La mémoire des «femmes de réconfort» empoisonne les liens Séoul-Tokyo

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Le décès fin janvier d’une des dernières « femmes de réconfort » a suscité beaucoup d’émotions en Corée du Sud. Les Coréens exigent du Japon davantage d’excuses au sujet de ces 200 000 « esclaves sexuelles », en majorité coréennes, obligées de se prostituer pour l’armée impériale japonaise. Une des victimes témoigne.

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Séoul (Corée du Sud), correspondance.– Le convoi funéraire de Kim Bok-dong avance lentement, dans le froid mordant de l’hiver coréen. Marchant derrière un grand portrait de l’ancienne « femme de réconfort », des centaines de militants emmitouflés brandissent banderoles et papillons en papier. « Kim Bok-dong, notre héroïne » ou « Punissez les responsables de l’esclavage sexuel par l’armée japonaise ! », proclament des pancartes.

La procession fait un détour pour passer devant l’ambassade du Japon à Séoul. Ultime geste militant d’une femme courageuse, qui a consacré les dernières années de sa vie à se battre pour que Tokyo reconnaisse ses responsabilités dans l’organisation d’un vaste système de prostitution forcée, pendant la Seconde Guerre mondiale. À l’âge de 14 ans, Kim Bok-dong avait été contrainte de travailler dans une maison close de l’armée impériale, en 1940.

Après son décès, les hommages ont afflué. Le président Moon Jae-in et la ministre des affaires étrangères se sont rendus au funérarium pour se prosterner devant sa dépouille. « Je n’oublierai pas de rétablir l’Histoire », a déclaré Moon Jae-in, qui a promis de remplir ses obligations à l’égard des 23 autres victimes – officiellement déclarées – toujours en vie. Un message limpide envoyé à Tokyo.

Aux obsèques de Kim Bok-dong à Séoul, le 1er février 2019. © REUTERS/Kim Hong-Ji Aux obsèques de Kim Bok-dong à Séoul, le 1er février 2019. © REUTERS/Kim Hong-Ji

« Les Japonais essaient d’échapper à leurs responsabilités. Ils disent qu’ils n’ont pas organisé ce trafic sexuel. Ils disent que je suis allée en Chine pendant la guerre de mon plein gré, pour gagner de l’argent. Et ils prétendent que ce que nous disons sont des mensonges », accuse Lee Ok-sun, 92 ans, l’une de ces « femmes de réconfort » – un euphémisme rejeté par les militants.

Nous l’avons rencontrée dans la « Maison du partage », un refuge tenu par une association où elle vit avec d’autres victimes. Lee Ok-sun a la santé fragile et marche avec un déambulateur. « De nous toutes, c’est moi la plus en forme ! », souligne-t-elle.

Lee Ok-sun est née dans une famille très pauvre du sud de la Corée, qui était alors une colonie japonaise (de 1910 à 1945). Pour avoir une bouche en moins à nourrir, ses parents la donnent à un couple de tenanciers d’auberge. Ceux-ci la vendent à l’âge de 16 ans. « J’étais dans la grande rue, de retour d’une course, quand soudain deux hommes m’ont bloqué le chemin, se remémore-t-elle. Ils portaient des vêtements civils, je ne savais pas s’ils étaient des soldats ou des policiers. Ils m’ont chacun pris un bras et m’ont entraînée de force. C’est comme ça que j’ai été enlevée. » Lee Ok-sun est emmenée avec d’autres jeunes Coréennes à Yanji, au nord-est de la Chine.

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Son histoire a été racontée dans une bande dessinée magistrale, Mauvaises Herbes (Delcourt), de la bédéiste franco-coréenne Keum Suk Gendry-Kim. L’histoire d’une petite fille qui rêvait d’apprendre à lire, et qui se retrouve à 16 ans dans un bordel en Mandchourie. Lee Ok-sun y raconte son premier viol, par un groupe de soudards : « Ils étaient pires que des bêtes. Je n’avais jamais connu d’homme avant. Ils m’ont prise l’un après l’autre. Le sang ne cessait de couler. »

Lee Ok-sun décrit les viols quotidiens, les passages à tabac, les visites par des médecins militaires, les hommes qui attendent leur tour, dehors. « Les week-ends, nous recevions une trentaine de soldats. » C’est dans cette maison close qu’elle a ses premières règles. Atteinte de la syphilis, elle est soignée aux vapeurs de mercure. Le traitement la rend stérile. Lee Ok-sun raconte aussi l’histoire de son amie Mija, qui tombe enceinte. Son bébé lui est pris juste après l’accouchement, et Mija est immédiatement renvoyée « recevoir » des soldats.

Son enfer se termine à la fin de la guerre. Mais sans le sou, honteuse, elle reste en Chine. Elle s’y marie, adopte les enfants de son époux, et se tait. Pendant des décennies, la tragédie de ces 200 000 femmes est passée sous silence. La Corée du Sud du général et dictateur Park Chung-hee veut améliorer ses liens avec le Japon et signe avec Tokyo, en 1965, un traité de normalisation qui prévoit 800 millions de dollars de dons et de prêts au titre de réparations pour la période coloniale. Ce n’est qu’en 1991 qu’une première victime, Kim Hak-soon, trouve le courage de parler. D’autres suivent son exemple et témoignent à leur tour. En 1996, Lee Ok-sun décide de prendre un billet d’avion pour Séoul.

