En Italie, Matteo Salvini transforme son procès en tribune politique

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L’ancien ministre de l’intérieur était convoqué samedi devant le tribunal de Catane pour avoir empêché, à l’été 2019, le débarquement de migrants sauvés en mer. Un rendez-vous judiciaire que son parti, la Ligue, a transformé en grand raout politique.

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Catane (Italie).– Lorsque Matteo Salvini arrive devant les centaines de sympathisants réunis sur le parking du port de Catane, vendredi soir, drapeaux, tee-shirts et affichettes bleues portent le même message : « Processate anche me », littéralement « Intentez-moi un procès à moi aussi ! »

Depuis que le Sénat italien a voté la levée de l’immunité parlementaire de Matteo Salvini, en février dernier, ces trois mots sont devenus l’une des ritournelles préférées de la Ligue, le parti d’extrême droite dont il est le chef de file. « C’est un procès politique ! », explique Cinzia, une Romaine d’une soixantaine d’années qui a fait le déplacement depuis la capitale italienne pour soutenir « Il Capitano ». « Matteo n’a fait que son devoir, ce qu’il avait promis dans son programme, accepté par le gouvernement et pour lequel nous l’avons élu », poursuit-elle.

« Son devoir, c’était de défendre les intérêts des Italiens contre une Europe qui se comporte comme une marâtre », soutient de son côté Flavio Bassa, un Lombard qui a parcouru plus de 1 300 kilomètres pour suivre les trois jours de débats organisés par la Ligue à Catane, rebaptisée pour l’occasion la « capitale italienne de la liberté ».

En prévision de cette audience préliminaire et depuis des semaines, la Ligue a invité ses sympathisants à réserver billets de bus, de train et même d’avion depuis toutes les régions italiennes pour soutenir leur chef de file.

Des partisans de Matteo Salvini arborent des pancartes et des tee-shirts « Processate anche me » (« Intentez-moi un procès à moi aussi ! ») lors d’un meeting à Catane, vendredi. © CD Des partisans de Matteo Salvini arborent des pancartes et des tee-shirts « Processate anche me » (« Intentez-moi un procès à moi aussi ! ») lors d’un meeting à Catane, vendredi. © CD

Matteo Salvini est accusé par les magistrats de Catane d’« abus de pouvoir » et de « séquestration de personnes » et encourt quinze ans de prison. Les deux chefs d’accusation portent sur sa décision en tant qu’ancien ministre de l’intérieur d’attendre six jours avant de faire débarquer sur la terre ferme les 115 migrants pris en charge à bord du navire Gregoretti de la Guardia Costiera.

Les faits remontent au 26 juillet 2019. À 7 h 30, le Gregoretti fait monter à son bord 135 migrants sauvés lors de deux opérations : la première au large des eaux maltaises, à environ 48 milles au sud-est de Lampedusa, et la seconde à 39 milles au sud de la petite île italienne. Des femmes enceintes ainsi que leur famille et plusieurs personnes gravement malades sont immédiatement évacuées pour être soignées. Puis quinze mineurs sont autorisés à débarquer, peu après. Pour les autres passagers commence une longue attente.

Le Gregoretti, qui a jeté l’ancre dans la rade du port de Catane puis d’Augusta, attend le feu vert des autorités pour procéder au débarquement. Le 31 juillet, vers 17 heures, les passagers sont enfin autorisés à descendre.

Au cours de l’été 2019, le cas du Gregoretti n’est pas une exception. Du 9 au 17 juin 2019, l’Aquarius avait attendu plusieurs jours au large des côtes italiennes avant de mettre le cap sur Valence, en Espagne, où les migrants avaient enfin été accueillis. Même scénario du 17 au 19 juin avec le Diciotti, autre navire de la Guardia Costiera, puis de nouveau du 8 au 12 juillet.

Quelques semaines plus tard, au mois d’août, c'est le cas de l’Open Arms qui défraie la chronique. Le bateau affrété par l’ONG espagnole patiente près de dix jours en mer, avant d’accoster à Lampedusa avec 83 personnes à bord. Il aura fallu l’intervention du procureur de la République d’Agrigente, dont dépend la petite île italienne, à bord, pour que le débarquement soit autorisé. C’est l’objet du second procès contre Matteo Salvini, toujours pour « abus de pouvoir » et « séquestration de personnes », qui devrait se tenir à Palerme au cours des prochains mois.

