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Retour de Sophie Pétronin au Mali : l’ex-otage s’est confiée à Mediapart

Mediapart révèle les dessous du retour de Sophie Pétronin au Mali, tenu secret jusqu'à ce week-end. L’ex-otage française, qui avait été rapatriée à Paris après trois ans et neuf mois aux mains d’un groupe djihadiste, s’est envolée de nouveau pour Bamako en mars dernier. Samedi, les autorités maliennes ont fait savoir qu’elles souhaitaient « l’appréhender ».

Anthony Fouchard 

2 novembre 2021 à 18h14

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La mission aura été tenue secrète du début jusqu’à la fin. Aucun proche, pas même les plus intimes soutiens de la famille, n’a été prévenu de ce que le duo mère/fils avait prévu de faire. Après s’être battu pendant près de quatre ans pour arracher sa mère des sables sahéliens, Sébastien Pétronin a fini par l’y renvoyer. 

Depuis sa libération, le 8 octobre 2020, l’état mental et physique de l’ex-otage, âgée de 76 ans, n’a cessé de se dégrader. Son corps s’est voûté. La tête dans les épaules, elle passe alors ses journées sur Internet à consulter des articles sur le Mali. Des idées noires lui traversent l’esprit, qu’elle émet à voix haute au grand effroi de Sébastien, soucieux de l’impact sur son propre fils et le reste de la famille. En contemplant sa mère, il comprend qu’« elle se sent encore plus prisonnière que dans le désert ». La situation est inconfortable, mais tous l’espèrent temporaire. 

La vue des montagnes enneigées lui rappelle sans cesse la mort de son deuxième fils, Jean-Philippe, en 2002. C’est cet événement tragique qui l’a poussée, à l’époque, à quitter l’Europe. Sans jamais se retourner. « Un drame familial », élude-t-elle, les yeux dans le vague. Ces vingt-cinq dernières années, Sophie Pétronin a consacré sa vie au Mali et a adopté, à Gao, la ville où elle résidait, une petite fille : Zeinabou.

Sophie Pétronin discute pour la première fois depuis son enlèvement avec sa fille adoptive restée à Gao, au Mali. Octobre 2020. © AF

Depuis sa libération, Sophie a pu lui parler et même la voir grâce à des applications de visioconférence. Mais ce qu’elle souhaite « par-dessus tout », confie-t-elle en exclusivité à Mediapart, c’est « la serrer dans [s]es bras, sécher les larmes qui coulent sur ses joues », à chaque fois qu’elles se parlent par écrans interposés. 

Elles ont été séparées pendant 1 384 jours. Chaque minute de plus crève le cœur de Sophie. Mais la perspective des retrouvailles est encore incertaine. Ses demandes de visa pour se rendre au Mali ont été refusées par deux fois, en Suisse et en France. Ses tentatives diplomatiques pour faire venir sa fille en Europe n’avancent, à ses yeux, « pas assez vite »

Franchissements de frontières

Alors, début mars 2021, avec son fils, l’ex-otage française disparaît de nouveau des radars. Cette fois-ci volontairement. Une semaine plus tard, Sébastien et Sophie réapparaissent à Bamako. Depuis la capitale malienne, l’ex-otage raconte ce voyage « difficile », qui a plutôt mal démarré. 

À l’aéroport de Genève, le duo est repéré par la police aux frontières. Sébastien est « fiché dans la base Interpol » et Sophie, toujours sur la liste des personnes disparues et recherchées… Devant des fonctionnaires perplexes, le fils explique que sa mère a vraiment besoin de retrouver le soleil après un hiver grisâtre passé en Suisse.

Les policiers hésitent. Contre toute attente, les deux passagers sont autorisés à embarquer à destination du Sénégal. Ensemble, ils retiennent leur souffle jusqu’à ce que l’avion s’ébranle sur le tarmac. Genève se rétrécit bientôt au loin. Sébastien inspire un grand coup. La première étape est franchie. Un répit s’offre à eux avant l’épreuve de Dakar. Car la France a fermé ses frontières aux ressortissants étrangers en raison du Covid-19 et le Sénégal applique le principe de réciprocité.

Sophie et Sébastien se présentent sans motif valable, ni humanitaire ni mission officielle. On leur laisse le choix, 100 euros d’amende par tête ou retour en Suisse. Sébastien se confond en excuses et s’acquitte de la double verbalisation. Pour se remettre de leurs émotions, il leur choisit une petite villa près de la pointe des Almadies. Au cours du dîner, tous deux contemplent l’océan pendant de longues minutes. Chacun est conscient de s’affronter de nouveau à l’illégalité. 

« Tu es prête pour demain ? , demande le fils.

— Oui. Il faut prier pour que tout se passe bien », répond la mère.

Les autorités ferment les yeux

En milieu de matinée, l’ex-otage et son fils embarquent dans un bus aussi déglingué que bondé, en direction du Mali. Sophie se faufile jusqu’au fond en enjambant quelques poules en cage. Sébastien déniche une petite place à ses côtés. Autour d’eux, plus de 60 passagers et d’autres encore, accrochés aux rambardes du toit avec les bagages. Trente-cinq heures de voyage se présentent le plus souvent dans un nuage de poussière à mesure que les routes bitumées se dégradent pour laisser place à la piste.