Une cruelle désillusion l’attend. Ses frères et sœurs refusent de la revoir après son témoignage public. « Ces victimes ont souvent été rejetées par leur famille, et par la société, explique sa biographe Keum Suk Gendry Kim. En Corée, on les a considérées comme des prostituées, explique-t-elle. Superficiellement, les gens les soutiennent. Mais leur famille, leurs enfants, sont regardés de travers. Cela a été l’une des plus grandes souffrances de Lee Ok-sun : alors qu’elle attendait ces retrouvailles depuis 55 ans, elle a été rejetée par sa famille. »

Lee Ok-sun devient une militante, qui participe régulièrement aux manifestations organisées chaque mercredi depuis 25 ans devant l’ambassade du Japon à Séoul pour exiger réparations et excuses. « Le monde entier doit savoir, pour que cela ne puisse jamais se reproduire », dit-elle.

Le 28 décembre 2015, la présidente sud-coréenne Park Geun-hye – destituée et emprisonnée depuis – passe un accord controversé avec Tokyo. « Le premier ministre japonais Shinzo Abe exprime ses plus sincères excuses et regrets à toutes les femmes qui ont traversé ces incommensurables souffrances », déclare alors Fumio Kishida, ministre nippon des affaires étrangères.

Le Japon promet de financer une fondation d’aide aux victimes et affirme que cet accord règle définitivement la question. Tokyo demande aussi à Séoul de retirer les statues de femme de réconfort érigées par des militants devant son ambassade et ses consulats. Les victimes n’ont jamais été consultées avant la signature. Lee Ok-sun se dit « trahie » par l’accord. Les associations estiment que Tokyo manque de « sincérité » et elles accusent de révisionnisme le gouvernement de Shinzo Abe, qui cherche à faire disparaître le sujet des livres scolaires.

Photo d'archive de « femmes de réconfort », exposée pour la première fois au public à Séoul. © Mairie de Séoul et Université nationale de Séoul Photo d'archive de « femmes de réconfort », exposée pour la première fois au public à Séoul. © Mairie de Séoul et Université nationale de Séoul

En novembre 2018, le président progressiste Moon Jae-in, successeur de Park Geun-hye, revient sur l’accord de 2015 et dissout la fameuse fondation. Une décision saluée par la majorité d’une opinion publique toujours très remontée contre l’ancien occupant colonial.

L’accord de 2015 pose problème parce qu’il n’est « pas très clair au sujet de quoi précisément le gouvernement japonais s’excuse, explique Cho Si-hyon, juriste et chercheur au Centre pour la vérité historique et la justice de Séoul. Les faits historiques ne font pas l’objet d’un consensus entre les deux gouvernements ». Shinzo Abe refuse en effet de reconnaître le caractère coercitif du système des « maisons de réconfort » – ce qu’avait pourtant fait en 1993 le secrétaire du cabinet nippon, Yōhei Kōno, dans une déclaration qui a fait date.

« Pour résoudre le problème, il faut d’abord établir les faits historiques, poursuit Cho Si-hyon. Si ces faits montrent que certaines personnes ont commis des crimes, les responsables survivants doivent être poursuivis en justice. Les victimes doivent recevoir des réparations et des indemnités. » Et pour empêcher ces crimes de se reproduire, « il faut les enseigner : l’enseignement de l’Histoire est devenu un élément de la solution ».

Des recommandations qui ont peu de chances d’être suivies. Le Japon est furieux depuis l’annulation par Moon Jae-in de l’accord de 2015. Mais aussi depuis la condamnation par la Cour suprême coréenne du conglomérat japonais Mitsubishi Heavy Industries, contraint d'indemniser plusieurs Coréens victimes de travail forcé pendant la guerre.

Les relations entre les deux pays, déjà tendues en raison de conflits territoriaux et historiques, se dégradent encore davantage. Depuis décembre, Tokyo et Séoul s’écharpent au sujet de deux avions de chasse nippons accusés de voler trop près de navires sud-coréens. Le 8 février, Moon Hee-sang, le président de l’Assemblée coréenne, demande à l’empereur japonais Akihito, « fils du principal coupable des crimes de guerre », de présenter des excuses personnelles aux anciennes « femmes de réconfort ». Le Japon fulmine et exige à son tour des excuses.

Si la dispute devrait rester contenue, elle semble tout de même préoccuper Washington, allié militaire des deux pays. Les États-Unis ont besoin de ces alliances pour faire face à la menace nucléaire nord-coréenne et à la montée en puissance militaire de la Chine. Le 14 février, le secrétaire d’État Mike Pompeo a ainsi souligné le besoin de « renforcer la relation trilatérale avec le Japon », lors d’une rencontre avec son homologue sud-coréenne.

Une réconciliation reste improbable. En Corée du Sud, exciter le sentiment antijaponais, toujours vivace, permet aux politiciens de gagner des soutiens à peu de frais. De son côté, le Japon connaît une résurgence de son nationalisme et son gouvernement refuse de montrer davantage de « sincérité » – le mot revient comme un mantra – sur la question des « femmes de réconfort ».

Les associations coréennes accusent Tokyo d’attendre que les dernières « femmes de réconfort » disparaissent, et avec elles leur témoignage. C’est pourquoi Lee Ok-sun continue de se rendre le mercredi, quand sa santé le lui permet, devant l’ambassade du Japon pour y exprimer sa colère.

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