L’audience préliminaire de samedi, qui se déroulait à huis clos, a finalement été reportée au 20 novembre. Le juge en charge de la procédure veut en effet entendre le chef du gouvernement, Giuseppe Conte, mais aussi l’actuelle ministre de l’intérieur, Luciana Lamorgese, et le chef de la diplomatie, Luigi Di Maio.

À la veille de son rendez-vous avec les magistrats de Catane, sur la grande scène traversée par un écran aux couleurs de l’Italie, Matteo Salvini disait avoir « la conscience tranquille de celui qui a simplement fait son devoir ». C’est d’ailleurs sa principale ligne de défense : il n’a fait que respecter ses engagements électoraux et protéger les Italiens.

Dans un document de 55 pages qu’il a publié sur ses réseaux sociaux et qui est une copie des éléments envoyés aux magistrats de Catane, il affûte ses armes. D’abord, la décision était collégiale : Luigi Di Maio, ancien ministre des affaires étrangères et Danilo Toninelli, ancien ministre des transports, tous deux membres du Mouvement Cinq Étoiles, ont signé les documents avec lui. Il rappelle aussi qu’en décembre 2019, l’actuel et alors président du Conseil, Giuseppe Conte, n’hésitait pas à publiquement défendre ce bilan.

Surtout, avance-t-il, le temps d’attente avant le débarquement des migrants était celui nécessaire aux discussions avec les autres États de l’Union européenne, pour organiser, avant même qu’ils n’aient mis le pied sur le territoire italien, leur redistribution et leur voyage vers leur pays d’accueil.

Matteo Salvini lors d’un meeting à Catane, vendredi. © CD Matteo Salvini lors d’un meeting à Catane, vendredi. © CD

À l’occasion du procès, la ville de Catane s’est transformée en bunker. Un important dispositif policier a été déployé aux abords du tribunal. Les autorités craignent des débordements alors que les opposants au chef de la Ligue ont convoqué leurs troupes à quelques centaines de mètres à peine du palais de justice.

Le parking du port de la ville fera, une nouvelle fois, office de tribune aux émissaires de l’extrême droite italienne, qui avancent comme un seul homme derrière Matteo Salvini. Giorgia Meloni, la chef de file du parti Fratelli d’Italia, a annoncé son déplacement tout comme plusieurs représentants de Forza Italia, la formation de Silvio Berlusconi.

Depuis des semaines, la date du 3 octobre est devenue un symbole. Depuis mars 2016, c’est la journée nationale en mémoire aux victimes de l’immigration : le 3 octobre 2013, 368 migrants sont morts dans le naufrage de leur embarcation, à 800 mètres à peine des côtes de Lampedusa.

La convocation de Matteo Salvini à cette date-là pour son audience préliminaire a fini de transformer le rendez-vous judiciaire en tribune politique, alors que les questions migratoires ont été reléguées au second plan ces derniers mois avec la crise sanitaire du Covid-19 et les problèmes économiques du pays.

Une tribune politique dans une région encore loin d’être acquises aux idées de la Ligue et dont le parti a pleinement su tirer profit alors que se profilent de nouvelles élections locales, en Sicile. Ces dimanche 4 et lundi 5 octobre, plus de 810 000 électeurs de 61 communes siciliennes sont appelés à voter pour leur nouveau maire et le conseil municipal.

Il y a deux semaines, la Ligue a essuyé un sérieux revers aux élections qui ont eu lieu dans sept régions italiennes. Incapable de ravir les sièges convoités, notamment en Toscane, le parti d’extrême droite mise désormais sur ces scrutins locaux pour donner tort à ceux qui pointent sa perte de vitesse.

Avant les grands rassemblements organisés vendredi soir sur le port de Catane et samedi en marge du procès, Matteo Salvini avait donc pris soin de faire escale dans deux des communes amenées à voter dans les jours à venir : Milazzo, dans la province de Messine, et San Giovanni la Punta, dans la province de Catane.

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Cet article a été mis à jour samedi 3 octobre dans l’après-midi, avec l’annonce du report de l’audience préliminaire au 20 novembre.