Sous son voile blanc, Sophie retrouve son allure de vieille femme du désert. Les fenêtres sont ouvertes, la chaleur difficilement supportable. Les voyageurs sombrent dans une même torpeur brièvement interrompue par une dizaine de contrôles policiers. À chaque fois, Sébastien sent son estomac « se contracter à la vue des uniformes ».

Mais, appliqué, il tient son rôle de touriste décontracté et achète boissons fraîches et encas quand Sophie a pour consigne de ne pas quitter le bus. Tout se passe sans encombre jusqu’à la frontière. Depuis le début de la pandémie, les bus ne passent plus d’un pays à l’autre. Cinq kilomètres avant la démarcation, le véhicule s’arrête et des mototaxis prennent le relais de part et d’autre. Mais entre le bus sénégalais et le car malien se dresse la douane, aux agents bien plus observateurs.

« Mais… c’est la dame là avec vous ! » 

Le policier a reconnu Sophie. Il reconnaît également son fils. Leurs multiples passages à la télévision les ont rendus aussi célèbres l’un que l’autre. S’engage alors une conversation sur la captivité, l’islam et les enfants. Sophie souligne son désir impérieux de retrouver Zeinabou, sa fille, à Bamako…

Sophie Pétronin lors de son arrivée à Villacoublay, accueilli par le président français Emmanuel Macron en octobre 2020. © AF

Finalement, l’homme en uniforme leur rend leurs passeports dans un sourire. Le conducteur de la moto de Sophie, qui n’attendait que cela, empoigne la valise de sa passagère et la dépose sur le réservoir à essence avant d’enclencher la première. Assise sur une selle déchirée, Sophie se cramponne à la poignée du passager, une barre métallique gainée de morceaux de pneus découpés en fines lanières. L’engin s’engage sur le pont qui enjambe le fleuve, frontière naturelle entre les deux pays. Il ne reste plus qu’un poste de douane avant que Sophie ne soit de retour chez elle. Il n’est désormais plus question de se cacher. 

De l’autre côté, le policier malien, sûrement prévenu par son collègue sénégalais, semble guetter l’arrivée de l’ex-otage. Il se dirige directement vers elle. 

« Alors, comment elle va, la maman ? 

— Ah je suis vraiment contente de rentrer chez moi. Ça fait du bien. »

Quelques billets s’échangent de la main à la main. Le bus est là. Aussi abîmé que le premier. Il reste près de dix heures de route. Sébastien et sa mère ont enfin atteint leur objectif : le Mali. À Bamako, Sophie est accueillie dans un petit appartement loué discrètement par l’une de ses connaissances. L’ex-otage peut souffler. 

Avis de recherche

Elle sait que ce retour en catimini implique de vivre discrètement. Les autorités suisses, françaises et maliennes n’ignorent rien de son arrivée : « En même temps, on a fait sonner toutes les alarmes partout », plaisante Sophie. 

Mais alarme ou pas, sa présence est restée officieuse, loin du tumulte médiatique déclenché à sa sortie. Les adieux avec son fils sont sans effusions. Les deux s’étreignent, épuisés par ce voyage. La mère glisse un « merci » dans l’oreille de son Sébastien et lui caresse la main. Leur dernier contact.

La porte se referme, il retrouve l’effervescence de Bamako, où il va s’efforcer de tenir une ultime promesse. En chemin, il a envoyé un bref message à l’imam Dicko. Il s’est engagé auprès de sa mère et des autorités suisses à intervenir pour que le corps de Béatrice Stockly, otage helvète tuée par ses ravisseurs en août 2020, puisse être récupéré. Au vu de l’impeccable organisation logistique du groupe djihadiste qui a détenu les trois femmes, il est possible d’imaginer que le point GPS de sa dépouille ait été consigné quelque part. Arrivé chez l’influent imam, fervent partisan d’un dialogue avec les groupes terroristes, Sébastien expose sa demande. 

Quelques semaines plus tard, les autorités suisses récupéreront les restes de la dépouille de leur ressortissante. Sébastien n’a jamais souhaité s’attribuer la paternité de cette ultime médiation.  

Quelques jours plus tard, Sophie Pétronin trépigne. Sa fille va arriver d’une minute à l’autre, en provenance de Gao. « Elle s’est jetée sur moi. J’ai retrouvé la petite que j’avais laissée il y a quatre ans. C’est un sentiment indescriptible », raconte l’ex-otage à Mediapart. Avec l’aide de sa mère ces huit derniers mois, Zeinabou a repris les études et même obtenu son baccalauréat. 

La mère et la fille vivaient « paisiblement » à Bamako, jusqu’à la diffusion d’un avis de recherche samedi 30 octobre, ordonnant aux forces de l’ordre du Mali de « rechercher très activement […] et d’appréhender Madame Sophie Pétronin ».

D’après ce document, l’ex-otage française aurait été aperçue dans la région de Sikasso, dans le sud du Mali. Sauf que Sophie n’y a jamais mis les pieds : « Pas une seule fois en 20 ans », clame-t-elle. Quand elle a lu le communiqué, diffusé sur les réseaux sociaux, elle n’en a d’abord pas cru ses yeux. 

Son authenticité a pourtant été confirmée à Mediapart par la cellule communication du ministère de la sécurité publique du Mali, qui ne donne aucun autre détail : « Nous avons des préoccupations et des questions à lui poser », se borne à répondre le ministère. Les autorités françaises, régulièrement en contact avec Sébastien Pétronin, se refusent également à tout commentaire. 

Anthony Fouchard 


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