministre et… membre du FDP pendant 54 ans !

L’arrivée des Verts au pouvoir en 1998, aux côtés du SPD dans le gouvernement Schröder, renverse la donne. Elle met fin à la prétention exclusive des libéraux sur le strapontin gouvernemental. Le parti écologiste, issu de mouvements socialistes, pacifistes et environnementaux, devient dès lors le principal concurrent politique du FDP, et sur de nombreux fronts.

La modification des modes de production et la réorientation des finalités du système économique est au cœur du projet des Grünen. Les Verts allemands développent donc une stratégie d’entrisme extrêmement efficace dans les milieux économiques, jusqu’alors chasse gardée des conservateurs et libéraux.

Pas étonnant qu’au début de l’année, Joe Kaeser, ex-patron de Siemens, appelle à voter pour les Grünen. Ou bien qu’une ancienne dirigeante écologiste, Kerstin Andrae, prenne la direction de la puissante fédération de l’énergie allemande. Entre autres exemples.

Par ailleurs, issus de mouvements citoyens qui privilégient la participation de l’individu aux processus politiques décisionnels, les Verts se placent en farouches défenseurs des libertés individuelles et de la démocratie libérale, n’hésitant pas à se considérer comme des « libéraux de gauche », comme l’explique Claudia Roth en 2009.

Ces développements ulcèrent le FDP. Mais ils conduisent aussi les adversaires et contempteurs des écologistes à les accuser de n’être rien d’autre que des « libéraux verts », un débat qui est loin d’être clos.

Bien sûr, les écologistes se défendent. Ceux qui transforment vraiment le récit vert en un récit libéral méconnaissent « l'idée révolutionnaire de l'écologie », écrit Jürgen Trittin, ex-ministre de l’environnement et « Père » de la sortie du nucléaire en 2001.

Pour sa part, Anton Hofreiter, chef du groupe parlementaire des Verts au Bundestag, rappelle que contrairement aux libéraux, les Verts estiment que « l’État doit fournir les ressources qui permettent l’expression de la liberté » et « la liberté de l'individu trouve sa limite dans la liberté des autres ».

Ce qui se traduit symboliquement de la manière suivante. Les Verts veulent financer leurs réformes en réintroduisant l’impôt sur la fortune et en augmentant l’impôt des classes plus aisées. Pendant que les libéraux veulent les baisser et renforcer l’austérité budgétaire. Entre autres exemples.

Au-delà du débat sur leur nature politique, il est cependant évident que les cibles et stratégies des deux partis se sont beaucoup rapprochése ces derniers temps. Notamment parce que les deux partis veulent absolument être au pouvoir. Comme le dit Robert Habeck : « Ce n’est qu’au pouvoir que l’on peut changer les choses. » Et en Allemagne, le pouvoir se gagne toujours avec une coalition au centre.

« Sur le plan sociologique, les Verts et les libéraux ont assurément des points communs. Leurs adhérents sont parmi les plus diplômés de tous les partis. Ce sont aussi les deux partis pour qui votent les salaires les plus élevés », rappelle Uwe Jun, professeur de sciences politiques à l’université de Trèves. Par ailleurs, les deux partis, bien implantés dans les villes et disposant de ce fait d’un électorat plus jeune, sont peu présents dans le monde industriel et ouvrier.

Ils ont aussi en commun d’avoir bâti leur campagne électorale sur une critique frontale de l’immobilisme de la grande coalition entre conservateurs et sociaux-démocrates et sur l’urgence des réformes. Les Verts ont évidemment centré leurs propositions de transformation sur la dimension écologique, pendant que les Libéraux se sont concentrés sur la modernisation de l’économie via la numérisation.

Résultat, les deux partis ont été plébiscités par les plus jeunes. Ils réunissent même les voix de 46 % des primo-votants (23 % chacun). Ce soutien, qui semble presque logique en faveur d’un parti écologique relayé par le puissant mouvement Friday for Future, étonne plus pour les libéraux, généralement vus comme un parti qui défend la « vieille économie », et accueille peu de femmes dans ses rangs.

« Pour certains, le climat était et reste la question la plus importante. Mais pour d'autres, quelque chose d'autre est au moins aussi important : leur situation financière et matérielle », explique dans Die Zeit, le sociologue Simon Schnetzer, auteur d’une étude annuelle sur les jeunes Allemands .

« Pendant longtemps, de nombreux jeunes Allemands ont eu le sentiment que leur vie future serait placée sous le signe de la prospérité. Puis la crise climatique et celle du Covid sont venues tout bouleverser et la jeune génération a compris que ce qui se passe sur le plan politique a une forte influence sur son avenir », détaille-t-il en soulignant que cette politisation a été renforcée par la faible prise en compte des revendications et de la situation des jeunes par les gouvernants pendant la pandémie.

Très offensif sur les réseaux sociaux, d’Instagram à Tik -Tok, le FDP a non seulement su se tailler une image plus jeune en promettant de gros investissements dans l’éducation et la numérisation, en critiquant les incohérences de la politique allemande contre le Covid, ainsi qu’en surfant sur le discours de nombreux blogueurs et influenceurs, véritables chantres de l’engagement personnel et de l’auto-entrepreneuriat.  

Vendredi, les dirigeants Verts et libéraux ont en tout cas abandonné la discipline du selfie, reine chez les jeunes. Ils ont préféré se présenter devant les micros à l’issue de « discussions exploratoires ». « Aujourd'hui, le processus a commencé dans une bonne ambiance, mais il n'est pas terminé. C’est néanmoins un très bon départ sur la voie de la formation d'un nouveau gouvernement », ont expliqué à l’unisson Christian Lindner, Robert Habeck et Annnalena Baerbock pour qui les discussions portent désormais sur la manière de « construire des ponts » et de surmonter les divisions.

« Nous entrons ensemble dans une situation ouverte, où beaucoup de choses peuvent être refondées et explorées », a déclaré le chef du FDP. On sait déjà que la limitation généralisée de la vitesse sur les routes, mesure écologique phare des Verts, pourrait être sacrifiée sur l’autel du compromis. Ce n’est que le début de l’exercice de formation d’une coalition, qui nécessite renoncements et réorientations douloureuses, capables de défigurer plus d’un projet politique.

Thomas Schnee


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