Haqqani, la famille qui a fâché les Etats-Unis avec le Pakistan

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Dans une déclaration récente, Donald Trump s’en est pris vertement à Islamabad, son principal allié dans la lutte antiterroriste, qui « accueille les mêmes terroristes que nous combattons », en l’occurrence les talibans afghans. Parmi eux, le clan des Haqqani, ou l’histoire de la radicalisation sans fin d’une famille passée de la lutte contre les Soviétiques à la guerre contre les États-Unis. 

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On ne s’attendait pas à ce qu’il fasse un jour son entrée en grande pompe dans Homeland, l’une des séries américaines les plus emblématiques des enjeux géopolitiques de notre époque. C’était dans la saison 4, diffusée à l’automne 2014 et qui se déroulait pour l’essentiel au Pakistan. Certes, son prénom avait été changé : Haissam au lieu de Jallaluddin. Mais, pour l’essentiel, on reconnaissait bien dans ce personnage de Homeland le vieil Haqqani, le grand méchant loup de la guerre sainte. Les scénaristes américains l’avaient simplement un peu rajeuni. Ils avaient élagué sa barbe magnifique roussie au henné, troqué son impressionnant turban pour un pakoul, le bonnet des montagnards de la frontière, mais ils n’avaient pas oublié qu’il souffrait de leucémie. Dans la série, il s’employait, avec ses moudjahidin, à prendre d’assaut l’ambassade américaine à Islamabad.

Haissam Haqqani, personnage de la saison 4 de la série "Homeland" © DR Haissam Haqqani, personnage de la saison 4 de la série "Homeland" © DR

Cette quatrième saison de Homeland, dont chaque épisode a rassemblé en moyenne 6 millions de téléspectateurs aux États-Unis, avait provoqué un vrai coup de colère d’Islamabad. Pour une bonne raison : on y suivait l’héroïne, Carrie Mathison, dans sa traque pour le compte de la CIA d’un puissant réseau de talibans afghans dirigé par cet Haqqani, dont le QG se trouvait dans les zones tribales pakistanaises du nord-ouest du pays. Et surtout, pendant toute la saison, on y soulignait les étroites relations entre le chef afghan et les services secrets pakistanais, en particulier l’ISI (Inter-Services Intelligence). « Les insinuations à répétition selon lesquelles les services de renseignement du Pakistan sont complices des terroristes en les protégeant et ce, au prix de la vie d’innocents, ne sont pas simplement absurdes, elles sont aussi une insulte au sacrifice ultime de milliers de membres des forces de sécurité qui ont perdu la vie dans la guerre contre le terrorisme », avait protesté l’ambassade pakistanaise à Washington.

Trois ans plus tard, ce genre de réaction tomberait à plat, car l’administration américaine elle-même dénonce désormais régulièrement les connivences entre le Pakistan et ce qu’elle appelle le réseau Haqqani. Avec des conséquences sur le montant de l’aide militaire américaine. Cinquante millions de dollars ont ainsi été retenus début août sur les 900 millions d’aide militaire que devait recevoir le Pakistan pour l’année fiscale 2016. « Les fonds ne peuvent pas actuellement être remis au gouvernement du Pakistan parce que le secrétaire [John Mattis, le secrétaire américain à la défense – ndlr] n’a pu certifier que le Pakistan a pris des mesures suffisantes contre les réseaux Haqqani », a expliqué Adam Stump, le porte-parole du Pentagone.

Ce n’est pas la première fois que Washington use de représailles financières contre son allié privilégié dans la lutte contre le terrorisme dans la région. Déjà, sous les administrations Bush et Obama, l’aide civile et militaire américaine avait singulièrement diminué. De 3,5 milliards de dollars au début des années 2000, elle est tombée, à partir de 2007, à moins d’un milliard. En mars, le président républicain de la Commission des affaires étrangères du Sénat, Bob Crocker, a fait savoir qu’il cherchait à empêcher un financement de 430 millions de dollars destinés à permettre à Islamabad d’acheter à la firme Lockheed Martin des chasseurs-bombardiers F-16. Mais un tournant stratégique pourrait être pris avec la déclaration solennelle faite par le 21 août par Donald Trump à propos de l’Afghanistan, dans laquelle il menace ouvertement le Pakistan. Après avoir souligné que ce pays abritait « 20 organisations terroristes désignées comme telles par les États-Unis » et qu’il « offrait souvent des abris sûrs à des agents du chaos, de la violence et de la terreur », il se montre encore plus cinglant dans sa diatribe : « Nous reconnaissons les contributions et les sacrifices [des Pakistanais qui ont péri du fait des attaques terroristes], mais le Pakistan a aussi donné asile à ces mêmes organisations qui cherchent à tuer chaque jour nos gens. Nous payons au Pakistan des milliards et des milliards de dollars et, en même temps, il accueille les mêmes terroristes que nous combattons. Mais cela doit changer. Et changer immédiatement. Aucun partenariat ne peut survivre avec un pays qui abrite des militants et des terroristes qui s’en prennent à des Américains en mission et à des officiels. Il est temps pour le Pakistan de démontrer son engagement envers la civilisation, l’ordre et la paix. »

C’est la première fois qu’un président américain attaque frontalement le Pakistan – même George W. Bush s’en était abstenu. Jusqu’alors, seul le chef d’état-major des forces armées américaines, l’amiral Mike Mullen, s’était permis de le faire après l’attaque du 13 septembre 2011 contre l’ambassade des États-Unis et les quartiers généraux de l’OTAN à Kaboul, accusant le réseau Haqqani d’être l’arme de l’Inter-Services Intelligence. Mais ce qui a dû encore davantage susciter une onde de choc à Islamabad et Rawalpindi, la « capitale » militaire du Pakistan, c’est la menace lancée par Trump de changer d’allié régional à travers une invitation à l’Inde pour qu’elle développe « un partenariat stratégique » avec les États-Unis et « joue un plus grand rôle en Afghanistan, spécialement dans le domaine de l’assistance économique et le développement ». Or, voir l’Inde s’installer durablement en Afghanistan, c’est la hantise du Pakistan, qui assimile toute avancée et même tout investissement de New Delhi dans ce pays comme participant à une manœuvre d’encerclement. C’est pourquoi, régulièrement, les intérêts indiens sont frappés à Kaboul par l’intermédiaire de groupes proches des talibans.

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